‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 36 sur 92 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la demeure des Tartares.

Les Tartares n'ont point de demeure permanente, et ne savent où ils doivent aller habiterla lendemain : car ils ont partagé enîr'eux toute la Scythie, qui s'étend depuis le Danube jusqu'au dernier orient, et chaque capitaine, selon qu'il a plus ou moins d'hommes sous soi., sait les bornes de ses pâturages, et où il doit s'arrêter selon les saisons de l'année. L'hiver approchant, ils descendent aux pays plus chauds vers le midi; l'été ils montent aux régions froides vers le nord. En hiver ils se tiennent aux pacages destitués d'eaux quand il y a des neiges , à cause que la neige leur sert deau. Les maisons où ils habitent pour dormir sont fondées sur des roues et des pièces de bois entrelacées , et aboutissent en haut à une ouverture comme une cheminée faite de feutre blanc qu'ils enduisent de chaux ou terre blanche, ou de poudre d'ossemens pour la faire reluire, quelquefois aussi de couleur noire : cette couverture de feutre par le haut est embellie de diverses couleurs de peinture. Au devant de la

( i La suite du voyage est au ch. xi.

DE GUILL AUME DE RUBRUQIT1S. 2 3 l

porte ils pendent aussi un feutre tissu de diverses couleurs qui représentent des ceps de vignes , des arbres , des oiseaux et autres bêtes. Ils ont de ces maisons-là de telle grandeur qu'elles ont bien trente pieds de long : j'ai pris la peine quelquefois d'en mesurer une qui avoit bien vingt pieds d'une roue à l'autre : et quand cette maison étoit posée dessus , elle passoit au delà des roues. Chacun des côtés avoit pour le moins cinq pieds de large ; et j'ai compté jusqu'à vingt-deux bœufs pour traîner une de ces maisons , onze d'un côté et onze de l'autre. L'essieu entre les roues étoit grand comme un mât de navire , avec un homme à la porte pour guider les bœufs. Ils font aussi comme de grands coffres ou caisses de petites pièces de bois en carré qu'ils couvrent de même matière en dôme, et cVl'un des bouts il y a une petite porte ou fenêtre; ces petites maisonnettes sont couvertes de feutre enduit de suif ou de lait de brebis , afin que la pluie ne les puisse percer ^ ce qu'ils ornent de diverses peintures et broderies. Ils y serrent tous leurs ustensiles , leurs trésors et richesses , puis les lient fortement sur des roues et des espèces de chariots ou de traîneaux qu'ils font tirer par des chameaux afin de traverser les plus grandes rivières. Ils notent jamais ces coffres ou maisonnettes de dessus leurs traîneaux.

Quand ils posent leurs maisons roulantes en quelque endroit, ils tournent toujours la porte vers le midi , et à côté deçà ou delà , à environ

demi-jet de pierre, ils mettent aussi ces grands coffres , de sorte que leur maison est située entre deux rangs de ces chariots et coffres , comme entre deux murailles. Leurs femmes font ellesmêmes de ces chariots très-bien construits. Il se trouve de riches Moals ou Tartares qui ont bien cent et deux cents de ces chariots et cabanes. Baatu a seize femmes , dont chacune a une grande maison, accompagnée de plusieurs de ces petites, qui sont comme des pavillons séparés où demeurent les filles et les servantes; de sorte que chacune de ces grandes a plus de deux cents de ces petites qui en dépendent. Et quand ils viennent à asseoir ces maisons pour s'arrêter en quelque lieu, la première des femmes fait poser sa petite cour vers l'occident, puis toutes les autres en font de même chacune en son rang; si bien que la dernière se trouve à l'orient , et l'espace d'entre elles est environ un jet de pierre ; de sorte que la cour d'un de ces riches Tartares semble un gros bourg où il y aura toutefois bien peu d'hommes. La moindre de leurs femmes aura viugt et trente de ces chariots et cabanes à sa suite : ce qui leur est aisé à transporter, tout le pays étant plein et uni. Ils lient ces chariots avec leurs bœufs ou chameaux , les uns à la queue des autres,, avec une femme au-devant qui conduit les bœufs, et toutes les autres la suivent. S'ils se trouvent en quelque pays un peu fâcheux à traverser , ils délient ces

chariots, et les font passer séparément, car leur marche est aussi lente que le pas d'un bœuf ou d'un mouton.

Page 1