‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 71 sur 92 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Du jeûne des Nestoriens ; d'une procession que nous fîmes au palais de Maugu et de plusieurs visites.

Devant le premier dimanche de carême , les Nestoriens jeûnent trois jours, et appellent cela le jeûne de Jonas qu'il avoit prêché aux ÎNinivites. Mais les Arméniens en jeûnent cinq, qu'ils ap-

pe41ent le jeûne de saint Serkis , qui est un de leurs plus grands saints , que les Grecs appellent autrement. Les Nestoriens commencent le leur le mardi , et finissent le jeudi , et ainsi mangent de la chair le vendredi. Dans ce même temps je vis le chancelier , qui est le grand secrétaired'état, nommé Bulgay, qui leur fit apporter de la viande pour le vendredi. Ils font bénir les viandes avec grande solennité et cérémonie comme nous faisons l'agneau pascal. Ce chancelier ne mange point avec eux , ainsi que j'appris depuis de Guillaume le Parisien qui étoit son intime ami. Or le moine envoya dire à Mangu qu'il eût à jeûner cette semaine-là, ce qu'il fit comme on nous rapporta.

Environ le samedi, veille de la Septuagésime, qui est le temps de la pâque des Arméniens , nous allâmes en procession , le moine, les prêtres et nous au palais de Mangu, où on ne laissa pas de nous fouiller, le moine, mon campagnon et moi, pour voir si nous ne portions point quelque couteau; et comme nous entrions, il sortit un serviteur portant des os d'épaule de mouton brûlés au feu et noirs comme du charbon , dont je fus fort étonné; leur ayant demandé depuis ce que cela vouloitdire, ils m'apprirent que jamais en ce pays-là rien ne s'entreprenoit sans avoir premièrement bien consulté ces os, et ils ne permettent qu'aucun n'entre dans le palais avant cela , qui e.it une manière de sort ou d'augure

qui se fait ainsi. Quand le cham veut faire quelque chose . il se fait apporter trois de ces os qui n'ont pas encore été mis au feu , et les tenant entre les mains, il pense à l'affaire qu'il veut consulter , si elle se pourra faire ou non : il donne après ces os pour les brûler. Il y a deux petits endroits proche du palais où le cham couche, où on les brûle soigneusement. Etant bien passés par le feu et noircis, on les rapporte devant lui, qui les regarde fort curieusement pour voir s'ils sont demeurés entiers, et que l'ardeur du feu ne les ait point rompus ou éclatés; en ce cas ils jugent que l'affaire ira bien ; mais si ces os se trouvent rompus de travers , et que de petits éclats en tombent , cela veut dire qu'il ne faut pas entreprendre la chose.

Etant donc allés vers le cham , et arrivés en sa présence , où on nous avertit de nous garder bien de toucher le seuil de la porte , les prêtres nestoriens lui apportèrent l'encens, et lui l'ayant mis dans l'encensoir , ils l'encensèrent et tirent la bénédiction sur sa coupe ; après eux le moine lit aussi la sienne , et nous tous les derniers lûmes obligés à en faire autant. Comme il aperçut que nous tenions la bible en notre sein, il se la fit porter pour la voir , comme il fit fort attentivement. Après qu'il eut bu et que le premier l'eut servi à lui donner sa coupe on fit boire tous ces prêtres. Après cela étant sortis, mon compagnon demeura un peu derrière , et se tournant vers

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Mangu pour lui faire la révérence, comme il nous vouloit suivre promptement,il choppa par hasard au seuil de la porte. Comme nous nous hâtions d'aller vers le logis de Baltou , fils aîné du cham , ceux qui prenoient garde à la porte voyant que mon compagnon avoit ainsi choqué contre le seuil, l'arrêtèrent et le firent mener devantBulga}^, qui estle grand secrétaire et juge criminel ou grand prévôt de la cour. Je ne savois rien de cela ; car bien que je ne le visse point nous suivre, je croyois qu'on l'eût arrêté seulement pour lui donner quelques habits un peu plus légers que les siens, qui le fatiguoient extrêmement et Tempêchoient presque de marcher, à cause de leur pesanteur et incommodité.

Après cela ils firent venir notre interprète , qu'ils firent mener avec mon compagnon. Cependant nous arrivâmes au logis de Baltou , qui avoit deux femmes , et logeoit à la droite du palais de son père. Sitôt qu'il nous aperçut , il sauta de son lit , et se jeta en terre , la touchant du front en révérence de la croix, laquelle , après s'être relevé , il fit mettre sur une pièce de drap de soie neuf ? et la plaça devant lui en un lieu haut élevé. Son précepteur, nommé David, prêtre nestorien , qui étoit un vrai ivrogne , l'avoit instruit à cela. Après quoi il nous fit asseoir et donner à boire aux prêtres , après avoir bu aussi lui-même, en recevant la bénédiction d'eux.

De là nous allâmes à la cour de la seconde

femme , nommée Cotta , qui étoit idolâtre , que nous trouvâmes malade au lit ; le moine l'ayant fait lever, lui fit adorera genoux et le front contre terre la croix qu'il tenoit tout debout, lui du côté d'occident, et elle de l'orient, et soudain après ils changèrent de place , le moine à l'orient, et elle vers l'occident; il lui commanda encore hardiment , nonobstant qu'elle fût si foible qu'elle ne pouvoil presque se soutenir, de se jeter une autre fois en terre et d'adorer la croix vers l'orient , à la façon des chrétiens ; ce qu'elle fit apprenant aussi de lui à faire le signe de la croix sur le front , puis elle se recoucha dans son lit, et nous priâmes pour elle. Après cela nous allâmes au troisième palais, où une dame chrétienne décédée avoit coutume de demeurer, à qui une jeune femme avoit succédé, qui avec la fille de son seigneur nous reçut avec joie , et avec tous ceux de la maison adora la croix,, qui fut posée sur une pièce de velours , en un lieu haut élevé ; elle fit apporter de la chair de mouton , qu'elle distribua aux prêtres. Le moine et moi nous nous abstînmes de manger, ce que ne firent pas les autres.

De là nous nous en allâmes trouver la demoiselle Serina, qui logeoit derrière le grand palais de sa mère ; sitôt qu'elle aperçut la croix, elle se jeta à terre, et l'adora bien dévotement , ainsi qu'elle avoit été instruite ; elle la fit aussi poser en lieu haut sur un tapis de soie, et il faut remarquer

que toutes ces étoffes sur lesquelles on posoit la croix revenoient au moine. Un certain Arménien, qui étoit venu de Jérusalem avec le moine, à ce qu'il disoit , avoit apporté cette croix d'argent pesant quatre marcs, et enrichie de quatre pierres précieuses aux coins et une au milieu ; mais îa figure du crucifix n'y étoit pas, d'autant que les Arméniens et Nestoriens tiennent à déshonneur que la figure de notre Seigneur y soit vue clouée et attachée. 11 avoit fait présenter par le moine cette croix à Mangu-Cham, qui demanda quelle récompense il en désîroit , et il répondit qu'il étoit fils d'un prêtre arménien , l'église duquel avoit été détruite parles Sarrasins, et supplia Sa Majesté de le vouloir aider à faire rebâtir cette église. Mangu lui demanda combien cela coûteroit; ayant su de lui qu'il falloit deux cents jascots ou environ , il commanda aussitôt de lui faire délivrer des lettres avec ordre de recevoir cette somme du tribut de Perse et de la grande Arménie. Le moine portoit cette croix partout , et les prêtres voyant le gain qui lui en venoit 5 commencèrent à lui en porter envie.

Comme donc nous étions au palais de cette demoiselle , on fit bien boire les prêtres , et de là nous nous transportâmes au quatrième logis, qui étoit le dernier en nombre et en honneur 7 où le cham n'avait pas accoutumé d'aller souvent, le iogis étant assez vieux , et la maîtresse peu agréable et honnête. Néanmoins après Pâques s le

Ô'jl VOYAGE

cham lui lit bâtir un autre logis lout neuf , avec des chariots neufs. Elle savoit fort peu du christianisme,, non plus que la seconde femme; mais elle suivoit en tout les devins et idolâtres. Cependant comme nous fûmes entrés chez elle , elle adora la croix , ainsi que le moine et les prêtres lui apprenoient ; puis ayant bu là , nous retournâmes en notre oratoire , qui n'en étoit pas loin : les prêtres qui étoient ivres nous y accompagnèrent en chantant avec grand bruit et crierie. Ce n'est pas un vice ni un déshonneur entre les Tartares que de s'enivrer. Ce fut alors qu'on nous ramena mon compagnon , que le moine tança fort de s'être ainsi mépris à toucher le seuil de la porte du palais , et le lendemain matin le juge Bulgay vint lui-même s'enquérir de nous si on nous avoit avertis, comme c'étoit entre eux un grand crime et offense de toucher à certaine pièce de bois qui est au seuil de la porte, à l'occasion de quoi mon compagnon avoit été arrêté ; je lui répondis que notre interprète n'étant pas avec nous alors, nous ne pouvions en avoir eu avis ; sur quoi il pardonna à mon compagnon cette faute, et depuis à cause de cela, et de peur d'inconvénient, je ne voulus plus qu'il vint avec nous en aucune des maisons de Mangu-Cham.

DE GUILLAUME DE RUBllLQUIS.

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