CHAPITRE XXII
De notre voyage à la cour de Mangu-Cham.
Notre clerc retourna vers la cour de Sartach , où il arriva la veille de l'Assomption, et le lendemain les prêtres nestoriens ne manquèrent pas de se revêtir de iîqs ornemens sacerdotaux en la présence de Sartach, ainsi que nous sûmes depuis. Pour nous, on nous fit aller en un autre logement où on devoit nous pourvoir de vivres et de chevaux ; mais d'autant que nous n'avions pas de quoi donner au maître du logis, il s'en acquittait fort mal. Nous suivîmes Baatu avec nos chariots le long de l'Etilia cinq semaines durant ; quelquefois mon compagnon étoit si pressé de la faim , qu'il me disoit , en pleurant , qu'il pensoit ne trouver jamais de quoi manger. Le marché suit toujours la cour de Baatu, mais il étoit si loin de nous , que nous ne pouvions y aller , car nous étions contraints d'aller à pied faute de chevaux.
Alors nous rencontrâmes certains Hongrois qui avoient été clercs, et dont l'un d'eux sâvoit en-
core beaucoup de chants d église par cœur, et les autres Hongrois le prenoient pour un prêtre , et le faisoient venir au service de leurs morts : un autre étoit assez bien instruit en la grammaire, et entendoit tout ce que nous disions en latin ^ mais il ne savoit pas bien répondre. Ces bonnes gens nous furent d'une grande consolation, nous donnant du cosmos à boire, et quelquefois de la chair à manger. Ils nous demandèrent quelques livres , mais nous n'en avions point à donner , car il ne nous étoit resté que notre bible et notre bréviaire ; de sorte que je fus fort centriste de ne pouvoir satisfaire à leur désir; je leur dis, que s'ils me vouloient donner du papier, je leur écrirois beaucoup de choses tant que nous serions-là; ce qu'ils firent, et je leur écrivis tout l'office de la Vierge et celui des morts. Un certain jour un Coman se joignit à nous qui nous salua en paroles latines. Je lui rendis son salut, m'étonnant fort de cette rencontre, et lui demandai de qui il avoit appris cette langue; il me répondit qu'il avoit été baptisé en Hongrie par un de nos frères qui lui avoit appris le latin. Il nous dit aussi que Baatu s'étoit fort enquis de lui qui nous étions , et qu'il lui avoit compté au long tout ce qui regardoit notre ordre et nos statuts.
Un jour je vis Baatu avec tous ses gens à cheval et tous les seigneurs et principaux aussi à cheval avec lui ; ils n'étoient pas en tout plus de cinq cents chevaux , selon que j'en pus juger.
Enfin, environ la fête de l'Exaltation de la sainte croix , un des riches et principaux de Moal vint à nous, dont le père étoitchef de mille hommes, qu'ils appellent Millénaire, qui est beaucoup entre eux ; il nous dit qu'il avoit charge de nous conduire vers Mangu-Gham , et qu'il y avoit bien quatre mois de chemin à faire , et en un temps que le froid étoit si grand que cela faisoit fendre les arbres et les pierres; qu'ainsi nous considérassions si nous pourrions bien le supporter. Je lui répondis que j'espérois avec la grâce de Dieu que nous pouvions bien endurer ce que les autres hommes faisoient. Alors il nous dit que si nous ne pouvions le souffrir, il nous laisseroit par les chemins ; à quoi je répondis que cela ne seroit pas juste , puisque nous n'allions pas là de nousmêmes , mais c'étoit son maître qui nous y envoyoit; et que partant il ne devoit pas nous abandonner, puisque nous lui étions donnés en charge. Là-dessus il nous dit que nous n'eussions point de souci et que tout iroit bien. Après quoi , il se fit montrer tous nos vêtemens , hardes et bagage , et ce qui lui sembla le moins nécessaire il le fit laisser en garde entre les mains de notre hôte. Le lendemain on nous fit apporter à chacun une grosse casaque fourrée de peaux de mouton et des chausses de même, avec des bottes à leur mode, des galloches de feutre et des manteaux de même fourrure, comme ils ont coutume de porter en campagne. Le lendemain de la sainte
croix nous nous mîmes en chemin tous à cheval avec trois guides., et allâmes toujours vers l'orient jusqu'à la Toussaint ; et partout ces pays-là habitoient les Cangles , que l'on dit être venus des anciens Romains. A main gauche, vers le nord, nous avions la grande Bulgarie , et au midi^ à droite, la mer Caspienne.