‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 69 sur 92 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

De Théodolus , clerc d'Acre , et autres.

L'année auparavant que nous fussions arrivés là, il y. eut un certain clerc de la ville d'Acre qui se faisoit nommer Raimond , mais son vrai nom étoit Théodolus. Il avoit commencé son voyage depuis Cypre avec frère André, et alla avec lui jusqu'en Perse, où il acheta certains instrumens qu'ils appellent d'amoricus , et s'y arrêta là après que frère André en fût parti pour Tartarie ; et dépuis que ledit frère André fut de retour de son voyage, l'autre s'en alla avec ses instrumensvers !Vlanga-Cham , où étant interrogé du sujet de son arrivée , il répondit qu'il demeuroit en son pays avec un saint évêque auquel Dieu avoit envoyé du ciel certaines lettres écrites en caractères d or , lui commandant et enjoignant expressément de les envoyer à l'empereur des Tartares pour lui faire savoir de sa part qu'il devoit être un jour seigneur de la terre universelle, et qu'il persuaderoit toutes les nations du monde de faire la paix avec lui. Alors Mangu lui dit que s'il étoit vrai qu'il eût apporté ces lettres venues du ciel avec celles de son maître, qu'il étoit le très -bien venu. Il répondit à cela qu'il étoit bien vrai qu'il les avoit apportées , mais qu'étant avec ses autres hardes sur un cheval farouche qui

55 S VOTAGÏÎ

s etoit échappé et enfui par les montagnes et les bois , tout s'étoit ainsi perdu. Ce qui est bien certain est que telles choses arrivent assez souvent en ces pays-là. C'est pourquoi quand an est contraint en voyageant de mettre pied à terre, il faut bien prendre garde à son cheval qu'il ne s échappe. Sur cela Mangu lui demanda le nom de cet évêque, et il répondit qu'il se nommoit Odon j et étoit de la ville de Damas ; et ensuite il lui dit encore des nouvelles de cette ville-là, et de maître Guillaume, qui étoit clerc de M. le légat en Syrie.

Le cham s'informa encore en quel pays c etoit, il répondit que c'étoit au pays d'un certain roi de France, nommé Moles (car il avoit ouï parler de ee qui étoit arrivé à Malorre , et vouloit bien faire croire qu'il étoit des serviteurs de votre Majesté). Il dit de plus au cham que les Sarrasins étoient entre le pays de France et les siens, ce qui empêchoit qu'il n'avoit pu envoyer vers lui, mais que si le chemin eût été libre 3 il n'eût manqué d'envoyer ses ambassadeurs pour avoir la paix avec sa hautesse. Mangu lui ayant demandé s'il pourroit bien conduire ses ambassadeurs vers ce roi et cet évêque, il répondit qu'oui, et au Pape aussi s'il étoit besoin ; sur quoi Mangu se fit apporter un arc qu'à peine deux hommes pouvoient bander de toute leur force, avec deux flèches d'argent remplies de trous , qui en les tirant faisoient un bruit comme si c'eût été un

DE GUILLAUME DE RUBRUQUIS. 3Sq

sifflet. Il commanda à un Moal de s'en aller avec ce Théodolus , qui le mèneroit vers le roi de France , auquel il présenteroit de sa part cet arc , et lui diroit que s'il vouloit faire la paix avec lui, il conquerroit toutes les terres des Sarrasins jusqu'à son pays, et qu'il lui feroit don de tous les autres au-delà jusqu'en occident. Que s'il ne vouloit avoir paix avec lui, que le Moal lui rapportât cet arc et ces flèches , et dît à ce roi que Mangu savoit en tirer de loin et faire bien du mal. Alors il fit retirer ce Théodolus de devant soi , et son interprète, qui étoit le fils de Guillaumel'orfèvre, entendit alors, ainsi qu'il nous conta depuis, que Mangu dit à ce Moal, vous irez avec cet homme et remarquerez bien tous leschemins, pays, villes., châteaux, hommes, armes et munitions. Sur quoi le jeune homme interprète fit à part une bonne réprimande à ce Théodolus , lui disant qu'il avoit tort de prendre la conduite de ces ambassadeurs Tartares, qui n etoient envoyés à autre dessein que pour épier les pays de deçà. Mais Théodolus lui répondit qu'il mettroit ce Moal sur mer afin qu'il ne pût reconnoître d'où il étoit venu , et par où il retourneroit. Mangu donna aussi à ce Moal ses tablettes d'or, qui est une plaque d or large comme la main et longue de demi-coudée, où son ordre étoit gravé- Celui qui porte cela peut demander et commander tout ce qu'il lui plaît, et tout est exécuté sans délai.

Ainsi Théodolus partit et vint vers Vastace,

voulant aller jusqu'au Pape pour le tromper, comme il avoitfait Mangu. Alors Vastace lui demanda s'il avoit des lettres pour le Pape, puisqu'il étoit son ambassadeur et qu'il avoit entrepris de conduire les ambassadeurs des Tartares vers lui. Mais lui ne pouvant montrer ces lettres, fut pris et dépouillé de tout ce qu'il avoit, et de là jeté en une obscure prison : quant au Moal 9 il tomba malade et mourut , mais Vastace renvoya les tablettes à Mangu par les serviteurs du Moal, que je rencontrai en m'en retournant à Assaron sur les confins de la Turquie , qui me contèrent aussi ce qui étoit arrivé à ce Theodolus. De pareils imposteurs courant par le monde , quand ils sont découverts par les Tartares sont mis à mort sans rémission.

Au reste j l'Epiphanie ou jour des Rois s'approchant, ce moine arménien, nommé Sergius, me dit qu'il de voit baptiser Mangu-Cham à cette fête-là ; je le priai de faire en sorte que j'y pusse être présent afin de rendre témoignage en temps et lieu de ce que j'aurois vu ; ce qu'il me promit.

Page 1