CHAPITRE Vf
Us furent contraints d'attendre l'arrivée d'Augufa de la cour du grand cham.
Ils furent encore cinq semaines à attendre pendant que Bajothnoy ëtoît en suspens pour l'exécution de sa sentence contre eux. Enfin ayant écrit au Pape et destiné ses ambassadeurs pour aller avec les religieux, il se résolut de leur donner congé , qui fut à la Saint-Jean ; mais trois jours après ii changea d'avis, et ne voulut point qu'ils partissent avant la venue d'un certain personnage , nommé Auguta,, de grande qualité, qui devoit arriver de la part du cham , pour aller commander en tout le pays de Georgiane. Cet Auguta étoit un des principaux du conseil,, et savoit le style dont le cham écrivoit au Pape , et avoit une nouvelle commission du cham pour faire savoir sa volonté par toutes les terres de son empire, ainsi que Bajothnoy assuroit, disant qu'il désiroit le déclarer aux religieux et envoyer copie de ce mandement au Pape même par eux et par ses envoyés.
Bajothnoy donc avec tousses barons attendant cet Auguta , lui préparoient grande quantité de
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laitue jument pour le mieux recevoir. 11 vouloit que les religieux fussent aussi présens , et cela d'autant plus volontiers qu'il eroyoit que peutêtre le commandement du cliam porteroit entre autres choses la mort de ces pauvres gens, qu'il avoit différée jusqu'alors pour prendre avis d'Aug.uta et se résoudre sur son conseil. Ils furent donc contraints d'attendre, sans faire aucune autre démarche, cette arrivée plus de trois semaines durant dans une souffrance continuelle. On ne leur donnoit cependant que du pain noir et bien peu d'eau pour leur nourriture, et souvent, au défaut de pain, on les faisoit jeûner jusqu'au soir, qu'on ne leur donnoit pour tout que du lait de chèvre ou de vache , et par fois de celui de jument. Leur boire n etoit que de l'eau pure , et quelquefois , pour grand régal , un peu de vinaigre mêlé parmi, car de vin ils n'en entendoient pointparler. Sur cette longue attente frère Ascelin, craignant de perdre l'occasion d'un bon passage, à cause de l'hiver qui s'approchoit , s'avisa d'aller trouver un des principaux conseillers de cette cour-là pour le prier d'interposer sa faveur-envers Bajothnoy afin d'obtenir leur congé. Four y réussir plus aisément et prévenir ainsi la mauvaise saison , il promit à cet homme quelques présens s'il leur aidoit en cette affaire. Celui-là clone en alla prier Bajothnoy, si bien qu'il le lui persuada, et prit la charge lui-même de faire écrire les lettres qu'on devoit envoyer au Pape
suivant la première résolution , et fit aussi préparer les ambassadeurs pour être les porteurs de ces lettres , tant de Bajothnoy que du cham même. Ainsi les religieux eurent permission de s'en aller.
Comme ils étoient tout prêts de partir , ce jour-là même qu'ils s'en dévoient aller, arriva cet Auguta avec l'oncle de Soudan de Halape et le frère du soucîan de Mosoul s qui étoit autrefois appelée Ninive. Ces deux-là étoient venus d'auprès le cham avec Auguta , et lui avoient été rendre hommage pour leurs neveux, avec force dons et présens et promesse de tributs.
Eux étant donc venus devant Bajothnoy, lui firent aussi beaucoup de présens , et l'adorèrent en s'agenouillant par trois fois , et frappant de leur tête contre terre , selon que le cham leur avoit commandé. De sorte que Bajothnoy et' tous ceux de son conseil sachant cette arrivée d'Auguta et de ces deux seigneurs , ils en furent grandement réjouis et en firent fête à leur mode avec grande débauche de lait de jument , chantant ou plutôt hurlant. Pour rendre la fête et la réjouissance plus grande . ils y appelèrent tous les autres Tartares leurs voisins , sans plus se soucier de la dépêche des religieux et de leurs messagers. Ils employèrent sept jours entiers à ces débauches , ivrogneries , danses et crieries ; et le huitième , qui étoit le jour de saint Jacques , ils accordèrent enfin aux religieux la permission de s'en aller
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avec les leurs, les lettres de Bajothnoy et celles du cham , qu'ils appeloient lettres de Dieu. Ils furent un an entier dans le pays de leur domination , tant à y aller qua demeurer parmi eux , et s'en retourner. Pour frère Ascelin, il demeura en tout ce voyage-là trois ans et sept mois avant que de pouvoir retourner vers le Pape. Frère Alberic et frère Alexandre demeurèrent avec lui trois ans et plus : frère Simon, deux ans et six semaines ; et frère Guichard, qu'ils trouvèrent à Triphlis, environ cinq mois seulement. Or, depuis la ville d'Acre en Syrie jusqu'à cette armée des ïartares en Perse il y a quelques soixante journées.