‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 72 sur 92 · CHAPITRE XXXVIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIIÏ

Comme la dame Cotta fut guérie par le faux moine Sergius,

Il arriva après, environ la Septuagésime , que cette dame Cotta devint fort malade ; et Mangu voyant que les devins et idolâtres ne savoient rien faire qui lui profitât, il envoya vers le moine lui demander ce qui se pourroit faire pour sa guérison ; il répondit assez indiscrètement qu'il se soumettoit à perdre la tête s'il ne la guerissoit bientôt ; et cela dit, il nous vint trouver, et nous conta cette affaire avec beaucoup de larmes , nous conjurant de vouloir veiller celte nuit en prières avec lui , ce que nous fîmes. Il avoit une certaine racine qu'on appeloit rhubarbe, qu'il coupa par morceaux, puis la mit en poudre dans de l'eau , avec une petite croix où il y avoit un crucifix ; nous disant que par ce moyen il connoissoit si la malade se porteroit bien ou si elle devoit bientôt mourir ; car mettant cette croix sur l'estomac de la malade , si elle demeurait comme collée et attachée , c'e'toit signe qu'elle réchapperoit ; mais si elle n'y tenoit point du tout , cela montroit qu'elle en devoit mourir. Pour moi , je croyois toujours que cette rhubarbe étoit quelque sainte relique qu'il eut apportée de Jérusalem. Il donnoit hardiment à boire de cette eau à toutes sortes de malades. Il ne se pouvoit faire qu'on ne fût

beaucoup. ému par une si amère potion, et le changement que cela faisoit en eux étoit réputé pour miracle. Je lui dis qu'il devoit plutôt faire de l'eau bénite, dont on use en l'Eglise romaine, qui a une grande vertu pour chasser les malins esprits. Ce qu'il trouva bon, et à sa requête nous fîmes de cette eau bénite , qu'il mêla avec la sienne de rhubarbe ^ où avoit trempé son crucifix toute la nuit. Je lui dis de plus que s'il étoit prêtre., l'ordre de prêtrise avoit grand pouvoir contre les démons. Il me répondit que vraiment il rétoit, mais il mentoit , car il n 'avoit aucun ordre. Il ne savoit rien, et n 'étoit , comme j'appris depuis 9 qu'un pauvre tisserand en son pays, par où je retournai.

Le lendemain sur le matin , lui et moi avec deux prêtres nestoriens allâmes chez cette dame malade, qui étoit dans un petit logis derrière son grand. Y étant entrés , elle se mit eu son séant dans son lit et adora la croix , qu'elle fit poser honorablement sur une pièce de soie auprès d'elle, et but de cette eau bénite mêlée de rhubarbe et s'en lava aussi l'estomac. Alors le moine me pria de vouloir lire sur elle un évangile; ce que je fis , et lui lus la passion selon saint Jean : si bien qu'enfin elle se trouva mieux et se fit apporter quatre jascots , qu'elle mit premièrement aux pieds de la croix, puis en donna un au moine et m'en vouloit donner un autre, que je ne voulus pas prendre , mais le moine le prit

fort bien pour lui. Elle en donna à chaque prêtre autant, le tout se montant à quarante marcs. Outre cela elle lit apporter du vin pour faire boire les prêtres , et je fus contraint de boire aussi de sa main en l'honneur de la très-sainte Trinité. Elle voulut aussi m 'apprendre leur langue, me reprochant en riant que j'étois muet , car lors n'ayant point d'interprète avec moi, j'étois contraint de ne dire mot.

Le matin du jour suivant nous retournâmes encore chez elle , et Mangu ayant su que nous y étions, il nous fit venir devant lui. Il avoit entendu que la dame se portoit mieux; nous le trouvâmes mangeant d'une certaine pâte liquide propre à conforter le cerveau, accompagné de peu de domestiques, et avoit devant soi des os de mouton brûlés. 11 prit la croix en sa main, mais je ne vis pas qu'il la baisât ni adorât ; la regardant seulement, il fit quelques demandes que je n'entendois pas. Le moine le supplia de lui permettre de porter cette croix sur une lance , comme je lui en avois dit quelque chose auparavant; à quoi Mangu répondit qu'il la portât comme il voudroit. Puis prenant congé de lui, nous retournâmes vers cette dame, que nous trouvâmes saine et gaillarde, buvant toujours de cette eau bénite du moine : nous lûmes encore la Passion sur elle. Ces pauvres misérables prêtres ne lui a voient jamais rien appris de notre créance, ni ne lui avoîent pas même parlé de se

faire baptiser. Jëtois en grande peine de ne lui pouvoir rien dire , ne sachant point leur langue x. qu'elle tâchoit toutefois de m'apprendre. Ces prêtres ne la reprenoient jamais de tous leurs sortilèges. Entr'autres je vis là quatre épées à demi tirées de leurs fourreaux , l'une au chevet du lit de la dame, l'autre aux pieds, et les deux autres à chaque côté de la porte, J'y aperçus aussi un calice d'argent qui peut-être avoit été pris en quelqu'une de nos églises de Hongrie ; il étoit pendu contre la muraille , et étoit plein de cendres , sur lesquelles il y avoit une grande pierre noire ; de quoi jamais ces prêtres ne l'en avoient reprise comme d'une chose mauvaise; au contraire , eux-mêmes en font autant et l'apprennent aux autres.

Nous la visitâmes trois jours durant depuis sa guérison. Après cela le moine fit une bannière toute couverte de croix , et trouvant une canne longue comme une lance, la mit dessus et la portoit ainsi. Pour moi j'honorois cet homme comme un évêque , et qu'il savoit la langue du pays, encore que d'ailleurs il fît plusieurs cho/ses qui ne me plaisoient pas. Il se fit faire une chaire qui se plioit comme celles de nos prélats, avec des gants s et un chapeau de plumes de paon , sur quoi il fit mettre une croix d'or : ce que je trouvois bon par rapport à la croix ; mais il avoit les pieds tout couverts de gales et d'ulcères , qu'il frottoit avec des huiles et des onguents. 11 étoit

aussi fort fier et orgueilleux en paroles. Les Nestoriens disoient certains versets du Psautier (comme ils nous donnoient à entendre) sur deux verges jointes ensemble, que deux hommes tenoient. et le moine étoit présent à plusieurs autres semblables superstitions et folies qui me déplaisoient beaucoup : toutefois nous ne laissions pas de demeurer en sa compagnie pour l'honneur de la croix , laquelle nous portions partout chantant hautement le Vexilla Régis prodeunt , etc.. de quoi les Sarrasins étoient étonnés et n'en éîoient pas fort contens.

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