CHAPITRE XXI
De la cour de Baatu, et comment il nous reçut.
Tout ce pays-là depuis le côté occidental de cette mer, où est la Porte de fer d'Alexandre , et les montagnes des Alains jusqu'à l'Océan septentrional et les Palus Méotides , où entre le Tanaïs,
s'appeloit anciennement Albanie , où au rapport d'Isidore il y avoit des chiens si grands et si furieux , qu'ils résistaient aux taureaux , et tuoient les lions. Ce qui se trouve encore véritable aujourd'hui (l'ayant entendu de ceux qui y ont voyagé), est que vers la mer septentrionale ils se servent de chiens comme de bœufs pour tirer leurs charrettes , tant ils sont forts et puissans. En cet endroit donc , où nous arrivâmes sur la rivière d'Etilia, il y a un logement tout neuf que les Tartares y ont fait , où il y a quelques Russiens mêlés avec eux , afin de servir au passage des ambassadeurs allant et venant à la cour de Baatu , qui est située au rivage de delà vers orient. Quand il monte l'été, il ne passe point ce lieu-là, mais il commence à descendre ; car depuis le mois de janvier jusqu'en août il commence à remonter, lui et tous les autres, vers les pays plus froids , et en août il descend vers le midi.
Nous descendîmes dans une barque depuis ce logement jusqu'à sa cour , et depuis ce lieu-là jusqu'aux bourgs et villages de la grande Bulgarie vers le nord il y a cinq journées. Je me suis souvent étonné comment le diable y avoit porté la fausse loi de Mahomet, car depuis la Porte de fer , qui est l'extrémité de la Perse , il y a plus de trente journées detraverse en montant les déserts le long d'Etilia jusqu'en ces pays de la grande Bulgarie . où il ne se trouve aucune ville , sinon quelques cabanes et hameaux, là où PEU lia entre
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dans la mer. Ces Bulgares sont de très-méchans mahométans 3 et plus opiniâtres en leur loi que tous les autres. Quand nous arrivâmes à la cour de Baatu , je fus surpris de voir sa maison seule étendue comme une très-grande ville, et une multitude de peuples épandus plus de trois ou quatre lieues. Et comme autrefois le peuple d'Israël savoit chacun de quel côté il devoit dresser ses tabernacles , aussi ceux-ci savoient en quel endroit des environs de la cour ils se dévoient poser quand il arrêtaient leurs cabanes et maisons roulantes. Si bien que cette cour ou maison principale du seigneur s'appelle en leur langue Curia Orda , c'est-à-dire la cour du milieu , à cause qu'elle est toujours au milieu de tous leurs hommes , excepté seulement que personne n'ose loger à son midi, qui lui est libre, d'autant que ses portes s'ouvrent de ce côté-là > mais ils s'étendent tous à droite ou à gauche tant qu'il leur plaît selon que les lieux le permettent, pourvu qu'ils ne se mettent point devant, ni à Topposite de la cour. Nous fûmes conduits vers un certain Sarrasin qui ne nous fit point donner de vivres. Le lendemain nous allâmes à la cour , et Baatu avoit fait élever une grande tente , parce que la maison n'étoit pas capable de tenir tant d'hommes et de femmes qui y étoient assemblés. Notre guide nous avertit de ne dire rien jusqu'à ce que Baatu nous le commandât , et qu'alors nous pouvions parler , mais en peu de mots. Il nous demanda
si votre Majesté avoit envové des ambassadeurs devers eux ; je lui répondis que vous en aviez envoyé vers Ken-Cham , et que vous n'en eussiez envoyé aucun ni vers lui ni vers Sartach, si vous n'eussiez cru qu'ils étoient chrétiens. Que si vous nous y aviez envoyés , ce n'étoit point parcrainte d'eux,, mais pour les féliciter sur ce que vous aviez entendu qu'ils étoient bons chrétiens. Alors il nous mena en son pavillon, et on nous a vertissoit toujours de nous garder bien de toucher les cordes qui tenoient cette tente attachée, parce qu'ils l'estiment comme le seuil de la maison. Nous demeurâmes là nus pieds en notre habit , la tête découverte , et en spectacle à la vue de tous. Frère Jean du Plan Carpin y avoit déjà été avant nous , mais il avoit changé d'habit pour n'être pas en mépris , d'autant qu'il étoit envoyé par le Saint Père. Après nous fûmes introduits jusqu'au milieu 4e cette tente s sans exiger de nous que nous fissions aucune révérence , en fléchissant le genou., comme les ambassadeurs envoyés vers eux ont coutume de faire.
Nous demeurâmes ainsi en sa présence environ la longueur d'un miserere , et tous gardoient un profond silence. Baatu étoit assis sur un haut siège ou trône de la grandeur d'un lit, et tout doré, auquel on montoit trois degrés ; près delui il y avoit une de ses femmes : les autres hommes étoient assis à droite et à gauche de cette dame. Comme les femmes n 'étoient pas assez
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pour remplir un des côtés ( car il n'y avoit là que celles deBaatu), les hommes remplissoient le reste de la place. A l'entrée de la tente étoit un banc sur lequel il y avoit du cosmos et de grandes tasses d'or et d'argent enrichies de pierres précieuses. Baatu nous rsgardoit fort, et nous le considérions aussi avec attention ; il me parut qu'il étoit de la taille de feu M. Jean de Beaumont, dont l'âme soit en paix. Son visage étoit un peu rougeâtre. Enfin il me fit commandement de parler: alors notre conducteur nous avertit de fléchir les genoux et de lui parler ainsi. Je pliai donc un genou en terre comme devant un homme, mais il me fit signe que je les pliasse tous deux: ce que je fis, n'osant leur désobéir en cela ; sur quoi m'imaginant que je priois Dieu , puisquejefléchissois ainsilesdeux genoux, je commençai ma harangue par ces paroles : « Mon sei «gneur, nous prions Dieu , de qui tous les biens «procèdent, et qui vous a donné tous ces avantages temporels, qu'après cela il lui plaise vous «donner aussi les célestes, d'autant que les uns »sont inutiles et vains sans les autres» : il écouta cela fort attentivement. J'ajoutai de plus : « Vous «devez savoir, mon seigneur 5 lui dis-je , que 9 vous n'aurez jamais ces dernières si vous n'êtes » chrétien , car Dieu a dit lui-même , que qui «croira et sera baptisé, sera sauvé, mais qui ne «croira sera condamné ». A ces mots il sourit modestement, et tous les Moals commencèrent
à frapper des mains et à se moquer de nous, de quoi mon truchement eut grande crainte, lui qui me [devoit encourager à n'avoir point de peur. Après qu'on eût fait silence , « Je lui dis que j e- » tois venu vers son fils, parce que nous avions » ouï dire qu'il étoit chrétien , et que je lui avois » apporté des lettres de la part du roi de France., )> mon souverain seigneur,, qu'il m'avoit envoyé » vers lui dont il devoit savoir le sujet. » Ayant ouï cela, il me fit lever debout, s'enquit du nom de votre Majesté , de ceux de mes compagnons et de moi, et mon interprète les lui fit mettre par écrit.
Il me dit encore qu'il avoit entendu que votre Majesté étoit sortie de son pays avec une armée pour faire la guerre. Je lui répondis qu'il étoit vrai , mais que c'étoit pour la faire aux Sarrasins qui occupoient la sainte cité de Jérusalem et profanoient la maison de Dieu. Il me demanda aussi si jamais vous lui aviez envoyé des ambassadeurs , et lui dis que non. Alors il nous lit seoir et donner de leur lait à boire ^ ce qu'ils réputent à grande faveur quand il fait boire de leur cosmos en sa maison avec lui. Comme je regardois fixement en terre, il me commanda de lever les yeux, voulant mieux nous considérer, et peut-être étoit-ce par sortilège et superstition; car c'est un mauvais présage pour eux quand quelqu'un assis devant eux demeure triste et la tête baissée, surtout quand il appuie la tête sur
sa main. Après cela nous sortîmes de là -} et peu après notre guide vint, qui nous mena en noire logement, et nous dit en allant qu'il savoit que le roi mon maître demandoit que nous demeurassions en ces pays-là , mais que Baatu n'osoit rien faire de cela sans le su et la permission de Mangu-Cham ; de sorte qu'il étoit nécessaire que mon truchement et moi l'allassions trouver , et que mon compagnon avec notre garçon retourneroient vers Sartach pour attendre notre retour. Alors mon bon homme de truchement se mit à pleurer et se plaindre, se tenant comme perdu; d'un autre côté, mon compagnon protestoit qu'il se laisseroit plutôt tuer que de se séparer de moi. Je dis aussi que je ne pouvois pas aller sans lui, et que nous avions bien besoin de deux serviteurs avec nous; que s'il arrivoit qu'un devînt malade , je ne pourrois pas demeurer seul. Notre truchement retourna à la cour, et rapporta le tout à Baatu, qui commanda que les deux prêtres, à savoir mon compagnon et moi , allassions ensemble avec notre interprête, et que le clerc retournât vers Sartach.
Cela nous étant rapporté , je voulois insister pour notre clerc aussi, afin qu'il vînt avec nous, mais le truchement me dit qu'il n'en falloit pas parler davantage puisque Baatu l'avoit ainsi ordonné , et qu'il n'oseroit plus retourner à la cour pour cela. Pour le clerc , nommé Goset, il avoit eu seulement vingt et six yperpères de monnoîe
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par aumône et rien de plus : il en retint dix pour lui et pour son garçon, et les autres seize nous furent apportés parle truchement. Nous nous séparâmes de la sorte, avec force larmes de part et d'autre, lui s'en retournant vers Sartach, et nous demeurant là pour achever notre voyage.