‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 68 sur 92 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

D'une femme de Lorraine, et d'un orfèvre parisien que nous trouvâmes en ce pays là.

Nous rencontrâmes là une certaine femme de Metz en Lorraine, nommée Pasca ou Paquète, qui avoit été prise en Hongrie, et qui nous fit la meilleure chère qu'elle put. Elle étoit de la cour de cette dame chrétienne dont j'ai fait mention ci-dessus, et nous conta les étranges et incroyables misères

et pauvretés qu'elle avoit souffertes avant que de venir à la cour et au service de cette dame ; niais que pour lors , grâces à Dieu, elle étoit à son aise et avoit quelques moyens, ayant un jeune mari russien dont elle avoit trois beaux enfans , et qui s'entendoit fort aux bâtimens , qui est un art bien estimé et requis parmi tes Tartares. Elle nous donna encore avis qu'à Caracarum il y avoit un orfèvre parisien, nommé Guillaume Boucher, dont le père s'appeloit Laurens, et quelle croyoit qu'il avoit encore un frère nommé Roger, qui derneuroit sur le Grand Pont, à Paris. Elle nous dit de plus que cet orfèvre avoit amené avec lui un jeune garçon qu'il tenoit comme son fils et qui étoit un très-bon interprète; que Mangu- Cham avoit donné une grande quantité d'argent à cet orfèvre , savoir quelque trois cents jascots en leur manière de parler, qui valent trois mille marcs, avec cinquante ouvriers, pour lui faire une grande pièce d'ouvrage; qu'elle craignoit à cause de cela qu'il ne lui pût envoyer son fils, d'autant qu'elle avoit ouï dire à quelques-uns de la cour que ceux qui venoient de notre pays étoient tenus gens de bien , et que Mangu-Cham se plaisoit fort de parler avec eux, mais qu'ils manquoient d'un bon truchement, ce qui la mottoit en peine à nous en trouver un qui fût tel qu'il falloit. Sur cela j'écrivis à cet orfèvre pour lui faire savoir notre arrivée en ce pays-là, et que si sa commodité le lui permettoit , il nous voulut

iaiie le plaisir de nous envoyer son fils , qui entendoit fort bien la langue du pays. Mais il nous manda qu'il ne pouvoit encore nous l'envoyer de cette lune-là, et que ce seroit à la suivante que son ouvrage seroit achevé.

C'est pourquoi nous demeurâmes là attendant l'occasion avec d'autres ambassadeurs. Je dirai en passant qu'en la cour de Baatu les ambassadeurs y sont bien traités d'une autre sorte qu'en celle de Mangu ; car près de Baatu il y a un jani vers l'occident , qui a la charge de recevoir tous ceux qui viennent des parties occidentales , et ainsi un autre pour les autres endroits du monde. Mais à la cour de Mangu , de quelque côté qu'ils viennent , ils sont tous sous un même jani : de sorte qu'ils ont le moyen de se visiter les uns les autres; ce qui ne se peut pas faire chez Baatu, où ils ne se voient ni ne se connoissent point pour ambassadeurs , parce qu'ils ne savent pas le logis l'un de l'autre, et ne se voient jamais qu'à la cour; quand l'un y est appelé, l'autre peut-être ne l'est pas : et ils n'y vont point si on ne les envoie quérir. Nous rencontrâmes là un certain chrétien de Damas qui se disoit avoir été envoyé par le Soudan de Montréal et de Crac, qui désiroit se rendre ami et tributaire des Tartares.

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