‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 49 sur 92 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

D'un Sarrasin qui disoit se vouloir faire baptiser, et de certains hommes qui semblent être lépreux.

Le jour de Pentecôte vint vers nous un certain Sarrasin auquel nous donnâmes quelque exposition de la foi ; et lui entendant les grands bienfaits de Dieu envers les hommes, en l'Incarnation de Christ, la résurrection des morts et le jugement final, et que les péchés e'toient lavés et effacés par le baptême , il nous fit entendre qu'il désiroit être baptisé , et comme nous étions tous prêts à le faire , il monta aussitôt à cheval f disant qu'il s'en alloit chez lui et vouloit consulter de cette affaire avec sa femme. Etant retourné le lendemain, il nous dit qu'il n'osoit se faire baptiser, parce qu'il ne pourroit plus boire de cosmos, selon l'opinion des chrétiens de ce payslà , et que sans un tel breuvage il lui seroit impossible de vivre en ces déserts, et jamais je ne lui pus ôter cette opinion, quoi que je lui susse

remontrer. Ce qui fait voir combien ils sont détournés de la foi par cette fantaisie que leur ont donnée les Russiens, qui sont en grand nombre parmi eux. Ce même jour Scacatay nous donna un guide pour nous mener à Sartach , et deux autres hommes pour nous conduire jusqu'au plus proche logement , qui étoit à cinq journées de là, selon que nos bêtes pouvoient marcher. Ils nous donnèrent une, chèvre pour manger et plusieurs bouteilles pleines de lait de vache avec un peu de cosmos, parce qu'il est fort cher et précieux entr'eux.

Prenant donc notre chemin vers le nord , il me sembla que nous passions par une des portes de l'enfer; et les garçons qui nous menoient commençaient à nous dérober tout ouvertement , parce qu'ils voyoient que nous n'y prenions pas fort garde , mais reconnoissant notre perte nous en eûmes un peu plus de soin.

Nous vînmes enfin au bout de celte province , qui est fermée d'un grand fossé, qui s étend d'une mer à l'autre. Il y avoit au-delà un logement où ceux chez qui nous entrâmes nous semblèrent tous comme des ladres , tant ils étoient hideux, et c'étoit tous pauvres et misérables gens qu'on y avoit mis pour recevoir le tribut de ceux qui venoient chercher du sel de ces salines dont nous avons parlé. De là ils disoient que nous avions à cheminer quinze journées entières sans trouver personne. Nous- bûmes avec

eux du cosmos , et nous leur donnâmes un panier plein de fruits et du biscuit. Ils nous donnèrent huit bœufs, une chèvre et quelques bouteilles pleines de lait de vache , pour un si grand chemin. Ainsi ayant changé de bœufs, nous nous mîmes en chemin, et en dix jours nous arrivâmes en un autre logement , et ne trouvâmes point d'eau en tout ce chemin , sinon en quelques fosses creusées en des lieux bas , et deux petits ruisseaux seulement que nous rencontrâmes. Nous cheminions toujours droit à l'orient depuis que nous fûmes une fois sortis du pays de Gazarie , ayant la mer au midi, et de grands déserts au nord , qui durent quelquefois plus de vingt journées d'étendue, et où on ne trouve que des forêts, des montagnes avec des pierres. L'herbe y est très-bonne pour le pâturage. C'étoit là que vivoient les Gomans et qu'ils tenaient leurs troupeaux : ils s'appeloient Capchat , et, selon les Allemands , Val ans , et leur paysYalanie. Isidore l'appelle Alanie depuis le Tanaïs jusqu'aux Méotides et le Danube. Tout ce pays en sa longueur, depuis le Danube jusqu'au Ta nais, qui sépare l'Asie de l'Europe, est de plus de deux mois de chemin pour un homme de cheval allant vite, comme font les Tartares, et tout cela est habité par les Gomans Capchat, et même depuis le Tanaïs jusqu'à l'Etilia ou Volga, y ayant entre ces deux fleuves environ dix grandes journées. Au nord de ce pays-là est la Russie, toute pleine

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de bois , qui s étend depuis la Pologne et la Hongrie jusqu'au Tanaïs ; elle a été toute ravagée par lesTartares, qui la ruinent et désolent encore tous les jours , à cause qu'ils préfèrent les Sarrasins aux chrétiens , tels que sont les Russiens. Quand ces pauvres gens ne peuvent plus donner ni or, ni argent , ils les emmènent avec leurs enfans comme des troupeaux de bêtes , pour leur faire garder les leurs. Au-delà de la Russie , en tirant au nord , est la Prusse , que depuis peu les chevaliers Teutoniques ont subjuguée entièrement : ils pourroient en faire autant . et bien aisément, de toute la Russie , s'ils vouîoient s'y employer. Car si les Tartares savoient que notre grand pontife , le Pape , fît croiser contre eux , ilss'enfuiroient tous bien vite et s'iroient cacher dans leur» déserts,

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