‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 3 sur 92 · FILS DE JONAS · texte numérisé non relu

FILS DE JONAS

Voici de quelle manière Benjamin 9 fils de Jonas , dont la mémoire est en vénération, commence ses relations :

Après être parti de la yille de Saragosse , je vins, en suivant l'Ebre , à Tortose. De là je me rendis en deux jours à Tarragone, ville ancienne, qui, ayant été bâtie tant par les enfans d'Enoc que par les Grecs , est restée comme un monument d'antiquité. Elle n'a point en toute l'Espagne sa pareille , dans la belle structure de ses édifices ; outre que le rivage de la mer qui la borde rend sa situation très-agréable. Une autre traite de deux jours me mena à Barcelone , où il y a une sacrée synagogue que les sages (i) fréquentent.

(i) Epithète dont les Juifs se servent' en parlant de leurs rabbins et des disciples que ceux-ci instruisent dans leurs traditions.

Ceux qui y président sont les très-dignes rabbins Seseth, Sealthiel, Schelomob. fils du R. Abraham, frère d'Hhazzidai d'heureuse mémoire. Barcelone est une petite ville, mais très-belle, située sur le bord de la mer^ où le commerce attire une grande quantité de marchands qui y viennent en afluence de toutes les parties du monde. Il y en Tient de Grèce , du Pis an , de Gènes,, de Sicile, d'Alexandrie , d'Egypte , et de tous les confins de la terre d'Israël. Au départ de là je me rendis en un jour et demi à Girone. La synagogue que les Juifs y ont n'est pas grande.

Après avoir quitté cette ville , j'arrivai en trois jours à Narbonne , ville qui est le siège de la loi, dont elle fait part à toutes les autres. Les docteurs qui y sont méritent d'être considérés et respectés pour leur savoir : singulièrement Kalo™ nimos fils du grand et vénérable rabbin Théodore^ de bienheureuse mémoire, estimé descendu en ligne directe du sang de David (1). Il jouit tranquillement des héritages et des biens en fonds qu'il tient des princes du pays, sans crainte que personne puisse les lui ravir. Entre les principaux, il faut aussi compter le E.. Abraham , chef de cette même assemblée , comme aussi les R. Machir et Juda , avec plusieurs autres de leur mérite, tous disciples de la sagesse. Cette assem-

(i) Bien des savons nient que les Juifs aient aucune généalogie certaine, tant royale que sacerdotale.

DE BESiAiriY. j

blée pouvoit être en ce temps là de trois cents Juifs. La ville de Bidrasch n'en est éloignée que de quatre lieues : on y voit une université (i), que les disciples des sages qui la gouvernent ren- dent célèbre , dont les chefs sont Selemoh Hhalpetha , et Joseph , fils de Nathanael , d'heureuse mémoire. Après deux lieues de chemin je gagnai le mont Trémulus , qui s'appeloit autrefois Pessulanus , mais qu'on nomme aujourd'hui Montpellier, lieu fort commode pour le trafic.

La ville n'est éloignée que de deux lieues de la mer. On y vient de tous côtés pour y trafiquer. Les chrétiens et les autres s'y rendent d'Algarve (province du Portugal), de Lombardie, du royaume de la grande Rome , de toute la terre d'Egypte et d'Israël , de toutes les provinces de France , d'Espagne et d'Angleterre ; en sorte qu'il s'y trouve des peuples de toutes sortes de langues, surtout ceux de Gènes et de Pise. Il y a en cet endroit des disciples de la sagesse les plus célèbres de ce siècle, principalement Ruben, frère de Théodore, et Nathan, frère de Zacharie, et Scheîemia ; mais par-dessus tous, Samuel et Schelemia avec Mardochée , décédé depuis peu. Quelques-uns d'entre eux sont très-riches , fort libéraux envers les pauvres, et prêts à servir ceux qui ont recours à eux.

A quatre lieues delà, on trouve Lunel , avec

(i) Synagogue, ou école, avec les rabbins et leurs disciples^

une fameuse université où les Israélites s'appliquent continuellement à l'étude de la loi. C'étoit en ce lieu que vivoit ce grand maître Meschulam^ qui est à présent départi de cette vie , dont les cinq fils qu'il a laissés en ce lieu , sont les riches et très-sages rabbins, Isaac , Jacob, Aaron et Ascher le Pharisien, qui, séparé des occupations mondaines, s'attache quelquefois nuit et jour au livre de la loi , et qui , pour se mortifier , ne mange point de viande. Il est fort versé dans les traditions et opinions des anciens. De plus ce grand R. Moïse Grisso, et le vieux Samuel, enfin le prêtre Sélémo , avec le médecin Juda, fils de l'Espagnol Thebon. Ce sont ceux là qui enseignent tous ceux qui viennent des pays étrangers pour apprendre la loi. Ils leur donnent , aux dépens de l'université, de quoi vivre et se vêtir, pendant qu'ils y restent pour étudier. En vérité ils observent bien la loi , ils méritent le nom de sages , secourant le frère qui est du pays comme celui qui vient de loin. La synagogue de cet endroit est d'environ trois cents personnes , et elle est éloignée d'une autre lieue de la mer.

Deux lieues au-delà on trouve Beaucaire , ville très-grande. Les Juifs y sont au nombre de quarante , et ont une célèbre académie , dont le docteur Abraham , fils du R. David 5 d'heureuse mémoire, est le professeur, homme célèbre par ses actions aussi bien que par sa sagesse et sa connoissancej tant dans l'Ecriture que la tradition.

C'est pourquoi ceux despa\s éloignés le viennent trouver pour apprendre de lui la loi ^ lesquels il reçoit avec beaucoup d'humanité. Que si quelqu'un n'a pas le moyen de s'entretenir, il le lui fournit fort libéralement de sa bourse, car il est très-riche. Il y a encore dans le même endroit d'autres hommes savans, comme Joseph , fils de Ménuhhem, etBenbentseth, Benjamin, Abraham et Isaac, fils de Moïse, d'heureuse mémoire.

Quatre lieues par delà on rencontre la petite ville de Noghètes, avec une université composée de cent professeurs de la sagesse , dont voici les principaux , Isaac , fils de Jacob , Abraham, fils de Juda , Eliézer., Isaac, Moïse et Jacob, fils du grand R. Levi , d'heureuse mémoire. Cette petite ville est à trois milles de la mer, et située sur le Rhône , qui traverse toute la Provence. Le principal du lieu est le très-noble et très-honorable Abbaj, fils d'Isaac, d'heureuse mémoire, qui en a reçu le gouvernement du premier gouverneur (1). Après avoir encore fait quatre lieues , j'arrivai à la ville d'Arélate , communément appelée Arles., où je trouvai des Juifs au nombre de deux cents , dont les plus considérables sont Moïse, Tobie , lsaie , Sélémoh et l'illustre JNa-

(i) Quelque chef des Juifs, dont le gouvernement, à leur manière de parler, étoit, selon M. Constantin l'Empereur, à Daman , ville du Mogolistan , en Asie , dans le royaume de Guzarale , entre la ville de Surate et celle de Bacaim.

than , avec le célèbre R. Abba Meri : d'où en trois jours je vins à Marseille 9 ville fameuse par les sages et excellens hommes qui y demeurent 7 aussi bien que par les deux collèges qui y sont de près de trois cents Juifs ; l'un est plus bas sur le bord de la mer, au-dessus duquel l'autre paroît élevé, comme une haute tour sur une éminence où il est situé. Ils y ont un grand consistoire (1) composé des disciples de la sagesse, entre lesquels Simon , fils d'Antolius , et Jacob , son frère, avec Lébarus , tiennent les premiers rangs dans le collège le plus exhaussé ; et dans le plus bas, c'est le riche Jacob Pirpsienus , avec Abraham , et Mair , son gendre , et un autre Mair. Cette ville , qui est sur le rivage de la mer se rend considérable à cause de son commerce. De là on est en quatre jours transporté à Gènes , ville maritime dans laquelle demeurent deux honnêtes Juifs j Samuel , fils de Calaam, et son frère de Sephta , ville d'Afrique.

Gènes est ceinte de murailles , elle n'est soumise à aucun roi, mais elle a ses magistrats choisis par le suffrage des bourgeois , pour la gouverner. Chacun a chez lui une tour, d'où il se défend en cas de tumulte. Les Génois sont puissans sur la mer par le moyen de leurs galères , dont ils se servent pour faire des courses

(i) Pour les affaires de leurs synagogues, et les lois de leur gouvernement.

sur leurs ennemis , et en rapporter chez eux les dépouilles. Ils font la guerre à ceux de Pise , grande ville qui en est éloignée de deux jours de chemin. On y compte près de dix mille tours. Chaque maison a la sienne pour se défendre dans les différends qui peuvent arriver. Ses citoyens sont braves , ils n'ont ni roi ni prince à qui ils obéissent , obéissant seulement aux sénateurs qu'ils établissent eux-mêmes. L'assemblée des Juifs est de vingt personnes , dont Moïse , Hbaiim et Joseph sont les premiers. Au reste , la ville est sans murailles, à quatre milles de la mer, où les vaisseaux ne laissent pas d'entrer et d'en sortir par une rivière qui coule au travers du pays et passe dans la ville. Quatre lieues plus loin est la grande ville de Lucques ; j'y trouvai près de quarante Juifs, et, entre les principaux, David , Samuel et Jacob, trois savans rabbins. En six jours je fus jusqu'à Rome , ville autrefois très-grande et la maîtresse des nations. J'y rencontrai près de deux cents Juifs, tous de fort honnêtes gens, et exempts de tout tribut , dont quelques-uns étoient au service du pape Alexandre (1), le plus grand pontife de toute la religion chrétienne. Entre lés plus savans que j'y connois , il y a en premier lieu le grand David , et Jehiel, jeune homme d'un rare mérite et d'une grande pru-

(i)Alexandre 1IÎ? anglais, qui succéda en i i5g à Adrien IV, Henri II régnant alors en Angleterre.

dence , qui étoit à la cour du pape , qui lui avoit donné la charge de sa maison, et l'avoit établi comme le directeur de toutes ses affaires domestiques.

C'est le neveu de Nathan qui a composé le livre Aruch avec des commentaires. Joab, aussi lils du grandSelomon,y est, aussi bien que Menahem, chef de la synagogue, et Benjamin, fils de Sabthi d'heureuse mémoire. Rome est divisée par le Tibre en deux parties. Dans la première , il y a un fort grand temple (1), appelé le Capitole (2) 9 avec le palais de Jules César, et plusieurs autres édifices d'une grandeur et d'une structure si admirable , qu'ils surpassent les autres qui sont dans le reste du monde. La capacité de cette ville est de vingt-quatre milles. Ony compte quatre-vingts palais de quatre-vingts rois , depuis le règne de ïarquin jusques à celui de Pipin , père de ce Charles qui le premier conquit l'Espagne , possédée par les Ismaélites. Hors la ville on voit le palais de Titus , qui n'eût point l'honneur (3) d'être reçu par les trois cents sénateurs, parce qu'il avoit employé trois ans au siège de Jérusalem , c'est-à-dire un déplus qu'ils ne lui avoient prescrit. De plus, il est resté une partie du pa-

(1) Autrefois dédié à Jupiter.

(2) Du nom de la forteresse bâtie sur la même montagne.

(3) Cette réflexion sur Titus, appelé Deliciœ Orbis , pourroit bien être un ressentiment de l'auteur.

DE BEXJAMIN. l3

lais deVespasien, bâti à la manière d'un temple, qui est un très-grand et solide édifice. Outre cela, le palais du roi Malgalbinus (1) est remarquable , qui contient trois cent soixante petites maisons royales., selon le nombre des jours dont l'année est composée ; de sorte que leur circuit, autant qu'on en peut juger par les ruines, est de trois milles.

On assure qu'autrefoisilselivraun combat dans le même palais, où plus de cent mille hommes furent tués, dont on voit encore aujourd'hui les ossemens élevés en un monceau. L'empereur fit représenter ce combat en sculpture de marbre sur tous les côtés de ces petits palais , où une armée étoit opposée à l'autre , avec une infinité de figures d'hommes j de chevaux , d'armes et autres instrumens de guerre , afin d'en laisser à la postérité un monument éternel. Il s'est trouvé au même lieu , dans une voûte souterraine , un empereur et sa femme assis sur leur trône, et près de cent officiers de l'empereur , dont les corps , qui avoient été embaumés , ont été conservés jusques aujourd'hui.

Il paroît encore deux colonnes (2) de cuivre qui ont été trouvées dans un temple, faites par le roi Salomon , avec cette inscription qui a été gravée, sur Tune et l'autre, en lettres hébraïques :

(1) L'auteur a peut-être écrit Galbinus ou Galienus.

(2) M. Constantin l'Empereur dit qu'elles sont dans une petite chapelle de la basilique de Saint-Etienne.

*4 \OYAGE

Salomon^ fils de David; et les Juifs de Romem'on t assuré qu'il en distille tous les ans, le 9 du mois d'ab (1) une sorte de sueur qui ressemble à des gouttes d'eau. 11 ne faut pas que j'oublie de faire mention d'un lieu sous terre , où l'on dit que Titus avoit caché les vaisseaux du sanctuaire , qu'il emporta de Jérusalem ; et d'une voûte vers le bord du Tibre , qui sert de sépulture à dix justes , d'heureuse mémoire , mis à mort à cause de leur zèle pour le gouvernement juif. Davantage je vis dans un certain endroit des ouvrages de pierre représentant Samson, portant en la main un globe, et Absalon, fils deDavid5 comme aussiConstantin-le-Grand, qui bâtit Constantine, qu'on a appelée depuis Constantinople. Enfin les beaux ouvrages, les somptueux édifices, et les monumens y sont en si grand nombre qu'il est impossible de les comprendre ici. Après avoir quitté Rome, je prie le chemin de Gapoue, où je me rendis en deux jours. C'est une grande ville , qu'on dit avoir été autrefois bâtie par le roi Capys. Elle est belle , mais les eaux en sont malsaines singulièrement pour les enfans. Le nombre des Juifs qui y étaient se peut monter à trois cents , dont quelques-uns sont estimés à cause de leur grande sagesse.

Les plus considérés sont les deux frères Konpassus et Samuel , outre le grand rabbin Zaken , et David , homme si considérable, que quelques-

(1) Ab , mois de juiller.

DE BENJAMIN. î5

uns l'appellent notre prince. Je fus ensuite à Pouzol , qui est une grande ville, dont Sinsan Hadar-Ghezer jeta les fondemens , après avoir évité par la fuite la colère de David , mais il avint une inondation qui submergea les deux tiers de la ville avec tout le peuple qui les habitait ; en sorte que les tours aussi bien que les tribunaux de justice qui étoient au milieu de la ville se voient aujourd'hui dans la mer. Ce qu'il y a de curieux, dans le même lieu , est une Fontaine qui y sourd, où se trouve, à la superficie de l'eau , du vitriol que l'on a soin de recueillir pour l'usage de la médecine. Les bains y sont excellens à cause de la vertu de leurs eaux, qu'on estime fort salutaires pour toutes sortes de maladies; ce qui fait qu'elles sont beaucoup fréquentées singulièrement par les Lombards qui y vont chercher en été leur guérisom Au partir de là , on fait quinze milles par un chemin pratiqué sous les montagnes.

Romulus , le premier roi des Romains , le fit faire dans Fappréhension qu'il avoit de David (1) et de son général d'armée Joab. Il fit faire d'autres semblables ouvrages sous les montagnes, où est à présent la fameuse ville de Naples , trèsbien fortifiée , qui a sa situation près de la mer, et qui fut bâtie par les Grecs. C'est la demeure

(i) Notre auteur ne rapporte ici que ce que les autres Juifs lui ont dit.

d'environ cinq cents Juifs , qui y ont entre leurs plus célèbres rabbins , Ezéchias, Salum et le prêtre Elie avec Isaac delà montagne flor. Delà, je passai en un jour à Salerne , illustre école des médecins. Près de six cents Juifs demeurent en cette ville, et les plus distingués en érudition sont Judas, fils d'isaac, le grand personnage Melchisedek, de Siponte, le prêtre Salomon, Elias de Grèce , Abraham de Narbonne , et Thimon. Salerne a de fortes murailles du côté de la terre, et de l'autre,, la mer qui l'environne, avec une très-bonne tour sur le haut d'une montagne , pour la défendre. A la distance d'une demijournée se trouve Malfi, où il y a quelques vingts Juifs , au nombre desquels le médecin Hhanancel , Elisée et le vénérable Abuel, sont les plus renommés. Les habitans de ce lieu ne s'occupent qu'au négoce r ils ne savent ce que c'est que d'ensemencer des terres, et ne vivent que des provisions qu'ils achètent ; parce que leur demeure est sur de hautes montagnes et au sommet des rochers , qui les rend invincibles par la force des armes. Ils ne laissent pas d'avoir des vignobles , des jardins avec des vergers d'oliviers et autres arbres , qui leur fournissent des fruits en abor iance. La ville de Benévent n'en est éloignée que d'une journée de chemin. Elle est grande et située en partie sur le rivage de la mer, et en partie sur la montagne. Les Juifs y ont une assemblée de près de deux cents person-

nés; leurs principaux sont Colonymus , Zerab et Abraham, hommes illustres. La route de là à Malchi est de deux jours, ville d'une contrée du royaume de Naples, nommée la Pouilîe , nom qui dérive de Pul , c'est-à-dire des fèves qui y abondent. Des deux cents Juifs ou environ qui y demeurent, Abhimaghats, Nathan etSaddoq en sont les chefs. La traite à Ascoli di Satriano se fait en un jour; j'y trouvai quelques quarante juifs, conduits par les R» Contilum , Tsemahh son gendre , et Joseph.

Je continuai mon chemin à Trani, autre ville éloignée de deux journées de la précédente, et placée sur le rivage de la mer. C'est un port où ceux qui vont par un motif de religion à Jérusalem ont coutume de s'assembler, à cause de sa situation très-propre à s'embarquer pour ce voyage. Deux cents Juifs y forment une assemblée sous les très-dignes R. Elie , le prédicateur Nathan et Jacob. Pour la ville, elle est belle et grande. On se rend [en un jour à Michael Devar, qui fut autrefois une grande ville, mais qui a été détruite par Guillaume, roi de Sicile, ce qui fait que non-seulement elle est sans Juifs, mais encore dépeuplée de toutes sortes d'habitans. Je ne mis après qu'un demi jour à venir àTarente(i),

(1) Elle a donné le nom aux tarentules, qui sont une espèce d'araignée dont la morsure dérange tellement les humeurs qu'en peu de momens le patient pleure, danse, vomit.

de là où commence la juridiction de la Calabre habitée par des Grecs. Tarente est une grande ville ; on y compte jusques à trois cents Juifs } qui ne manquent pas de gens savans , entre autres , Maali Nathan et Israël. Après une autre journée de chemin je trouvai Barnedis au bord de la mer , avec dix Juifs qui sonf teinturiers en laine. Otrante, qui en est distante de deux journées, est aussi voisine de ia mer; elle dépend des Grecs, et sert de demeure à près de cinq cents Juifs qui ont entre leurs principaux Ménahem Caleb , Mair et Maali. M 'étant embarqué à Otrante, je passai en deux jours à Corfu, où je ne vis qu'un Juif nommé Joseph : jusqu'ici cette île a fait partie du royaume de Sicile; et après une navigation de deux jours , à Leptan , qui est le commencement de l'empire d'Emanuel (1), empereur des Grecs. Le nombre des Juifs qui y étoient pouvoit monter à cent , au-dessus desquels Selahhîas et Ercules avoient la supériorité. Je ne fus pas plus de temps à arriver à Achilon où le premier de dix Juifs qui y habitent s'appelle Sabthi ; mais en moins d'un jour , je vins à Natolicon, qui est sur un bras de mer : d'où je fus porté à Patras,qui appartient à Antipater, un des quatre

tremble, pâlit, crie , se pâme et meurt bientôt; le grand et unique remède [de ce mal est la musique. (Mison , Voyage d'Italie .)

(1) Qui étoit alors empereur de Constantinople.

rois des Grecs., entre lesquels le royaume d'Alexandre fut divisé après sa mort. On y voit encore de très-grands et anciens édifices, et il peut y avoir cinquante Juifs sous Isaac, Jacob et Samuel, leurs chefs. Il n'y a qu'un demi-jour de traversée de là à l'Epante (i\ Cent Juifs ou à peu près y demeurent proche de la mer, sur lesquels Gazarias, Salum et Abraham président. Le chemin ne fut que d'un demi jour à Crissa, où demeurent environ deux cents Juifs qui possèdent sur le Mont-Parnasse (2) des terres qu'ils cultivent. Sélémoh , Hhaùm et Jedaia y ont la primauté. Ayant de plus été deux jours en chemin , je parvins à Corinthe, et y rencontrai trois cents Juifs : ceux qui priment parmi eux sont Léon, Jacob et Ezéchias. De là je fus en trois jours à Thèbes, ville autrefois très-grande 9 où les Juifs sont au nombre de deux mille , les plus excellens ouvriers en soie et en pourpre qu'il y ait en toute la Grèce. Ils ont aussi les plus savans et les plus habiles maîtres de ce siècle , entre lesquels excèlent ce grand R, Aaron Curéus , son frère Moïse, Hhaiah , Elie de Thiatire,, et Jectan, auxquels personne d'entre les Grecs ne peut être

(1) L'Epante, capitale de la Livadie en Grèce, célèbre par la grande bataille remportée , à son voisinage , par don Juan d'Autriche , général de la flotte chrétienne , sur celle des Turcs, l'an 1571.

(2) Qui a deux sommets fort ^fameux consacrés autrefois l'un à Apollon et aux Muses, et l'autre à Bacchus.

comparé, si ce n'est à Constantinoplc. J'allai ensuite,, tout d'une traite à Egrifou; l'assiette de cette ville est sur le bord de la mer qui lui attire un grand nombre de marchands qui y abordent de toutes sortes de pays. Le nombre des Juifs qui y sont se réduit à cent , dont Elias le chantre , Emanuel et Caleb sont le plus en réputation. Il y a la même distance de cette dernière place à Jasbutérisa , ville maritime , avec le même nombre de Juifs, qui avoient au-dessus d'eux Joseph, Samuel et Nathania, le principal de tous. Il n'y a pas plus de chemin àRobinca, ni plus de Juifs, qui( sont sous la conduite de Joseph d'Eliézer et d'Isaac. La traite suivante pour venir à Sinon Potamon fut d'une journée entière, les Juifs étoient quarante en tout avec leurs R. Salomon et Jacob. C'est à cette dernière place que commence la Valachie, dont les habitans demeurent dans les montagnes. Les Valaques, qui égalent les cerfs en légèreté , descendent de leurs montagnes pour enlever aux Grecs quelque butin. On n'a pu jusqu'ici s'en rendre maîtres , à cause de la difficulté des lieux inaccessibles où ils se retirent, dont eux seuls connoissent les routes. Ils ne sont ni chrétiens ni juifs, quoi qu'il y en ait beaucoup entre eux qui prennent les mêmes noms que les derniers, et qui se vantent d'avoir été autrefois Juifs qu'ils appellent leurs frères. Que si par occasion ils les rencontrent, ils se contentent de leurs dépouilles sans les tuer comme ils font

les Grecs. Je n'ai remarqué en eux aucune forme de religion. Après avoir quitté ce pays, j'arrivai en deux jours à Gardégin , ville ruinée n'ayant pour tout habitans qu$ peu de Grecs avec quelques Juifs. La course n'est pas plus longue à Àrmilon, grande ville maritime, qui tient lieu de foire aux Vénitiens, aux Pisans , aux Génois, en un mot à toutes les nations. C'est une contrée spacieuse , dans laquelle je trouvai bien cinq cents Juifs; Siloh est un des premiers, Joseph en est le gouverneur,, et Salomon le chef. De cette ville à Bissine il faut employer une journée entière ; il y a à peu près une centaine de Juifs, et ceux qui président sur les autres sont le grand Sabthai, Sélémoh et Jacob. Ayant été deux jours sur la mer, j'abordai à Séleucie ( i), bâtie par Séleucus , un des quatre rois qui s'établirent après Alexandre. C'est une très -grande ville qui n'a guère moins de cinq cents Juifs Le premier de tous est Samuelavec ses fils attachésà l'étude delà sagesse. Il a été fait (2) commandant de sa nation parle roi de la ville; il faut y ajouter aussi son gendre

(1) Il y a trois villes de ce nom, l'une qui étoit autrefois dans l'Isaunie, en l'Asie mineure, et est à présent dans la Caramarie ; l'autre dans la Syrie, à trois lieues d'Antioche,et la troisième à quatre lieues de la dernière ville.

(2) Les rois de ce temps là avoient coutume de vendre aux Juifs le commandement sur ceux de leur nation; en sorte qu'ils ne dépendoient point du magistrat sur les affaires delà synagogue.

22 V0VÂG1

Sabthai , Elias et Michel. Ces Juifs ne s'occupent que des arts mécaniques , dont ils tirent leur subsistance. De cette place on vient en deux jours à Mitricin , où ils ne sont pas plus de vingt conduits par Isaic , Machis et Eliab. Dans le même espace de chemin, on arrive à Darman, où ils peuvent être cent quarante sous les R. Michel et Joseph : mais à Canisthol, qui n'en est éloigné que d'un jour, je n'y en trouvai qu'environ une vingtaine. De là le chemin àAbidom, située sur la mer, est de trois jours, et il en faut cinq pour gagner Constantinople à travers des montagnes. C'est une très-grande ville , la capitale de tout le royaume de Javan habité par les Grecs, et où est la cour de l'empereur Emanuel, qui commande à douze rois, qui y ont chacun des tours et des quartiers, avec le commandement sur tout le pays qui leur est soumis. Le plus considérable de tous s'appelle le grand Aphrippos , le second Miga Démastocos, le troisième Rominos , le quatrième Makdacos , le cinquième Alchasom Magli ; et les autres sont distingués par de semblables noms. La ville de Constantinople contient dans son enceinte dixhuit milles, en telle sorte que la terre en baigne la moitié , et que l'autre tient au continent, et qu'elle est placée entre deux grands bras (1) de

(i) C'est-à-dire entre les mers de la Méditerranée et du Pont-Euxin, ou la mer Noire.

mer, l'un du côté de la Russie, et le second du côté de l'Espagne. C'est un lieu fort fréquenté par toutes sortes de marchands tant des provinces et régions de Babylone , de Mésopotamie., de Medie , de Perse, que des royaumes et contrées d'Egypte, de Canaan, de Russie, d'Hongrie , aussi bien que de Psianki , de Bu rie } de Lombardie , et d'Espagne. Cette ville est commune à tout le monde sans distinction de pays ou de religion , des marchands qui s'y rendent de toutes parts. Il n'y en a point sur la terre qui puisse s'égaler à elle , si on en excepte Badget, la plus puissante place des Ismaélites. On y voit le fameux temple de Sainte-Sophie , où réside le patriarche des Grecs , dont la doctrine est différente de celle du pape de Rome. Le nombre des temples y est pareil à celui des jours de l'année, mais le trésor du premier est d'une valeur inestimable , les présens et les richesses qu'on y apporte de différentes îles, forteresses et régions , le rendent si considérable qu'il n'a point dans le monde son pareil. Il y a dans le milieu du temple des colonnes d'or et d'argent, de grands chandeliers > des lampes , et autres riches décorations dont le nombre est presque infini.

Tout joignant les murs du temple , est la place qu'on appelle Hippodromus, destinée pour le divertissement du roi, où l'on donne tous les ans de grands spectacles le jour de la naissance de Jésus de Nazareth. On y fait voir devant le roi et

la reine les diverses ligures de tous les hommes du monde avec leurs différens habits. Il y paroît aussi des lions , des ours, des léopards aussi bien que des ânes sauvages , qu'on lâche les uns contre les autres , d'où il s'ensuit un terrible combat. Il y a aussi un pareil spectacle d'oiseaux : et je ne crois point qu'il y ait sur la terre des jeux de cette magnificence. Outre le palais que les ancêtres du roi Emanuel lui ont laissé, il en a fait bâtir sur le bord de la mer un autre qui se nomme Bilbernae , dont les colonnes aussi bien que les murailles sont couvertes d'or et d'argent , sur quoi il a fait graver tant ses propres guerres que celles de ses ayeux. Il s'est fait faire dans ce palais un trône d'or enrichi de pierres précieuses , et qui est orné d'une couronne d'or aussi suspendue de chaînes qui en sont pareillement. Le tour de cette couronne répond au trône qui en est environné , et est semé de perles aussi bien que de diamans dont personne ne peut dire le prix, et qui jettent un éclat si resplendissant qu'on en est presque éclairé la nuit sans le secours d'aucune autre lumière. Il y a là une infinité d'autres choses qui paroîtroient incroyables si on en faisoit le récit. C'est dans ce palais qu'on porte les tributs annuels tant en or qu'en vêtemens de pourpre et d ecarlate , dont les tours sont toutes remplies , de sorte que pour l'opulence des richesses et la beauté de la structure, il surpasse tous les autres de la terre. Le seul revenu de la ville, qui con-

DE BENJAMIN. SJ>

siste aux droits qu'on paye dans les marchés, et le port, avec le tribut des marchands, est estimé à vingt mille écus d'or par jour. Pour ce qui regarde les Grecs qui habitent ce lieu J ils abondent en or et en pierreries ; d'où vient qu'ils sont d'une magnificence extraordinaire dans leurs habits faits d'étoffes cramoisies, mêlées d'or, avec une broderie travaillée à l'aiguille. Et lorsqu'ils sont sur leurs chevaux richement enharnachés on ne peut les distinguer des princes. Leur pays est fort étendu, abondant en toutes sortes de fruits, où il y a une grande quantité de blé , de vin et de viande, mais enfin le meilleur du monde. Les Grecs sont très-habiles dans les sciences où ils sont élevés , mais aussi ils s'adonnent beaucoup au plaisir; ils boivent et mangent chacun sous sa vigne et à l'ombre de son figuier. Ils prennent de toutes les nations, qu'ils appellent barbares , des troupes à leur solde pour faire la guerre au sultan, roi des Torgamans qui portent le nom de Turcs; parce que les délices et l'oisiveté les ont rendus euxmêmes efféminés et incapables pour le combats et il paroît en eux une certaine impuissance contractée dans la mollesse qui les fait plus ressembler à des femmes qu'à des hommes. Il n'y a dans l'enceinte de la ville aucun Juif, ils en sont séparés par un courant d'eaux, et renfermés entre celui-là et un bras de la mer de Sophie, ils ne peuvent s'y rendre que par bateau et seulement pour affaire de commerce. Ceux-ci y sont approchant de

mille, qui s'assemblent avec les disciples de la sagesse, leurs maîtres, au nombre desquels tiennent le premier rang le grand Abtalion,, Abdias, Aaron Cuspus, Joseph Scharginus et Eliakim., le gouverneur de tous. Une partie d'eux sont des ouvriers en habits de soie et la plupart de riches marchands. 11 n'est permis à aucun Juif d'aller à cheval, si ce n'est à Salomon d'Egypte, le médecin du roi , dont les Juifs reçoivent de grands services et beaucoup de consolation dans leur captivité qui est fort rude. Les Grecs les ont en aversion sans avoir égard aux bons non plus qu'aux mauvais. Surtoutles tanneurs qui jettent devant leurs portes les eaux sales qui ont servi à préparer leurs peaux , et animent contre eux le peuple , qui les poursuit dans les rues , en les maltraitant et leur faisant ressentir les effets d'un rigoureux esclavage. Ce qui n'empêche pas que les Juifs, comme j'ai dit ^ ne soient riches, et gens de bien, charitables j et observateurs de la loi, qui souffrent avec patience la misère de leur servitude. L'endroit de leur demeure se nomme Péra.

A deux journées de Constantinople , on trouve Doroston, où les Juifs ont une assemblée d'environ cent personnes dont Moïse, Abias et Jacob sont les rabbins qui y président; autant de chemin par delà est Galipolin avec près de deux cents Juifs; leurs principaux sont Elie Caphid, Sabthai Zura etJaacMigas,nom qui en langue naturelle des Grecs signifie une tour. Il y a la même

bï: benjamin. 27 distance à Galas, avec cinquante Juifs qui ont pour leurs maîtres Judas, Jacob et Sémaias. En aussi peu de temps on vient à Mitylen , une des îles de la mer, dans laquelle je trouvai en différens lieux dix universités d'Israélites. Après avoir été trois jours en chemin, j'arrivai à Hichan , où il y a quelques cinq cents Juifs, dont les chefs s'appellent Elie , Thiman et Sabthai. C'est un lieu qui produit la plante (ij dont on prend la résine qu'on appelle mastic : d'où je me rendis en deux jours à Ismos , la demeure de trois cents Juifs gouvernés par Sémarie, Ghobadias et Joël. Là se rendent plusieurs congrégations d'Israélites. Ayant employé trois autres jours sur la mer, je débarquai à Rhodes, et j'y rencontrai près de cinq cents Juifs sur lesquels Aba, Hananeel et Elie ont la prééminence. Dophros en est éloigné de quatre journées, les Juifs y ont aussi une assemblée avec leurs maîtres. Cependant il s'y rencontre quelques Juifs hérétiques, appelés Cipriens et Epicuriens, que les Israélites excommunient en tous lieux, parce qu'ilsprofanent le soir du sabbat, et qu'ils observent celui du premier jour.

Après une traite de deux jours on gagne Corkos. C'est là que commence la terre d'Edom, qui est ce qu'on appelle l'Arménie aussi bien que le royaume du roi Turus^ dont la souveraineté s'étend jusqu'à Hhadochie, la métropole, et au pays

(1) Nommée Lentisque.

des Thogarmans , qui portent le nom de Turcs. La distance est égale à Malmistras , autrefois nommée Tharsis, et qui a sa situation près de la mer. Jusqu'ici elle a dépendu du royaume des Javanois, qui sont les Grecs. C'est encore la même distance entre cette place et la grande ville d'Antioehe , située dans la vallée de Jaboq sur le fleuve Pir, qui descend du mont Liban dans le pays d'Emath. Antiochus bâtit cette ville , dont les murailles contiennent dans leur enceinte une fort haute montagne, sur le sommet de laquelle il y a une fontaine et un homme qui a la charge de distribuer l'eau par des canaux faits de gros troncs d'arbres cachés sous terre dans les maisons des plus considérables de la ville, que le fleuve environne du côté de cette montagne. C'est la place la mieux fortifiée de toutes celles qui appartiennent à ceux qui ont une religion différente de la nôtre. Les Israélites y sont en quelque nombre,, ayant à leur tête Mardochée, Haim et Ismael. Au départ de là, ma traite fut de deux journées à Liga ou autrement Laodicée(i); deux cents Juifs y demeurent, dont Hhaia et Joseph sont les conducteurs. Je ne mis pas plus à aller à Gebal ou Baghalgad,qui est au-dessous du mont

(i) Il y a quatre villes de ce nom ; la première à sept lieues d'Antioehe , au midi ; la deuxième au septentrion de cette dernière place; la troisième sur la source du Farfar ; la quatrième dans la grande Phrygie, et dont saint Jean reprend si vivement l'Eglise. (Apoc. 3.)

Liban. Cette ville touche aux limites des peuples qu'on appelle Hhaessisins, qui ne suivent point la doctrine des Ismaélites, mais d'un certain vieillard qu'ils reconnoissent pour leur prophète, dont ils exécutent, à la vie et à la mort, les commandemens. Ils le nomment Hheichal Hhassissin, et ce n'est que selon son bon plaisir que tous les habitans des montagnes y entrent et en sortent. Sa résidence est dans la ville Karrnos, d'où commençoit autrefois la contrée de Séhon. Les montagnards n'ont point d'autre religion que celle qui consiste dans la doctrine de leur vieux prophète. Tout le monde redoute en tous lieux leur fureur, parce quMs n'épargnent pas même les rois, dont ils scient le corps. L'étendue de leur pays est de huit journées de chemin. Ils font la guerre aux chrétiens, qui sont de ceux qu'on distingue du nom de Francs, aussi bien qu'au roi de Tripoli, la même ville que Trabelos dans la Syrie. Il n'y a pas long-temps que par de grands tremblemens de terre qui arrivèrent dans la contrée de Tripoli, un grand nombre tant de gentils que de Juifs furent abîmés et ensevelis sous les ruines des maisons et des murailles , et que dans le même temps plus de vingt mille hommes périrent dans toute la terre d'Israël. De là on est en une journée à une autre Gebal , où se terminent les limites des enfans d'Amon , et sert de demeure à cent vingt Juifs. Cette ville appartient aux Ginotins , dont le prince s'appelle Gilianus. On y a découvert le

Jieu d'un ancien temple construit par les Amollîtes avec leur idole sur un siège qui est estimé son trône, la figure est de pierre, couverte d'or et accompagnée de deux autres statues de femmes assises à chaque côté de la première, au devant de laquelle il y a un autel sur quoi les Amonites offroient des sacrifices et des parfums. Mair, Jacob et Lemha sont les premiers entre les Juifs habitans de cette ville qui est située sur le rivage de la même mer du pays d'Israël. De ce lieu à Birot il y a une journée de chemin et environ quarante Juifs , entre lesquels Salomon 9 Ghobadia et Joseph ont la préséance.

Le chemin à Siiadam (1), autrefois Sidon, est d'un jour ; c'est une grande ville , qui peut avoir une vingtaine de Juifs. A près de dix milles de là on trouve des peuples qui font la guerre aux Sidoniens ; ils s'appellent en leur langue Dogzûn , quelques autres leur donnent le nom de Païens. Ils ne sont d'aucune religion , habitent sur de hautes montagnes dans des cavernes profondes, n'obéissent a aucun prince; mais ils vivent en sauvages entre des rochers et des lieux escarpés ; leur pays a trois journées d'étendue jusqu'à la montagne d'Hermon. Abominables par leurs incestes, les pères se marient avec

(i) Sidon, sur la côte de Phénicie, en Syrie , à dix-huit lieues de Damas. On attribue à ses habitans l'invention du \erre aussi bien que de la navigation.

DE BENJAMIX. 3l

leurs filles. Ils célèbrent tous les ans une fête où tant les hommes que les femmes assistent à un banquet commun , où ils changent entre eux de femmes. Leur sentiment est que , lorsque l'âme d'un homme de bien est séparée de son corps, elle entre dans celui de quelque enfant qui est dans le même moment engendré; que si c'est un méchant homme la sienne passe dans le corps d'un chien ou dans celui d'une autre bête. G'est ainsi qu'ils raisonnent de la même manière qu'ils vivent. Aucun Juif ne demeure parmi eux; mais il ne laisse pas d'y avoir des ouvriers et des teinturies qui les vont trouver pour y exercer leur art, ou y faire quelque trafic ; ils en sont reçus avec humanité, après quoi ils se retirent. Ces peuples sont d'une très-grande légèreté, fort dispos à parcourir les montagnes et les collines, et avec ces dispositions , il n'y a point de mortels qui les puissent subjuguer. De Sidon on vient à la nouvelle Tyr, ville d'une grande beauté,, ayant au dedans un port fort commode , où les navires abordent entre deux tours construites de chaque côté. De sorte que les publicains , qui ont soin du port, étendent toutes les nuits une chaîne d'airain d'une de ces tours à l'autre , qui empêche la sortie aussi bien que l'entrée des navires et que personne n'y apporte rien. Je ne crois pas que dans tout le monde on puisse trouver un semblable port. Il y a dans cette belle ville approchant de cinq cents Juifs ^ dont quelques-uns

sont très-entendus dans les constitutions judaïques , où excellent entre autres le jugelEphraïm d'Egypte, Mair de Carceschone , et Abraham, chef de l'université. Plusieurs ont des navires qu'ils envoient en mer pour faire fortune. D'autres y font le beau verre de Tyr, le plus curieux et le plus estimé du monde. On y trouve aussi de très-bon sucre , dont on fait beaucoup de cas. Que si on monte sur les murailles de la ville, on voit l'ancienne Tyr, ensevelie sous les eaux de la mer qui la couvre , à un jet de pierre de la nouvelle. Et pour en découvrir les tours, les places publiques et les palais qui sont au fond, on n'a qu'à s'y transporter dans une chaloupe. Ce qui rend encore la nouvelle Tyr fameuse , c'est qu'elle est comme la place publique où les marchands se rendent de toutes les parties du monde.

Je poursuivis ma route à Akadi , qui portoit autrefois le nom de Ghaco, où j'arrivai en un jour. Cette place borne la région de la tribu Asser, et est le commencement du pays d'Israël. Comme elle est située sur l'Océan , son port la rend célèbre, pour la commodité que tous les chrétiens qui vont à Jérusalem ont de s'y embarquer. La rivière Cadumin , qui coule au travers de la ville , ne contribue pas peu à la rendre belle. Les Juifs qui y demeurent sont au nombre de cent avec Sadoc , Japheth et Jona qui les conduisent. Trois lieues plus loin est Niphas , qu'on nomme aussi Gad la propre. La mer borne

cette ville d'un côté, et le mont Carmel la domine de l'autre. On trouve les sépulcres de plusieurs Israélites , aux pieds de cette montagne , dans laquelle on voit l'antre du prophète Elie , et tout auprès une chapelle que les chrétiens ont Mtie sur la croupe; il reste encore des marques de l'autel qui fut détruit et brûlé du temps d'Achab. dont il est fait mention dans un passage fort remarquable de l'histoire d'Elie. Le lieu où étoiî posé cet autel est en ligne circulaire ayant presque quatre coudées de diamètre, et à côté de la même montagne , il y a le torrent Chison qui en descend. Caphar-INahhum en est distante de quatre lieues ; cette ville qui a retenu son ancien nom est sur un lieu fort exhaussé , d'un aspect encore plus grand que celui du Carmel.

Après une traite de six lieues, je vins à Césarée, que les habitans du lieu nomment Siterie^qui s'appeloit autrefois Gad de Palestine. Il y demeuroit dix Juifs et deux centd Cuthaei , c'est-à-dire Juifs de Samarie proprement appelés Samaritains. C'est une très-belie et très-bonne ville, placée sur le bord de la mer, la même qui fut rebâtie et augmentée par César, dont elle a depuis retenu le nom. Parti de là, je me rendis en un demi-jour à Cacos ou Keghiia , qui est sans Juifs ; et en aussi peu de temps à Spargoreg, que les anciens nommoient Luz , où je ne trouvai qu'un seul Juif qui étoit teinturier. Pour la route à Sébaste, elle est d'un jour entier. C'est la Samarie

où étoit le palais d'Àchab , roi d'Israël , dont on peut encore discerner quelques vestiges. C'a été une forte ville située sur une montagne , délicieuse tant pour les fontaines et les ruisseaux qui l'arrosent, que pour les jardins et les vergers plantés d'oliviers avec d'autres arbres fruitiers qui en rendent le séjour fort agréable; mais il n'y a pas un seul Juif qui y babite. Il ne s'en trouve point non plus à Néapolis, appelée autrefois Sichem , qu'on rencontre à deux lieues de là sur la montagne d'Ephraim. La ville est au fond d'une vallée entre les montagnes Gérisîn et Ebal , et sert de demeure à environ cent Cuthaei qui n'observent que la loi de Moïse , et qu'on appelle, comme je l'ai dit , Samaritains. Ils ont des prêtres de la race du prêtre Aaron ( qui jouit à présent de son repos). Ceux-là ne s'allient qu'aux hommes ou aux femmes de leur famille, afin que leur postérité se conserve sans mélange : d'où vient qu'on les appelle en ce lieu Aaronites. Us ne laissent cependant pas d'être les ministres et les prêtres des lois propres aux Samaritains; car ils font des sacrifices et offrent des holocaustes dans une synagogue qu'ils ont sur le mont Garizin , selon ce qui est écrit dans le livre de la loi : Vous, présenterez l'offrande sur la montagne de Garizin; c'est pourquoi ils assurent qu'ils y ont un véritable sanctuaire. Le jour de Pâques, ou autres fêtes, ils offrent l'holocauste sur l'autel construit, à la montagne Garizin , de pierres

prises du Jourdain par les enfans d'Israël. D'ailleurs ils se vantent d'être de la tribu d'Ephraim , et c'est chez eux que se trouve le sépulcre du juste Joseph , fils de notre père Jacob (qui repose en paix). En effet, il est écrit: Les os de Joseph, que les enfans d'Israël apportèrent d'Egypte , furent enterrés en Sichem (Jos. 3a. ) Mais ils ne se servent point de ces trois lettres, y nn » dans le nom de notre père Abraham , Hheth, dans celui d'Jshhac , Ghain en Jaghacob, au lieu desquelles ils emploient la lettre C'est un signe évident qu'ils ne sont point de la postérité, ni de la semence d'Israël, puisqu'ils ignorent ces trois caractères de la loi de Moïse , qu'ils disent savoir sans cela. Cependant pour ne pas se souiller par l'attouchement des morts, des ossemens ou des sépulcres 9 c'est à quoi ils prennent bien garde. Leur coutume est aussi de se dépouiller, quand ils doivent aller à la synagogue , de leurs habits ordinaires,, et , après s'être lavé le corps avec de l'eau , d'en prendre d'autres destinés à cet usage, ce qu'ils pratiquent tous les jours. La montagne Garizin est pleine de fontaines et de jardins qui la rendent fort agréable, au lieu que celle de Ghebal est aride et pierreuse; c'est entre les deux que la ville de Naplouse est placée,, comme je l'ai déjà remarqué. A quatre lieues de là est le mont Gilboagh que les chrétiens appellent Gilboé. Son terrain est fort sec et stérile. D'où , après quatre autres lieues , on descend

dans la vallée d'Ajalon , appelée par les chrétiens du lieu Val de Luna. Le mont Moria n'en est distant que d'une lieue. C'est où est Gara qu'on nomme la ville de David, et qui s'appeloit autrefois Gabaon. Je n'y vis point de Juifs.

Je fis encore trois lieues et j'entrai dans Jérusalem ; la ville est petite , ceinte d'une triple muraille, où il y a de toutes sortes de peuples , des Jacobites , des Arméniens, des Grecs, des Géorgiens, des Francs (i), en un mot, de toutes les nations du monde. Il y a là une maison commode pour la teinture des laines et des draps, dont les Juifs paient tous les ans la rente au roi, à condition qu'eux seuls aient la liberté d'exercer cet art. Leur demeure est en un coin de la ville, au-dessous de la Tour de David, dans laquelle les murailles des vieux édifices que nos ancêtres avoient bâtis , restent encore de la hauteur de dix coudées. Les autres bâtimens sont de la façon des Ismaélites ; c'est pourquoi il n'y en a aucun dans la ville dont la solidité soit comparable à celle delà tour de David. Les deux maisons pour l'hospitalité y sont remarquables. Les chrétiens appellent ceux qui en ont soin les hospitaliers. Ce sont des chevaliers qui envoient , d'une de leurs maisons , près de cinq cents hommes bien armés pour le combat; dans

(i) C'est ainsi qu'on appelle en Asie les Européens occidentaux.

DE BENJAMIN. ÔJ

l'autre, on y reçoit tous les malades qui viennent s'y rendre, dont on prend soin, et à qui on fournit toutes les choses nécessaires dans le temps de leur maladie ou de leur convalescence , et quand ils meurent , on pourvoit à leurs funérailles.

C'est dans la première de ces maisons , appelée l'Hôpital de Salomon ( à cause qu'il est dans le lieu du palais que Salomon y a voit) > c'est-là , dis-je , que les chevaliers demeurent , entre lesquels il y en a tous les jours cinq cents disposés pour l'action ; c'est à quoi tous les confrères de cette société se sont engagés parle vœu qu'ils en ont fait , sans compter un grand nombre de Français et d'Italiens qui y viennent après avoir voué le même engagement dont ils s'acquittent pendant un ou deux ans qu'ils y demeurent. Ce qu'il y a de plus à Jérusalem , est un très-grand temple nommé le Sépulcre , du lieu de la sépulture de Jésus de Nazareth. La ville de Jérusalem a quatre portes qui ont chacune leur nom. L'une est celle du sommeil d'Abraham , l'autre est la porte de David , la troisième de Sion , et la dernière de Josaphat. Celle-ci est vis-à-vis la maison sainte , qui étoit autrefois dans le même lieu , où est une église qu'on appelle le Temple du Seigneur, placée dans le même endroit de l'ancien sanctuaire.

Ce temple est une très-belle et très-grande voûte , construite par Chémar Ben Alchetab* Il

est a présent bien fréquenté par les chrétiens qui n'y ont aucune image ou tableaux , mais qui n'y tiennent que pour y faire leurs prières. A l'opposite de ce lieu , on voit une des murailles du sanctuaire, qu'on nomme aujourd'hui la Porte de Miséricorde , et c'est à l'entrée de cette pojte que les Juifs viennent faire leurs dévotions devant la muraille. Il se voit encore à Jérusalem , dans le palais de Salomon , de belles écuries que ce roi fit faire de son temps. C'est un édifice trèssolidement bâti de grandes pierres de taille , et d'une structure qui surpasse celle de tous les autres bâtimens du monde. L'ancienne Picine où l'on e'gorgeoit autrefois les victimes s'est conservée jusqu'à présent, et les Juifs écrivent chacun leur nom sur la muraille du lieu. De la porte Josaphat on va dans le désert , nommé le Désert des Peuples , où se trouve un monument qui porte le nom de la main d'Àbsalon , avec le sépulcre du roi Uzias, et une grande fontaine dont les eaux coulent dans le torrent Kédron , auprès de laquelle il y a un superbe bâtiment qui fut l'ouvrage de nos ancêtres. Il y a fort peu d'eau de fontaine à Jérusalem ; c'est pourquoi la plupart des habitans ne boivent que de l'eau de pluie qu'on conserve dans des citernes. Pour aller de la vallée de Josaphat au mont des Olives , il faut toujours monter ; car entre la ville et cette montagne, il n'y a rien que cette vallée. Du mont des Olives on découvre la mer de Sodome, et à

deux lieues de la même mer , on trouve la statue de sel en laquelle la femme de Lot fut changée. Il est vrai qu'elle diminue à force d'être léchée par les animaux, mais elle reprend aussitôt sa première grosseur. Quand on est sur la même montagne, on voit à découvert toute cette grande plaine que la rivière Sitim traverse jusqu'à la montagne de Nébo.

Celle de Sion est vis-à-vis de Jérusalem , et l'on n'y voit aucun autre édifice entier qu'une église de chrétiens. On remarque de même , devant Jérusalem , trois endroits qui ont l'apparence de cimetières, où l'on entreroit autrefois les Israélites. Les tombeaux sont encore en un état décent, et il est facile d'en discerner la forme , mais elle se perd tous les jours, à cause que les chrétiens en tirent des pierres pour servira bâtir leurs maisons particulières. Toute l'étendue de Jérusalem est environnée de hautes montagnes, mais c'est sur celle de Sion que doivent être les sépulcres de la famille de David , dont on ignore le lieu. En effet, il y a quinze ans qu'un des murs du temple , que j'ai dit être sur la montagne de Sion , croula.

Là dessus le patriarche donna ordre à un prêtre de le réparer des pierres qui se trouveroient dans les fondemens des murailles de l'ancienne Sion. Pour cet effet, celui-ci fit marché avec environ vingt ouvriers , entre lesquels il se trouva deux hommes , amis et de bonne intelligence»

4o vot&m

L'un d'eux mena un jour l'autre en sa maison pour lui donner à déjeuner. Etant revenus après avoir J mangé ensemble, l'Inspecteur de l'ouvrage leur demanda la raison pourquoi ils étoient venus si tard; auquel ils répondirent qu'ils récompenseroient cette heure de travail par une autre. Pendant donc que le reste des ouvriers furent à dîner, et que ceux-ci faisoient le travail qu'ils avoientpromis, ilslevèrent unepierrequibouchoit l'ouverture d'un antre, et se dirent l'un à l'autre: Voyons s'il'n 'y a pas là-dessous quelque trésor caché. Après y être entrés, ils avancèrent jusqu'à un palais soutenu par des colonnes de marbre et couvert de feuilles d'or et d'argent. Au-devant il y avoit une table avec un sceptre et une couronne dessus. C'étoit là le sépulcre de David, roi d'Israël. Celui de Salomon avec les mêmes ornemens étoit à la gauche, aussi bien que plusieurs autres des rois de Juda, de la famille de David , qui avoient été enterrés dans ce lieu. Il s'y trouva aussi des coffres fermés ; mais on ignore encore ce qu'ils contenoient. Les deux ouvriers ayant voulu pénétrer dans le palais , il s'éleva un tourbillon de vent, qui, entrant par l'ouverture de l'antre, les renversa par terre , où ils demeurèrent, comme s'ils eussent été morts, jusqu'au soir. Un autre souffle de vent les réveilla, et ils entendirent une voix semblable à celle d'un homme qui leur dit : Levez-vous , et sortez de ce lieu. La frayeur dont ils étoient saisis

îes iit retirer en diligence, et ils rapportèrent tout ce qui leur étoit arrivé au patriarche, qui le leur fit répéter en présence d'Abraham, de Constantinople, le pharisien , et surnommé le Pieux, qui demeuroit alors à Jérusalem. Il l'avoit envoyé chercher pour lui demander quel étoit son sentiment là-dessus ; à quoi il répondit que c 'étoit le lieu de la sépulture de la maison de David , destiné pour les rois de Juda.

Le lendemain on trouva ces deux hommes couchés dans leur lit , et fort malades de la peur qu'ils avoient eue. Ils refusèrent de retourner dans le même lieu à quelque prix que ce fût, assurant qu'il n 'étoit pas permis à aucun mortel de pénétrer dans un lieu dont Dieu défendoit l'entrée. De sorte qu'elle a été bouchée par le commandement du patriarche , et la vue en a été ainsi cachée jusqu'aujourd'hui. C'est le pieux Abraham même , dont j'ai parlé, qui m'a fait ce récit.

Bethléhem de Juda est à deux lieues de Jérusalem, et à un demi-mille du tombeau de Rachel, construit, dans un carrefour, de douze pierres, selon le nombre des enfans de Jacob, et couvert d'un dôme porté sur quatre colonnes. Sur les pierres de ce tombeau on lit les noms des Juifs qui ont passé par là. Au reste , il peut y en avoir au nombre de douze qui demeurent à Bethléhem,

situé dans une campagne arrosée de fontaines et de ruisseaux.

Après six lieues de chemin, je vins à Hébron, qui a son assiette dans une plaine. Pour l'ancienne Hébron, qui étoit la métropole, elle avoit la sienne sur une montagne , mais elle est à présent déserte. La vallée où est située la ville d'Hébron est double, c'est-à-dire que le lieu de sa situation est partagé en deux , où se trouve aussi le grand temple qui porte le nom de Saint-Abraham. Les Juifs y avoient autrefois leur synagogue, dans le temps que les Ismaélites étoient maîtres du pays : les chrétiens,qui en ont depuis pris possession^ ont bâti six sépulcres sous les noms d'Abraham , de Sara, dTsaac,de Rebecca, de Jacob et de Lia. Sur quoi, les habitans font croire aux voyageurs que ce sont les monumens des patriarches ; ce qui fait qu'on y apporte en offrande de grandes sommes d'argent. Mais il est certain que lorsque quelque J uif y vient et donne au portier une récompense , on lui fait voir la caverne avec une porte de fer, qui est encore un reste d'antiquité. Il descend à la faveur d'une lampe allumée dans la première voûte, où il ne trouve rien, non plus que dans la seconde , jusqu'à ce qu'il soit dans la troisième. C'est en celle-là que sont les monumens d'Abraham , d'Isaac , de Jacob , de Sara , de Rebecca et de Lia , placés vis-à-vis l'un de l'autre; chacun desquels est distingué par le nom et les caractères différens qui y sont gravés en cette manière:

DE BENJAMIN. /f5

Sepukrum Abraham patris no s tri , super quem pax sit ; les autres inscriptions suivent la teneur de celle-ci. Une lampe est ardente nuit et jour en ce lieu souterrain, que les ministres du temple ont soin d'entretenir. On voit dans le même endroit des ossemens d'anciens Israélites, qui sont dans des tonnes , que les différentes familles d'Israël y ont apportés , et qui y ont resté jusqu'ici. Il est facile d'observer dans la double vallée les monumens de l'ancienne maison de notre père Abraham. Il sourd auprès une fontaine et il n'est permis à personne d'y bâtir une maison par le grand respect qu'on porte à Abraham.

De là ma route fut de deux lieues à Beth- Gébarin , qu'on appeloit autrefois Maressa , où il n'y avoit que trou Juifs. Ayant avancé cinq lieues, je me rendis à Torondolos Gabraléris , autrefois Sunam, où j'en trouvai trente. Trois autres lieues après, je vins à Saint-Samuel de Silo. Silo est une petite ville à deux lieues de Jérusalem. Mais après que les chrétiens eurent chassé les Ismaélites de Romatha., la même que Rama, où les Juifs conservoient dans leur synagogue le corps de Samuel qui y avoit sa sépulture, ils l'en retirèrent pour le transporter à Saint-Samuel de Silo, où ils bâtirent la grande église de ce nom, laquelle y est restée jusques à présent. Ayant pris le chemin de la montagne Moria, je gagnai , après une traite de trois lieues, Pesipua, dans la contrée de Gibgha, qui étoit

celle de Saùlct autrefois la contrée de Benjamin y où il ne se trouve point de Juifs. A une distance de trois lieues se trouve Beth-Nobi, la même qu'on appelle Wob : c'est une ville sacerdotale; à moitié chemin avant que d'y arriver , on aperçoit deux roches que la mémoire de Jonathas a rendues célèbres, dont l'une s'appelle Botsen, et l'autre Sina.

De cette ville , où je ne vis que deux Juifs, teinturiers de profession, je vins, après avoir fait trois lieues, à Ramas ou Harama, dont une partie des murailles aussi bien que des édifices est un ouvrage des siècles passés, comme on en peut être assuré par les inscriptions qui sont restées dans les pierres. On y voit de plus les vestiges , aussi bien que les ruines et la situation d'une très-grande ville : le nombre des Juifs qui y sont se réduit à trois. Le cimetière que les Israélites ont en ce lieu , et qui se montre encore, avec beaucoup de tombeaux, dont il est rempli , a bien deux milles de long. Il y a de là cinq lieues à Gapha , autrefois Japlio, et que quelques-uns appellent Jope. Il ne demeure dans cette ville , voisine de la mer., qu'un seul Juif qui y exerce l'art de teindre en laine. 11 n'y eu a aucun à Ebalin, où l'on arrive après trois lieues de chemin. On voit encore dans cette ville , autrefois nommée Jebna, la place d'une ancienne école. La tribu Benjamin ne s'étend pas plus loin que là. On compte trois lieues à Palociin , les

anciens l'appeloient Asdod ou Asot. C etoit une ville de Palestine fort célèbre, mais elle est à présent ruinée et sans Juifs. La ville d'Ascalon en est éloignée de deux lieues. C'est la nouvelle Ascalon, bâtie par Esdras sur le bord de la mer, et qui fut au commencement appelée Benibéra. Il y a une distance de quatre lieues entre cette Asealon et l'ancienne détruite depuis long-temps. Mais pour la nouvelle , c'est une grande et belle ville ^ bien remplie de peuples, qui y abondent de tous côtés pour y négocier, à cause qu'elle est sur les confins d'Egypte. C'est aussi la demeure de près de deux cents savans Juifs'dont les plus sublimes sont Tsamahh, Aaron et Salomon: outre quarante de ceux, appelés Garnîtes, qui ne s'étudient qu'à la seule signification du texte des livres sacrés , avec trois cents autres qui suivent la doctrine des Samaritains. Il se voit au milieu de la ville un puits que les habitans appellent en langue ismaélitique , Bir Abraham Alche- 1 II , c'est-à-dire le puits du grand Abraham, qui le creusa du temps des Palestins. De là je passai par Ségura, qui avoit autrefois le nom de Lud , d'où en un demi-jour j'arrivai à Zarézin , ou Jezrephel , où il y a une certaine grande église , et un seul Juif qui travaille à la teinture. Quatre lieues ensuite on trouve Sipuria , autrefois Tsipori , où sont les sépulcres de ce grand maître appelé Hakados et de Hhavah, qui revenoient de Babylone, avec celui de Jonas, fils d'Amithai le

prophète; outre ces tombeaux il s y en voit encore d'autres fort anciens. Tibériade en est distante de trois lieues,, située sur le Jourdain, près du lac appelé la merde Génézareth, au travers duquel le Jourdain coulant avec impétuosité va se répandre, vers la mer du Sel, dans une rase campagne , qui est le lieu nommé Asdoth Hapisga , d'où étant sorti, il tombe dans cette mer de Sel, qui est la mer de Sodome.il demeure à Tibériade à peu près cinquante Juifs qui ont pour leurs principaux Abraham le prophète, Muchthar et Isaac. Il sort aussi de la terre de ce lieu des eaux chaudes qu'on appelle les bains de Tibériade. Tout près de ces bains est la synagogue de Caleb, fils de Jéphunne. Ce lieu est aussi la sépulture d'une quantité d'Israélites , qui y ont leur tombeau, et entre autres Jean, fils de Zachée, et Jonatas, fils de Lévi. Tout ceci est dans la basse Galilée. En deux jours de chemin je fus à Timin, dite, dans le temps passé, Tamnatha, illustre par le sépulcre de Samuel le juste , aussi bien que d'autres Israélites : et en un jour à Ghasth, que les anciens nommoientGus Hhaleb, où environ vingt Juifs font leur demeure. Après avoir fait cinq lieues je me transportai à Maran , ou Maron. En ce lieu sont les sépulcres d'Hillelet deSamai sous une voûte avec vingt autres de leurs disciples. Benjamin, fils de Jephté, et Juda, fils de Bathire, y ont aussi les leurs aussi bien que les autres. Ayant continué six lieues, je trouvai Ghalmal avec cin-

quanle Juifs, lieu fameux par la quantité des tombeaux qu'on y a faits pour les Israélites. Kadis, qui est la même que Nephlhalim, n'en est séparée que d'un jour. Elle est sur le rivage du Jourdain. C'est là que sont les anciens sépulcres d'Eléazar, fils deGharoch, d'Eléazar, fils d'Azarie, d'Hun, surnommé Rotundus, de Rosbac et de José de Galilée ; avec un monument qui reste encore de Barak, fils d'Abinogham. Je ne restai qu'un jour en chemin pour venir à Bélinos, connue autrefois sous le nom de Dan. Près de cette ville le Jourdain sort d'un antre,, et après avoir couru trois milles, il se joint à un courant qui descend des extrémités de Moab. On montre au devant de cet antre l'autel d'une idole qu'un certain Miellée érigea, et qui fut adorée en ce temps-îà par ceux de Dan : il n'y a pas loin de là à l'endroit où Jéroboam, fils de Nabar, éleva un autel sur lequel il plaça le veau d'or. Jusques ici s'étendent les limites d'Israël du côté de la mer la plus éloignée.

Après avoir quitté Bélinos 3 deux jours de chemin me menèrent à Damas, qui fait le commencement du royaume de Noraldin , roi des Togarmans, qu'on appelle communément Turcs. C'est une très-grande et très-belle ville ceinte de murailles; le pays qui en dépend est rempli de jardins avec d'autres lieux de délices , jusques à quinze milles aux environs , qui est l'étendue qu'on lui donne. Il est impossible de trouver sur

la terre de ville plus abondante en toutes sortes de fruits que Damas , que les deux rivières Amna et Pharphar,, qui descendent du mont Hermon , récréent de leurs eaux. Car elle est située audessous de cette montagne , et l'A m n a coule dedans la ville, dont l'eau est distribuée par des canaux dans les maisons des grands , aussi bien que dans les marchés et places publiques. La contrée d'elle-même y attire ceux de toutes les autres contrées du monde à cause des affaires qu'on y fait. De plus lePharphar, traversant toute la ville, va arroser les jardins d'alentour. Les Ismaélites y ont une synagogue qu'ils appellent Gumagh Dumesq, c'est-à-dire synagogue de Damas. Jamais on ne vit en toute la terre un pareil édifice. Les habitans assurent que c etoit le palais royal de Ben Hadad. La muraille de verre qui y a été faite par art magique est surprenante ; elle est percée de trous , dont le nombre est par ordre et répond aux jours de l'année solaire ; en sorte que le soleil, entrant chaque jour dans chacun de ces trous , parcourt les douze degrés qui font les heures du jour , et ainsi il montre à quel temps du jour et de l'année on est. Au dedans du palais, il y a des loges d'or et d'argent propres à prendre le bain. Le siège est de même et assez grand pour contenir quatre personnes. Je vis la côte d'un géant suspendue dans le même palais, longue de neuf paumes, et large de deux. On prétend que c'est celle d'un roi de l'ancienne

i)E BENJAMIN. 49

race des géans, nommé Abchamas, comme il est écrit sur la pierre de son tombeau, où il est aussi marqué que son règne s'étoit étendu par tout le monde. On compte à Damas jusques à trois mille Juifs, entre lesquels il y en a plusieurs qui s'appliquent à l'étude delà sagesse et d'autres qui sont fort riches. Esdras est le chef de toute l'assemblée de la terre d'Israël , Sarsalom, son frère, le principal juge, Matsliahh préside à l'ordre des lecteurs, Mair est la gloire des sages , et Sadik le médecin. Les Caraïtes, qui s'attachent à la seule écriture,, sont près de deux cents, et les Samaritains cinq cents. La paix et la concorde règne parmi tous , sans que pour cela ces différons partis s'unissent ensemble par le mariage.

A mon départ de Damas je pris le chemin de Galaadj qui n'est que d'une journée. C'est l'ancienne Giléad, contrée d'une grande étendue arrosée de rivières et de fontaines , et diversifiée de jardins et de vergers où les Israélites habitent au nombre de soixante. A une demi-journée de là est Salcatha, autrefois Saléca. Dans une pareille distance on trouve Baghal-Beik, qui se nommoit anciennement Baghala , dans une vallée qui est au-dessous du mont Liban. Salomon fit bâtir cette ville en faveur de la fille de Pharaon. Il reste encore une partie du palais, dont les pierres ont vingt paumes de long et douze de large, et elles sont construites d'une manière qu'on n'y a rien employé pour en faire la liaison ; c'est une

opinion commune que ce n'est point l'ouvrage des hommes, maïs d'Asmodée : une fontaine qui a sa source au commencement de la ville l'embellit de ses eaux qui coulent au milieu. Il se voit aussi dans le désert une autre ville qui est Thadmur, que Salomon fit construire sur le même modèle^ et de pierres de pareille grandeur; elle est environnée de murailles sans aucune habitation au dehors et à quatre lieues de Baghala. Il y a quatre mille juifs à Thadmur, gens courageux et bien instruits au combat; ils font la guerre aux chrétiens aussi bien qu'aux Arabes qui sont sous la domination du roi Noraldin, et vont au secours des Ismaélites leurs voisins. Les premiers d'entre eux sont Isaac, surnommé le Grec, Natham et Uziel. Je vins en un demi-jour à Kiriathin , qui est la Kiriathàim du temps passé; je n'y vis aucun Juif , à la réserve d'un teinturier : le chemin est d'une journée toute entière à Hamath , qui a retenu son ancien nom : sa situation est au-dessous du Liban , le long de la rivière Jabok. Dans ce tempslà il y périt en un jour quinze mille hommes par un tremblement de terre qui arriva, dont il ne resta que soixante-dix habitans , entre autres les plus considérables; Ghola le prêtre, le vieux père Caleb et Muchtar eurent ce bonheur : c'est une demi-journée à Siha , ou si voulez Hhatsor : d'où, la traite est de trois lieues à Lambin , et de deux à Hhaleb,dont le nom aussi bien que de la contrée étoit autrefois Aram Tsoba , où le roi

DE BENJAMIN. 5i

Noraldin a un palais entouré d'une haute muraille. Il n'y a dans toute la ville ni puits , ni fontaine, ni rivière; c'est pourquoi on n'y boit que de l'eau du eiel conservée dans des citernes, qu'on appelle, en langue ismaéîitique , Aîgub. On y compte quelques quinze cents Israélites,, dont les chefs sont Moïse de Constantinople, Israël et Seth. Deux lieues plus loin j'arrivai à Baalits, au temps passé Péthoran, voisine de l'Eufrate. Là se voit encore la tour de Balaam, fils deBéhor, (le nom des impies puisse-t-il être aboli!) laquelle est d'une figure qui répond aux heures du jour. Le nombre des Juifs qui sont *dans la ville est peu considérable. En un demi-jour on est à Kelagh Geher, appelée des anciens Sélagh Midbéra , et des latins Petra Deserti. C'est l'unique place que les Arabes ont retenue depuis , qu'après avoir été chassés par les Turcs de leurs habitations et de leurs villes, ils ont fui dans les déserts. Les Juifs y sont près de deux mille , leurs illustres s'appellent Sédéchias, Hhava et Salomon. Une journée fait tout le chemin à Dakia, qui se disoit autrefois Chaîné, et est le commencement de la terre Senaar, ou de la Mésopotamie qu'elle sépare du royaume des Turcs. C'est la résidence de près de sept cents Juifs sous la conduite de Zachée de Nedib, autrement nommé Sagi-lNebor, et de Joseph. Ils ont en ce lieu la synagogue qu'Esdras le scribe bâtit à son retour deBabylone à Jérusalem. Une autre synagogue de même façon faite par les

soins du même Esdras se trouve à l'ancienne Hharari., qui est à deux journées de là. Il n'est resté en ce lieu , où notre père Abraham avoit une maison , aucun édifice ; il ne laisse pas d être en vénération aux Ismaélites qui le fréquentent pour y faire leurs prières. A deux journées de cet endroit, on vient en un lieu d'où sort la rivière que les habitans appellent Achabor, dont le nom étoit autrefois Hhabor, qui, après avoir parcouru la Médie , va se rendre à la montagne Gozen , où il y a environ deux mille Juifs. Deux autres journées après on rencontre Netsibin, autrement INi— sibis, qui est une grande ville qui a des rivières en abondance et une assemblée de mille Juifs. Avec autant de chemin on arrive à Gezir ben Ghamar, environnée du Tigre , au pied de la montagne Ararat, ou du mont Taurus, à la distance d'environ quatre milles du lieu où l'arche de Noé se reposa; mais Ghamar Ben Achetab transporta cette arche du haut de la montagne , dont il se servit pour construire le temple ou la synagogue des Ismaélites , auprès de laquelle celle qu'Esdras fit se voit encore aujourd'hui, où les Juifs, qui sortent de la ville les jours de fêtes, s'assemblent pour y prier : dans cette métropole de Gezir ben Ghamar habitent environ quatre mille Juifs que Mubhhar, Joseph et Hhalia conduisent.La suivante route, à Al-Mutsal, qui avoit autrefois le nom de la grande Assur, n'est pas plus longue que la précédente; mais le nombre

des Juifs monte à sept mille , gouvernés par Zachée, prince du sang du roi David, et par Joseph l'astrologue, conseiller du roi Zinaldin, frère de Noraldin roi de Damas. Cette ville, qui fait le commencement du royaume de Perse , a conservé toute son ancienne grandeur ; elle est sur le bord du Tigre, et n'est séparée que d'un pont de l'ancienne Ninive qui étoit près du même fleuve , et est ruinée de fond en comble. Il est cependant resté quelques villages et plusieurs châteaux dans l'espace de sa première enceinte 3 d'où l'on ne compte qu'une lieue à la ville Adbael.

La ville d'Assur a trois synagogues de trois différens prophètes, Abdias, Jonas, fils d'Amithai , et Psabum, fils d'Elcusseus. Ayant été trois journéesplus avant, j'atteignis Rahaban,dite dans les siècles passés Rehhoboth, située sur les bords de l'Euphrates; deux mille Juifs en sont habitans , entre lesquels priment Zéchias , Ahud etlsaac. C'est une ville considérable tant pour sa grandeur que pour sa beauté, bien munie de murailles qui l'entourent de tous côtés avec de bonnes fortifications, sans parler des jardins et des lieux pleins de délices qu'elle a dans ses faubourgs. Sur le rivage du même fleuve, on rencontre Karke'sia, autrement Charchamis, qui n'est séparée que d'une journée de Rahhaba, ayant environ cinq mille Juifs qui y habitent avec Isaac et Elhhana, qui ont la prééminence. En deux jours on va à

Al-Jobar, dont l'ancien nom étoit Pombeditha, dans la contrée Nahardagha, en laquelle ville il se trouve environ deux mille Juifs avec un assez grand nombre de sectateurs de la sagesse dont les plus élevés sont le grand Hen, Moïse, Eliakin. On y voit les deux célèbres tombeaux de ces fameux maîtres Juda, Samuel, et les deux synagogues qu'ils firent bâtir avant leur mort paroissent chacune devant l'un et l'autre sépulcre; de plus, ceux du prince Bestenai, qui fut le conducteur de ceux qui étoient en captivité, de Nathan et de Néheman, fils de Papha. A la sortie de ce lieu je fus cinq jours en chemin pour arriver à Hhardan, où il y a jusqu'à quinze mille Juifs , dont Zachen , Joseph et Nathnael sont les plus éminens. De cette ville-là la traite à Ghukbéran la capitale , est de deux journées. Cette ville, quifutbâtie par Jéchonias, roi de Juda, contient près de dix mille Israélites entre lesquels Josué et Nathan tiennent tiennent le premier rang.

Bagdad est éloignée de deux journées; c'est une grande ville où commence l'empire du calife Abasidas , chef des Croyans, qui est de la famille de leur prophète,, et sous ce nom il est en vénération à tous les rois Ismaélites ; car il en est comme le souverain pontife; il a au dedans de la ville un palais bâti sur un terrain uni qui contient dans sa circonférence trois milles, où il y a une multitude de toutes sortes d'arbres non seulement fruitiers,,

mais encore d'autres, avec toutes sortes d'espèces d'animaux. Au milieu de cette forêt d'arbres, les eaux du Tigre qui y sont conduites y forment un grand étang. Lorsque le calife va en ce lieu soit pour s'y récréer, soit pour s'y promener ou pour y manger , ses officiers lui donnent le divertissement de la chasse et de la pêche : il y est toujours accompagné d'une grande suite , tant5 de ceux de son conseil que des princes de la cour. Le nom propre de ce grand roi est Abasidas Ahmed. Il aime extrêmement les Israélites,, est savant dans les langues, s'applique fort à la lecture de la loi mosaïque, sait très-bien l'hébreu, qu'il lit et qu'il écrit en perfection ; il s'est fait cette religieuse loi de ne se servir, pour son boire, son manger et son vêtir que de ce qui provient du travail de ses mains. L'art où. il s'exerce est de faire des nates d'une manière très-curieuse, qu'il donne à ses officiers marquées de son cachetpour être vendues au marché. Les grands du pays ne manquent pas de les acheter, et il vit du provenu de cet argent. C'est un homme de probité, gardant sa foi , attaché au culte de sa religion , d'un abord affable , et parlant aisément à tout le monde.

Les Ismaélites n'ont pas la liberté de le voir. Mais les pèlerins, qui se rendent des pays les plus reculés au fameux temple de la Mecque dans la contrée d'Eliman ou d'Arabie , passent par Bagdad pour saluer le calife. Lorsqu'ils sont entrés

dans le palais, ils s écrient : «Daignez, notre )> Seigneur, la lumière des Ismaélites, le rayon » éclatant de notre loi , daignez nous montrer la » splendeur de votre fa,ce » ; à quoi il n'a point d'égard. Alors ses plus grands favoris lui font encore cette prière : « Répandez , Seigneur, votre » paix sur ces gens qu'un merveilleux désir de » venir à l'ombre de votre gloire, a attirés des )) extrémités delà terre. » Dans le même moment, il laisse tomber de la fenêtre un des côtés de sa robe , que Les pèlerins baisent avec beaucoup de dévotion. Après qu'un des princes le plus en faveur leur a dit : «Allez en paix, puisque notre » Seigneur, le flambeau des Ismaélites, vous a » reçus et donné sa paix » : ceux-ci, qui ont pour lui le même respect que pour leur prophète , s'en retournent avec joie chacun en sa patrie, contens de la manière que ce prince les a congédiés de sa part. Et à leur retour chez eux , leurs frères, leurs parens et amis baisent par respect leurs vêtemens. Chacun des seigneurs., qui sont les officiers du calife, ont leur palais renfermé dans le sien. Ils ne vont cependant point sans les chaînes dont ils sont liés. Des sentinelles veillent continuellement chez eux pour remarquer si quelqu'un ne trame rien contre la personne de ce grand roi. Parce qu'il étoit arrivé une fois que ses frères conspirèrent contre lui et avoient choisi un d'entre eux pour régner, de là vient qu'il fit un décret portant que tous ceux de sa race et de

DE BEXJÀMÎN. 57

sa famille seroient liés de chaînes de fer, de peur qu'ils ne fissent un pareil attentat sur le puissant roi. Chacun d'eux ne laisse pas d'avoir leur eour particulière où on leur rend de grands honneurs, et d'avoir des villes, des bourgs et des terres dont ils reçoivent, par les mains de leurs trésoriers, les droits et les tributs, faisant souvent des festins et s'abandonnant au plaisir pendant tout le cours de leur vie. 11 y a au palais de ce grand roi des bâtimens d'une prodigieuse grandeur dont les colonnes sont d'or et d'argent avec les appartemens du dedans qui en sont tout revêtus, outre qu'ils sont enrichis de toutes sortes de perles et de pierres précieuses qui servent à les rendre plus magnifiques. Il ne sort de ce palais qu'une fois par an, à la fête de Pàque , qu'ils appellent Ramadan. Il y a un grand concours de peuples de toutes les nations qui viennent ce jour pour avoir le bonheur de le voir. Une mule le porte revêtu de ses habits royaux d'étoffe d'or et d'argent, ayant à la tête une tiare éclatante de pierreries d'un prix inestimable. Mais il a sur sa tiare un voile noir, qui est une marque de la modestie dont il fait profession, comme s'il disoit , cette somptueuse magnificence que vous admirez sera couverte de ténèbres au jour de la mort. De plus, il a à sa suite tous les princes ismaélites habillés magnifiquement et montés à cheval , tant ceux d'Arabie et de Médie, que de Perse et du pays Tuboth , distant d'Arabie de trois mois de chemin.

De sa cour il va à un temple qu'on appelle la grande maison de prière, qui est près de la porte Bosra. Cette maison de prière passe chez eux pour la plus considérable. Tous ceux qui célèbrent ce jour de fête, soit hommes, soit femmes , portent des habillemens de pourpre et de soie. Vous trouvez par les chemins et les places toutes sortes d'instrumens de musique qui jouent à son passage , pendant que d'autres chantent et dansent. Le salut que tout le monde fait au calife est : La 'paix soit sur vous , notre seigneur et notre roi. Pour lui, il baise son propre vêtement, avec lequel , et quelquefois avec la main qu'il étend, il leur fait entendre qu'il leur rend le même salut. De cette manière il continue jusqu'à l'entrée du lieu de prière , où après être monté sur une tour de bois, il interprète d'en haut la loi en manière de sermon. Ceci fait, les sages d'entre les Ismaélites se levant lui souhaitent les plus précieuses bénédictions, et le félicitent sur la grandeur de sa majesté, aussi bien que de son extraordinaire piété, dont il vient de donner de si beaux témoignages , ce qu'ils désirent pouvoir lui être conservé de longues années. Ce que les autres soutiennent de leurs acclamations, en répondant Amen. Ensuite, après les avoir tous bénis, il égorge un chameau. C'est pour eux le festin pascal , car il en fait distribuer la chair à ses principaux officiers qui doivent goûter de la bête tuée par le saint roi, de quoi ils font chez eux

DE BENJAMIN, 5g

de grandes réjouissances. Cette cérémonie achevée, chacun se retire, et le roi retourne lui seul par le rivage du Tigre , pendant que ses officiers et les seigneurs de sa cour prennent les devants sur la rivière, pour l'attendre jusqu'à ce qu'il entre dans son palais. On pose des gardes sur le chemin pendant toute l'année, qui ont soin que personne ne marche dans )a route par où il a passé, et qui devient sacrée par les vestiges de ses pieds. Il se renferme dans sa cour tout le reste de l'année , sans plus en sortir. Pieux et équitable dans sa loi, il mène une vie fort pure. Il a fait bâtir un palais au-delà du Tigre, sur le rivage d'un certain bras de l'Euphrate , qui coule de l'autre côté de la ville , avéc de grandes maisons, des marchés et des hôpitaux propres pour l'entretien des pauvres malades. On y compte plus de soixante apothicaireries bien pourvues de médicamens et de drogues qu'on y apporte delà maison du roi. Ainsi donc tout ce qu'on croit nécessaire, tant pour la nourriture que pour la guérison des malades, leur est donné aux dépens du prince, jusqu'à ce qu'on ne doute plus de leur parfaite convalescence. 11 y a outre cela dans le même lieu un palais qu'on nomme Daralmarapthan , c'est-à-dire la Maison de miséricorde, destiné pour renfermer et traiter les fous qu'on retient enchaînés tant qu'ils n'ont pas recouvré leur bon sens. Mais aussitôt que la raison leur est revenue, ceux qui sont gagés du roi

60 VOYÀGK

pour les examiner tous les mois, ont soin de les renvoyer chacun chez soi. Le roi a fait tout ceci dans le dessein d'exercer la miséricorde généralement à tous ceux qui se trouveroient à Bagdad attaqués de quelque maladie tant en leur corps qu'en leur esprit. Ce qui prouve , ce que nous avons dit , qu'il est plein d'humanité et de bonne intention. Il se trouve dans cette ville environ mille Juifs qui mènent une vie tranquille et douce sous le traitement bénin de ce grand roi. Quelques-uns d'entre eux sont fort savans, président dans les assemblées, et s'étudient fortement à la loi mosaïque. Il y a dix de ces assemblées , et Samuel, fils d'Eli, est chef de la plus grande. Les autres ont pour chefs Gaon Sagau, le lévite , qui l'est de la seconde, Daniel Sod de la troisième , Eliézer Hahhaber de la quatrième , Eliézer ben Tsamahh de la cinquième; celui-ci, qui tire son origine du prophète Samuel , veille à l'ordre et sait jouer avec ses frères parfaitement bien de la harpe avec la même méthode qui étoit en usage du temps que la maison du sanctuaire subsistoit encore. Hhajadias , la fleur de ses compagnons, est le chef de la sixième. Haggée préside à la septième , Esdras à la huitième, Abraham, surnommé le saint Père à la neuvième., et Zachée , fils de Basathneus , à la dernière. Tous ceux-ci portent le nom de Vacans, parce qu'ils n'ont d'autre soin que de gouverner la so-

DE BENJAMIN. G l

ciété (1). Leur fonction est de juger des affaires , de rendre la justice aux Juifs du pays tous les jours de la semaine^ excepté le second jour, qu'ils viennent tous ensemble devant le grand Samuel, premier en chef , qui , avec ces dix vacans et chefs d'assemblées, satisfait à quiconque demande son droit. Cependant ils ont encore au-dessus d'eux Daniel, fils Hhasdai, appelé le conducteur delà captivité , qui a un livre de sa généalogie qui fait voir qu'elle descend de David. Les Juifs l'appellent notre Seigneur et le conducteur des captifs. De même les Ismaélites disent , quand ils parlent delui, notre Seigneur, fils de David. Son autorité est grande dans toutes les assemblées des Israélites , sous la protection du prince des croyans , ou seigneur des Ismaélites. Ce seigneur a fait un décret muni de son sceau, par lequel il lui donne., aussi bien qu'à sa postérité, tout pouvoir sur toutes les assemblées des Israélites en tout ce qui regarderoit la juridiction de sa loi. 11 a ordonné aussi, tant aux Juifs qu'aux Ismaélites , de se lever par respect devant lui , et de le saluer. Le même commandement est fait à tous les autres peuples de quelque croyance qu'ils soient. Qui fera le contraire doit être puni de cent coups de bâton. Lorsque ce Daniel sort pour aller voir le roi, il est accompagné d'un grand

( i ) En matière de religion ; comme le patriarche des Grecs fait à présent, sous le turc , à l'égard de ceux de sa créance.

nombre de cavaliers tant Juifs que Gentils, qui ont à leur tête un homme qui crie : Préparez le chemin au Seigneur* le fils de David, comme il est juste. Pour lui, il paraît à cheval revêtu de vêtemens de soie relevés en broderie à la phrygienne. Sa tête est ornée d'une grande tiare qu'un voile blanc couvre s et autour du voile, il porte une riche chaîne. C'est de lui que dépendent tous les collèges ou assemblées que les Israélites ont dans le pays de Babyîone, en Perse , à Charsan et à Leba, nommée aujourd'hui Aliman , comme aussi à Diarbeich, dans toute la Mésopotamie, dans lasprovince de Rut, dont les habitans demeurent sur la montagne d'Ararat, aussi bien que dans le pays des Alains, renfermé de hautes montagnes, où on ne sauroit entrer et dont on ne peut sortir que par des portes de fer qu'Alexandre y plaça : outre encore les autres synagogues qui sont en Syrie parmi les Thogarmans ou les Turcs , jusques aux montagnes d'Asna : de même que chez les Gergéniens, et ceux qui sont voisins de la rivière Ghihon.

LesGergéniens sontles mêmes queles Géorgiens, peuples qui ont quelque teinture de christianisme; enfin toutes celles qui se trouvent aux extrémités des régions les plus excellentes, jusque même dans l'Inde. C'est de l'autorité et par le pouvoir reçu de ce prince des captifs, queles assemblées et synagogues de toutes les nations du monde s'élisent

Page 1