CHAPITRE X
De leur justice, jugemens, de leur mort et sépultures.
Pour ce qui est de leur manière d'administrer la justice , leur coutume est que quand deux hommes sont en débat de quelque chose , personne n'ose s'en entremettre, ni même le père ne peut assister son fils ; mais celui qui se sent offensé en appelle à la cour de justice du seigneur, et si après cela quelqu'un attente quelque chose contre lui , il est mis à mort sans rémission. Mais il faut que cela se fasse promptement et sans délai, et que celui qui a souffert l'injure mène l'autre comme prisonnier. Ils ne punissent personne de mort , s'il n'a été surpris sur le fait, ou qu'il l'ait confessé lui-même. Mais quand quelqu'un est accusé par d'autres, on ne laisse pas de lui donner la gêne pour le faire confesser. Ils punissent de mort l'homicide , et celui qui a été surpris avec une femme qui n'est pas à lui, c'est-àdire qui n'est ni sa femme ni sa servante ; car ils se servent de leurs esclaves à tout ce qui leur plaît. Ils châtient aussi de mort le grand et notable larcin, mais pour une moindre chose comme pour un mouton , pourvu qu'on n'y ait point été surpris plusieurs fois , ils battent cruellement , et s'ils donnent cent coups , il faut que ce soit avec autant de bâtons divers, et cela par sentence
du juge. Ils font mourir aussi ceux qui se disent messagers et envoyés par quelque prince , et ne le sont pas comme aussi les sacrilèges , c'est à» dire sorciers ou sorcières.
Quand quelqu'un vient à mourir entre eux , ils le pleurent fort avec de grands cris et hurlemens ; alors ils sont exempts de payer tribut pour toute cette année-là. Que si quelqu'un se trouve présent à la mort d'un autre déjà grand et homme fait , il demeure un an entier sans oser mettre le pied dans le palais du grand cham. Que si ce n'est qu'un enfant mort , il n'y peut entrer qu'une lunaison passée. Ils ont coutume de laisser auprès de la sépulture du défunt une de ses maisons ou cabanes. Que s'il est de race seigneuriale (comme est celle de Cingis, qui fut le premier seigneur et roi entre eux ) , on ne sait pas bien l'endroit de sa sépulture; mais il y a toujours aux environs du lieu où ils enterrent leurs nobles une loge pour retirer ceux qui la gardent. Je n'ai pas su s'ils enterrent les trésors avec les morts. Pour les Gomans, ils ont coutume d'élever une motte de terre sur la sépulture du mort, et lui dressent une statue la face tournée à l'orient, et tenant une tasse en la main vers le nombril. Aux riches et grands ils dressent des pyramides ou petites maisons pointues, et j'ai vu en des endroits de grandes tours de brique et en d'autres des maisons bâties de pierres, encore qu'en ces quartiers-là on n'y en trouve point. J'y
ai vu aussi une sépulture où ils avaient suspendu seize peaux de cheval sur de grandes perches , quatre à chaque face du monde , puis ils y avoient laissé du cosmos pour boire et de la chair pour manger ; cependant ils disoient que ce mort-là avoit été baptisé. J'y ai remarqué d'autres sépultures vers l'orient : c'étoit de grands carrés bâtis de pierres, les unes rondes s les autres carrées , puis quatre pierres longues dressées aux quatre coins du monde à l'entour de cet espace. Quand quelqu'un devient malade , on met un signal sur sa maison pour dire qu'il se trouve mal , et que personne n'aille le voir; caries malades ne sont visités de personne que de celui qui les sert. Quand aussi quelque grand seigneur est malade , ils posent des gardes bien loin à l'entour de sa cour ou palais , afin d'empêcher qu'aucun ne s'avance pour passer ces bornes-là , craignant que quelques esprits malins ou le vent n'entrent aussi avec eux. Entre eux les devins leur servent de prêtres. Voilà ce que je puis alors remarquer de leurs mœurs et façons de faire.