CHAPITRE Y
Des lettres du Pape furent traduites en langue tartare , et présentées à Bajothnoy.
Les barons tartares ayant fait leur rapport de tout cela à Bajothnoy, il envoya peu de temps après dire aux religieux qu'ils lui envoyassent les lettres du Pape pour les voir. Ce que frère Ascelin fit, encore que ce fût contre la coutume ordinaire des ambassadeurs , qui présentent euxmêmes leurs lettres; mais il le falloit faire ainsi par force. Ces lettres furent donc apportées à
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Bajothnoy j qui les* renvoya aussitôt , afin que les religieux les fissent traduire par leurs interprètes en langue persane , pour après être mises en tartare,afm qu'il les pût mieux entendre. Alors frère Ascelin , trois de ses frères et autant d'interprètes, avec les secrétaires de Bajothnoy, firent faire cette traduction en persan par des truchemens turcs et grecs , et après que les interprètes eurent traduit le tout en tartare, ils l'envoyèrent à Bajothnoy, qui leur fit dire qu'il faîloit que deux d'entre eux allassent vers le eh a m avec un des siens qu'il leur dotmeroit pour les y conduire, afin de lui présenter eux-mêmes leurs lettres et en recevoir la réponse, et de faire rapport à leur maître de la puissance et gloire du charn; mais frère Ascelin répondit à cela qu'il avôit protesté dès le commencement qu'il n'avoit aucun ordre d'aller trouver le cham ; qu'on les y pouvoitbien mener de force, mais non de leur bonne volonté' , et qu'ils étoient résolus de ne se séparer point les uns des autres. Un des secrétaires reprit Ascelin de ces paroles un peu trop hardies , et avec des paroles pleines de ruse et de flatterie tachoit de les porter à l'adoration de Bajothnoy; mais Ascelin se plaignit qu'il ne trou voit pas ce qu'on lui avoit dit , que les Tartares écoutoient volontiers la vérité ; mais qu'il voyoit bien qu'ils n'en tenoient aucun compte , et qu'elle étoit entièrement bannie de chez eux ; que pour avoir dit seulement que le Pape étoit le plus grand en
dignité entre les chrétiens, et, qu'il ne savoit qui étoit le cham ni Bajothnoy, il avoit remarqué que cela les avoit beaucoup offensés, dont il s'étonnoit; que pour lui, il étoit venu pour maintenir la liberté de la foi et de la vérité, et ne craignoit homme du monde.
Comme vers le soirles religieux dévoient avoir leur congé de la cour, le secrétaire, qui devoit partir le lendemain avec eux, fit appeler les religieux et leur lut publiquement les lettres que le cham avoit envoyées à Bajothnoy pour être publiées partout, avertissant les religieux de retenir et considérer bien ce qu'elles portaient. Tout cela se passa en ce jour-là. Mais sur le soir on promit aux religieux de leur donner copie de ces lettres, et eux s'en retournèrent à jeun en leur tente, éloignée de plus de mille pas de celle de Bajoihnoy.
Quatre jours après , frères Asceiin et Guichard se présentèrent devant la tente de Bajothnoy, auquel ils firent savoir s'il ne lui plaisoit pas de faire réponse aux lettres du Pape , et de leur donner des sauve -gardes et des conducteurs par ses terres pour leur retour. Mais les barons tartares, sachant la mauvaise intention de Bajothnoy contre les religieux, et ne faisant semblant de rien , leur dirent finement qu'ils croyoient avoir compris par leurs discours qu'ils étoient venus en intention de voir l'armée des Tartares ;et d'autant qu'elle n'étoit pas encore toute com-
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plète , ils n'avoient pas eu encore le plaisir de la voir, qu'ainsi ils ne pouvoient pas avoir si prompte m eut leur congé. Ascelin leur répondit que plusieurs fois il. leur avoit déjà fait savoir qu'ils n'étoient pas venus principalement pour voir leur armée , mais seulement pour leur présenter les lettres du Pape et en rapporter la réponse , et du reste voir aussi leur armée par occasion. Les Tartares promirent aux religieux de rapporter tout cela à leur maître et leur en rendre réponse ; ce qu'ils attendirent durant la grande chaleur du jour depuis le matin jusqu'au soir, et voyant que personne ne revenoit , ils s'en retournèrent en leur logement sans aucune réponse. Ils [furent ainsi traités plusieurs fois des Tartares, qui se moquoient d'eux et les estimoient comme de chétifs valets indignes de leur réponse, les tenant même comme des chiens. Ils passèrent ainsi tous les jours des mois de juin et de juillet aux plus grandes ardeurs du soleil du matin jusqu'au soir, attendant et demandant instamment leur congé et réponse à la porte de la cour, d'où ils retournoient le plus souvent à jeun et bien affamés, sans avoir pu rien obtenir. C'est ainsi que Bajothnoy les traitoit en la colère où il étoit contre eux, et pour mieux couvrir sa malice , il leur reprochoit la rudesse de leurs réponses, et fut par trois fois sur le point de les faire mourir. Il les tint de la façon neuf semaines en son camp sans leur daigner répondre, tant il les méprisoit ; mais
eux supportaient tout cela avec patience et humilité^ et faisoient très-sagement, comme Ton dit, de nécessité vertu.