CHAPITRE XIII
Comme les AJains vinrent devers nous la veille de la Pentecôte.
La veille de la Pentecôte vinrent vers nous certains Alains , qu'ils appellent Acias ou Akas , qui sont chrétiens à la grecque , ont le langage grec et des prêtres grecs, et cependant ne sont point schismatiques comme les Grecs , mais sans acception de personne , ils honorent toutes sortes
de gens, faisant profession du christianisme ; ils nous présentèrent de la chair cuite et nous prièrent d'en manger et de prier pour l'âme d'un des leurs qui étoit défunt; je leur dis qu'étant la veille dune si grande fête, je ne pouvois pas manger de la viande ce jour-là, et leur fis une petite exhortation sur cette .solennité , dont ils furent fort contens , car ils ignorent tout ce qui est des cérémonies de la religion chrétienne , et ne connoissent rien que le nom de Christ. Os s'enquircnt aussi de nous , comme aussi firent plusieurs autres chrétiens russiens et hongrois, comment ils se pourroient sauver en buvant du cosmos, et mangeant de la chair des bêtes mortes et tuées par les Sarrasins et autres infidèles : ce que les prêtres grecs et russiens estiment comme choses pollues et immolées aux idoles, disant aussi qu'ils ignoroient les temps de jeûne, et que difficilement ils pourroient les garder quand ils les sauroient. A cela je leur répondis et les instruisis du mieux que je pus , les confortant en la foi. Quant à la chair qu'ils nousavoient apportée, nous la réservâmes pour le jour de la fête : car là on ne trouvoit rien à acheter pour or, ni pour argent, si ce n'étoit pour des toiles et des draps, dont nous n'avions point. Quand nos serviteurs leur offrirent de la monnoie (yperpère), ils la frottoient entre leurs doigts , et l'npprochoient du nez pour sentir si c'étoit du cuivre : ils ne nous donnoient aucune sorte de nourriture si cen'étok
du lait de vache fort aigre et puant. Le vin nous commençoit déjà à manquer, et les eaux étoient toutes gâtées et troublées par les chevaux, de sorte qu'il n'y avoit pas moyen d'en boire , et sans le biscuit que nous avions , et surtout la grâce du bon Dieu qui nous assistoit, nous fussions tous morts de faim.