CHAPITRE XI
De notre entrée sur les terres des Tartares , de leur incivilité et ingratitude.
Quand nous commençâmes d'entrer parmi ces peuples barbares, il me fut avis, comme je l'ai déjà dit, que je venois en un autre monde. Ils
nous environnèrent tous à cheval , après qu'ils nous eurent fait attendre long-temps pendant qu'ils étoient assis à l'ombre de leurs chariots noirs. La première chose qu'ils nous demandèrent fut si nous n'avions jamais été parmi eux , et ayant su que non , ils commencèrent à nous demander effrontément de nos vivres. ESous leur donnâmes de notre biscuit et du fin que nous avions apporté du lieu d'où nous étions partis , et en ayant vidé une bouteille., ils en demandèrent encore une autre, disant par risée qu'un homme n'entre pas dans une maison avec un pied seul; ce que nous leur refusâmes toutefois en nous excusant sur le peu que nous en avions. Alors ils s'enquirent d'où nous venions et où. nous voulions aller ; je leur répondis , comme j'ai dit ci-dessus, que nous avions ouï dire du prince Sartach qu'il étoit chrétien, que j'avois dessein d'aller le trouver, d'autant que j'avois à lui présenter les lettres de Votre Majesté; sur quoi ils me demandèrent fort si j y allois -de mon propre mouvement, ou si j'étois envoyé par quelqu'un ; je répondis que personne ne m'a voit contraint d'y aller, et n'y fusse pas venu si je n'eusse voulu, tellement que c'étoit et de moi-même et de la volonté et permission de mon supérieur , car je me gardai bien de dire que je fusse envoyé par Votre Majesté. Après cela ils s'enquirent de ce que nous portions sur nos charrettes, si c'étoit de For ou de l'argent ou de riches habillemens
que je portois à Sartach. Je répondis que Sartach verrait lui-même ce que nous lui portions quand nous serions parvenus où il étoit , et que ce n'étoit pas à eux à savoir cela , mais que seulement ils me fissent conduire vers leur chef, afin qu'il me fît mener vers Sartach s'il vouloit , sinon , que je m'en pusse retourner. En cette contrée-là il y avoit un proche parent de Baatu, nommé Scacatay, pour lequel j'avois des lettres de recommandation de Tempereur de Constantinople, qui le prioit de me permettre le passage ; alors ils consentirent de nous donner des chevaux et des bœufs, et deux hommes pour nous conduire , et nous renvoyâmes ceux qui nous avoient amenés.
Mais avant que de nous donner cela, ils nous firent long-temps attendre , nous demandant de notre pain pour leurs petits enfans , et de tout ce qu'ils voyoient que portoient nos garçons, comme couteaux , gands, bourses , aiguillettes et autres choses. Ils admiroient tout et le vouloient avoir : sur quoi je m'exeusois qu'ayant un grand chemin à faire, nous ne nous devions pas ainsi priver des choses nécessaires pour un si long voyage ; mais ils me disoient que j'étois un conteur. Il est bien vrai qu'ils ne nous prirent rien par force, mais c'est leur coutume de demander avec cette importunité et effronterie tout ce qu'ils voient, et tout ce qu'on leur donne est perdu entièrement Ils sont fort ingrats, d'autant qu'ils s'estiment
DE GUIjLLADME DE RUBïlUQWS, 2^3
les seigneurs du monde, et leur semble que Ion ne leur doit rien refuser ; et quoi qu'on leur donne, si l'on a besoin de leur service en quelque chose, ils s'en acquittent très-mah
Ils nous donnèrent à boire de leur lait de vache, qui étoit fort aigre, car on en a voit tiré le beurre 3 et ils l'appellent apra. Enfin nous les quittâmes , et il me sembloit bien que nous étions échappés des mains de vrais démons. Le lendemain nous arrivâmes vers leur capitaine. Depuis que nous partîmes de Soldaïa jusqu'à Sartach en denx mois entiers nous ne couchâmes en aucune maison ou tente, mais toujours à l'air ou sous nos chariots, et en tout ce chemin nous ne trouvâmes aucun village ni vestige de bâtimens où il y en eût eu, si ce n 'étoit des sépultures des Corn ans en grand nombre. Ce soir-là le garçon qui nous guidoit nous donna à boire du cosmos mais en le buvant je tressaillis d'horreur pour la nouveauté de la boisson , d'autant que jamais je n'en avois goûté ; toutefois je le trouvai d'assez bon goût , comme à la vérité il l'est