CHAPITRE PREMIER
Notre départ de Constantinople et notre arrivée à Soldaïa , première ville des Tartares.
Vous saurez, s'il vous plaît 7 Sire, qu'étant parti de Constantinople le 7 de mai de l'an 1 2 55, nous entrâmes en la mer du Pont, que les Bulgares appellent la grande Mer, laquelle , selon que j'ai appris des marchands qui y trafiquent , a environ mille milles , ou deux cent cinquante lieues détendue en sa longueur de l'orient à l'occident , et est comme séparée en deux. Vers le milieu il y a deux provinces, l'une ver* le midi,
nommée Sinople , d'une forteresse de ce nom qui est un port du soudan de Turquie ; l'autre vers îe nord , que les chrétiens latins appellent Gazarie , et les Grecs qui y demeurent Cassaria , comme qui diroit Césarée. Elle a deux promontoires ou caps, qui s'étendent en mer vers le midi et le pays de Sinople ; il y a bien trois cents milles entre Sinople et Cassaria , de sorte que de ces pointes jusqu'à Constantinople on compte sept cents milles , tant vers le midi que vers l'orient, où est l'Ibérie, qui est une province de la Georgiane. Nous vînmes donc au pays de Gazaria , qui est en forme de triangle, avant à l'occident une ville appelée Kersona ^ où saint Clément, évêque d'Anc}rre, fut martyrisé, et passant à la vue de la ville, nous aperçûmes une île où est une église , qu'ils disent avoir été bâtie de la main des anges.
Au milieu et comme à la pointe, vers le midi, est la ville de Soldaïa , qui regarde de côté celle de Sinople : c'est là où abordent tous les marchands venant de Turquie pour passer vers les pays septentrionaux , ceux aussi qui viennent de Russie et veulent passer en Turquie. Les uns y portent de l'hermine et autres fourrures précieuses , les autres des toiles de coton , des draps de soie et des épiceries. Vers l'orient de ce pays-là est une ville appelée Matriga, où s'embouche le fleuve Tanaïs , en la mer du Pont , et a en son embouchure plus de douze milles de large ; car
DE GUILLAUME DE RUfiRUQUIS. 2^5
ce fleuve , avant qu'il entre en cette mer, fait comme une autre mer vers le Nord, qui s'étend en long et en large quelques sept cents milles, et sa plus grande profondeur ne va pas à six pas ; de sorte que les grands vaisseaux n'y peuvent aller. Mais les marchands venant de Constantinople à Matriga envoient de là leurs barques jusqu'au fleuve Tanaïs, pour acheter des poissons secs , comme esturgeons, thoses, barbotes, et une infinité d'autres sortes.
Cette province de Gazaria est environnée de mer de trois côtés, à savoir à l'occident s où est la ville de Kersona ; au midi, où est Soldaïa , où nous abordâmes et où est la pointe du pays ; et à l'orient, où est Materta ou Matriga, ef l'embouchure du Tanaïs. Au-delà est la Zichie , qui n'obéit pas aux Tartares et les Suèves et Ibériensà l'orient, qui ne les reconnoissent pas aussi. Après , vers le midi , est ïrébizonde , qui a un seigneur particulier nommé Guion , qui est de la race des empereurs de Constantinople , et obéit aux Tartares ; puis Sinopîe > qui est au soudan de Turquie, qui leur obéit aussi ; de plus, la terre de Vastacius ou Vatace, dont le fils s'appelant Astar, du nom de son aïeul maternel, ne reconnoît point les Tartares.
Depuis l'embouchure du Tanaïs, tirant vers l'occident jusqu'au Danube, tout est sujet aux Tartares, et même au-delà du Danube vers Constantinople. La Valachic, qui est le pays d'Assan,
et toute la Bulgaiie jusqu'à Solinia, leur paie tribut. Ces années passées , outre le tribut ordinaire , ils ont pris de chaque feu une hache et tout le blé qu'ils ont pu trouver. iXou arrivâmes donc à Soldaïa le 21 de mai , où ctoient venus avant nous certains marchands de Constantinople qui avoient fait courir le bruit que des ambassa deurs de la Terre-Sainte qui alloient vers le tartare Sartach 3 y dévoient bientôt venir ; et toutefois j'avois dit publiquement à Constantinople, prêchant dans l'église de Sainte-Sophie , que je n'étois envoyé ni par Votre Majesté, ni par aucun autre prince , mais que seulement je m'en allois de moi-même prêcher la foi à ces infidèles , suivant les statuts de notre ordre. Quand je fus donc arrivé là , ces marchands m'avertirent de parler discrètement, parce qu'ils avoient dit que j'étois envoyé vers eux , et que je me gardasse bien de me désavouer pour tel , car autrement on ne me laisseroit pas passer. Je dis donc à ceux qui y commandoient en l'absence des chefs (qui ctoient allés porter le tribut à Baatu , dont ils n'étoient pas de retour) , que nous avions entendu dire en la Terre-Sainte de Sartach, leur seigneur, qu'il étoit chrétien, dont tous les chrétiens de deià s'étoient grandement réjouis, et surtout le très-chrétien roi de France , qui étoit en pèlerinage en ces pays-ià , et combattait contre les Sarrasins et infifidèles, pour leur ôter les Saints-Lieux d'entre les mains. Que pour moi, mon intention étoit d'aU
1er vers Sartach, et lui porter des lettres du roi, mon seigneur, par lesquelles il lui donnoit avis de tout ce qui concernoit le bien du christianisme. Ils nous reçurent fort honnêtement, et nous donnèrent logement en l'église épiscopale. L evêque du lieu qui avoit été vers Sartach, nous en dit beaucoup de bien , que depuis nous ne trouvâmes guère véritable.
Alors ils nous donnèrent le choix de prendre des charettes à bœûfs pour porter nos hardes. ou bien des chevaux de somme ; les marchands de Constantinople me conseilloient de ne point prendre de leurs, charettes , mais que j'en ache tasse moi-même en particulier de couvertes , comme celles sur quoi les Russiens portent les pelleteries, et que je serrasse dedans tout ce que nous aurions besoin de tirer tous les jours; d'autant que si je prenois des chevaux , je seroïs sujet de les faire décharger en chaque hôtellerie pour en prendre d'autres , et d'aller lentement à cheval ^ en suivant le train des bœufs. Je crus leur conseil , qui ne se trouva pas toutefois si bon , d'autant que nous fumes deux mois entiers à aller vers Sartache , ce que nous eussions pu faire en un. mois avec des chevaux.
J'avois fait provision à Constantinople de fruits secs, de vin muscat et de biscuit fort délicat , par le conseil de ces marchands, pour faire présent aux premiers capitaines tartares que nous trouverions , afin d'avoir le passage plus libre : car ces
gens-là ne regardent pas de bon œil ceux qui ne leur portent rien. Je mis donc tout cela en un chariot, et n'ayant point trouvé là aucun des capitaines de la ville ., ils me dirent tous que si je pou vois faire porter le tout jusqu'à Sartach , il en seroit fort aise. Nous commençâmes à prendre notre chemin le premier juin avec quatre chariots couverts, et deux autres qu'ils nous donnèrent pour porter nos lits et matelas à reposer la nuit , outre cinq chevaux de selle pour nous., car nous étions autant de compagnie , à savoir mon compagnon frère Barthélémy de Crémone , Gozet , porteur de présens, un bon homme Turcoman, ou interprète, un garçon nommé Nicolas, que j'avois acheté de nos aumônes à Constantinople, et moi. Us nous avoient aussi donné deux hommes pour mener les chariots et avoir soin des bœufs et des chevaux. Il y a de grands promontoires ou caps sur cette mer depuis Kersona jusques aux embouchures du Tanaïs, et environ quarante châteaux entre Kersona et Soldaïa, dont chacun a sa langue particulière ; il y a aussi plusieurs Goths qui retiennent encore la langue allemande. Ayant passé les montagnes vers le nord, on trouve une belle forêt en une plaine remplie de fontaines et de ruisseaux; après quoi se voit une campagne de quelques cinq journées, jusqu'au bout de cette province qui setrécit vers le nord, ayant la mer à l'orient et l'occident, qui est comme une grande fosse ou canal d'une mer à l'autre.
Cette campagne étoit habitée par les Comans avant la venue des Tartares , et ils contraignoient toutes les villes susdites, châteaux et villages, de leur-payer tribut; mais quand les Tartares y arrivèrent, une si grande multitude de ces Comans s epandit par le pays en fuyant vers le rivage de la mer, qu'ils se mangeoient par grande nécessité les uns les autres presque tous en vie , ainsi qu'un marchand qui l'avoit vu me l'a conté : ils déchiroient à belles dents et' dévoroient la chair des corps morts, ainsi que les chiens font les charognes.
Aux extrémités de ce pays il y a de fort grands lacs sur le bord desquels se trouvent plusieurs sources d'eaux salées; car sitôt que la mer est entrée dedans elle se congèle en un sel dur comme la glace. De ces salines, Baatu et Sartach tirent de grands revenus : car de tous les endroits de la Russie on y vient pour avoir du sel , et, pour chaque charretée,, ils donnent deux pièces de toile de coton qui peuvent valoir demiiperpère. Par mer il vient aussi plusieurs navires pour charger de ce sel , et on paie selon la quantité qu'on en prend.
Après être partis de Soidaïa, au troisième jour nous trouvâmes les Tartares: et quand je les eus vus et considérés, îl me sembla que j'entrois en un nouveau monde : mais avant que de poursuivre mon voyage 7 je représenterai à votre Ma-
jesté la façon de vie et mœurs de ces gens-là le mieux qu'il me sera possible (i J.