‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 81 sur 92 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Des sorciers et devins qui sont parmi les Tartares, et de leurs mœurs et mauvaise vie.

Les prêtres des Tartares sont leurs devins, et tout ce que ces gens-là commandent est exécuté sans délai. Je dirai ici à votre Majesté quelle est leur charge , selon que je l'ai appris de Guillaume et de plusieurs autres , qui m'en ont dit des choses assez vraisemblables. Ils sont plusieurs , et ont un chef ou supérieur, qui est comme leur patriarche , qui est toujours logé devant le palais du cham , loin d'environ un jet de pierre. Il a sous sa garde les chariots qui portent leurs idoles, comme j'ai déjà dit. Derrière le palais il y en a d'autres en certains lieux qui leur sont ordonnés , et ceux d'entr'eux qui ont quelque connoissance plus grande en cet art sont consultés de tous ceux du pays. Quelques-uns d'eux sont fort experts et versés en l'astrologie judiciaire , et principalement leur supérieur. Us savent prédire les éclipses du soleil et de la lune , et quand cela arrive * tout le peuple leur fournit de vivres et de provisions en abondance , si bien qu'ils n'ont

que faire alors de sortir de leurs maisons pour en chercher. Quand 1 éclipse paroît, ils commencent à battre des tambours et bassins avec grand bruit, criant à haute voix , et lorsqu'elle est passée , ils se mettent à faire bonne chère et à boire en grande réjouissance.

Ils annoncent aussi les jours heureux et malheureux pour toutes sortes d'affaires. C'est pourquoi ils n'ont garde de faire aucune levée de gens de guerre ni n'entreprennent aucune expédition militaire sans le conseil et direction de ces genslà. 11 y auroit long-temps qu'ils fussent retournés en Hongrie si leurs devins le leur eussent permis. Tout ce qui s'envoie à la cour est premièrement passé au feu par eux, et ils ont leur part et portion de tout. Ils purifient aussi par le feu tous les meubles des défunts. Aussitôt que quelqu'un est mort , tout ce qui lui appartenoit est séparé des autres meubles , et on ne les mêle point avec ce qui est de la cour jusqu'à ce que tout soit purgé par le feu. J'en ai vu user de la sorte au logis d'une certaine dame qui mourut [pendant que nous y étions. C'est pour cela que quand ils firent passer frère André par le feu , ils en alléguoient ces deux raisons : l'une à cause qu'il avoit apporté des présens , et l'autre de ce que c'étaient des choses qui avoient appartenu à Ken-Cham , qui étoit décédé peu auparavant. Ils ne nous en firent pas de même, d'autant que nous n'avions rien apporté. Si quelque créature vivante tombe

tombe à terre tandis qu'ils la passent par le feu ? cela appartient à ces devins.

Leur coutume est aussi au neuvième de la lune de mai d'assembler toutes les jumens blanches qui se trouvent dans leurs haras et de les consacrer à leurs dieux. Et à tout cela les prêtres chrétiens étoient contraints d'assister avec leurs encensoirs. Ils épandent de leur nouveau cosmos par terre , et font une grande fête quand ils commencent à en boire de frais fait, ainsi qu'en quelques lieux parmi nous quand on goûte du vin aux fêtes de Saint-Barthélemi et de Saint-Sixte , et que l'on goûte des fruits le jour de Saint-Jacques et de Saint-Christophe.

Ces devins sont aussi appelés à la naissance des enfans pour prédire leurs destinées ; quand quelqu'un tombe en maladie, on les envoie quérir aussitôt, afin qu'ils usent de leurs charmes sur le malade : ils disent si la maladie est naturelle , ou si elle vient de sortilège. Sur quoi cette dame de Metz, dont j'ai parlé ci-dessus , m'apprit une chose étrange arrivée de cette sorte : c'est qu'un jour on avoit présenté à sa maîtresse , qui étoit chrétienne, comme j'ai dit, des fourrures fort précieuses que les devins passèrent aussitôt par le feu , mais ils en retirent pour leur part plus qu'il ne leur en falloit: une certaine femme qui avoit la charge des riches meubles de cette dame , les en accusa , dont la dame leur en fit un grand reproche, mais il arriva peu de jours après que cette

DE GUILLAUME DE RUBRUQU1S. /f2Q

dame devint grièvement malade , et souffroit de très-grandes douleurs en tous les endroits de sa personne. Sur quoi ces maîtres devins furent appelés, ets'étant assis un peu éloignés delà malade , ils commandèrent à une de ses femmes de mettre la main à l'endroit où étoit sa plus grande douleur, et si elle y trou voit quelque chose d'attache' de l'en arracher aussitôt. Ce que l'autre fit, et y trouva une petite pièce de drap ou feutre , ce qu'ils lui firent jeter contre terre , et soudain cela commença à faire bruit et ramper comme si c'eût été quelque chose de vivant ; puis l'ayant mis dans de l'eau, cela se changea aussitôt en forme de sangsues; sur cela ils prononcèrent hardiment que cette dame avoit été ensorcelée , et que cela venoit du fait de cette autre femme qui avoit découvert leur larcin, qu'ils accusèrent d'être sorcière; de sorte que sur un faux rapport cette pauvre femme fut menée hors les tentes , et là sept jours durant battue et tourmentée en diverses sortes pour lui faire avouer le crime qu'on lui imputoit.

Pendant cela la dame mourut , et cette femme l'ayant su, elle supplia qu'on la fit mourir aussi, afin de pouvoir accompagner sa maîtresse, à qui elle protestoit n'avoir jamais fait ni procuré aucun mal ni déplaisir, et ne confessa jamais autre chose: ce que Mangu-Cham ayant entendu , il commanda qu'on la laissât vivre, Ces médians sorciers voyant qu'ils ne pouvoient venir à bout de leur dessein , accusèrent encore la nourrice de

la fille de cette dame chrétienne dont j'ai parlé , et de qui le mari étoit un des principaux prêtres entre les Nestoriens. On mena donc cette pauvre femme avec une de ses servantes au lieu de l'exécution pour en tirer la vérité ; la servante confessoitbien que sa maîtresse l'avoit envoyée un jour parler à un cheval pour avoir réponse de quelque chose, et la nourrice même avouoit aussi quelle avoit donné quelque charme à sa maîtresse pour gagner ses bonnes grâces, mais qu'elle n'avoit rien fait qui lui pût porter dommage ni préjudice. Elle étant aussi interrogée si son mari ne savoit rien de tout cela, répondit que non, et qu'elle étoit soigneuse de brûler tous les caractères et billets dont elle usoit, afin qu'il n'en pût découvrir rien. Elle fut condamnée à mort et exécutée: et pour le prêtre son mari, le cham l'envoya vers son évêque, qui étoit pour lors résident au Cathay, pour être son juge, combien qu'il ne fût coupable de rien

Environ en ce même temps., il arriva qu'une des principales femmes de Mangu-Cham accoucha d'un fils , et aussitôt les devins furent appelés pour prédire ce qui arriveroit à l'enfant; ils lui promirent tous une forte longue vie et beaucoup de prospérités, et qu'il seroit un très-grand monarque: mais peu de jours après l'enfant vint à mourir, dont la mère demi désespérée fit venir les devins , et leur reprocha leur fausse prédiction ; mais ils lui donnèrent à entendre pour ex-

cuse, que cela venoit de cette sorcière la nourrice de Gliirina , qui avoit été exécutée à mort peu de jours auparavant, et qu'elle avoit fait mourir cet enfant par ces sortilèges , et qu'ils avoient fort bien vu comme cette magicienne l'emportoit avec elle.

Cette pauvre femme avoit laissé un fils et une fille déjà grands dans les tentes : lors cette dame devenue furieuse par ces paroles, commanda aussitôt, ne se pouvant plus venger sur la mère, que le jeune homme son fils fût mis à mort par un homme, et la fille par une femme, en vengeance de la mort de son fils , que les devins assuroient avoir été tué par leur mère. Un peu de temps après cela Mangu-Cham vint à songer une nuit de ces enfans de la nourrice qu'on avoit ainsi fait mourir , et le lendemain demanda ce qu'on en avoit fait ; mais ses serviteurs ne lui en osèrent rien dire, dont étant davantage ému et troublé, demanda plus instamment ce qu'ils étoient devenus, d'autant qu'il les avoit vus en songe la nuit d'auparavant. Enfin on lui en dit la vérité, sur quoi plein de colère et d'indignation , il fait venir sa femme, lui reprochant comment., elle étant femme, avoit eu l'audace de donner sentence de mort sans le consentement et permission de son mari , et en même temps la fit enfermer en un cachot sept jours durant, sans lui faire donner à boire ni à manger en tout ce temps-là ; et pour celui qui avoit exé-

cuté le jeune homme , il lui fit couper la tête , ordonnant que cette tête seroit attachée au cou de la femme qui avoit tué la fille , puis qu'elle fut fouettée et battue par tous les carrefours avec des tisons de feu , et après mise aussi à mort. Il eût fait faire aussi la même exécution sur sa femme, sansla considération des enfans qu'il avoit eus d'elle ; mais il la fit sortir de sa cour5 où elle ne retourna de plus d'un mois après.

Mais pour revenir à ces devins et sorciers , ils savent , quand il leur plaît, troubler l'air avec leurs charmes ; et comme ie froid est extrêmement violent vers le temps de Noël , quand ils voient qu'ils n'y peuvent apporter de remède avec tous leurs sorts , ils s'avisent d'accuser quelquesuns de la suite de la cour, comme étant cause de ces excessives froidures , dont ils sont mis à mort sur-le-champ.

Peu de jours avant que je partisse de là, une des concubines du cham devint fort malade, et étoit en une grande langueur ; si bien que les devins y étant appelés, murmurèrent quelques paroles de sort sur une certaine esclave allemande qu'elle avoit, dont elle fut endormie l'espace de trois jours entiers s au bout desquels s 'étant réveillée , ils lui demandèrent ce qu'elle avoit vu durant son dormir; elle répondit qu'elle avoit vu plusieurs sortes de personnes , qu'ils jugèrent devoir mourir bientôt, et d'autant qu'elle dit n'y avoir pas vu sa maîtresse parmi ces gens là , ils

prononcèrent hardiment qu'elle ne mourroit pas de cette maladie. Je vis depuis cette fille qui se sentoit encore fort mal à la tête de ce long dormir.

Quelques-uns d'entre eux se mêlent aussi d'invoquer les diables, pour apprendre d'eux ce qu'ils désirent savoir. Quand ils veulent avoir réponse pour quelque chose que le cham leur demande, ils mettent, la nuit, au milieu de la maison, des pièces de chair bouillie, puis celui qui fait l'invocation commence à murmurer ses charmes , et tenant un tabourin en la main , le frappe fort contre terre , et se démène et agite en sorte qu'il devient comme hors de soi et commence à rêver, après quoi il se fait lier bien serré, alors le diable vient durant l'obscurité de la nuit , et lui donne à manger de ces chairs, et leur fait la réponse de ce qu'ils demandent.

Une fois, comme j'appris de Guillaume, un certain Hongrois s'étoit caché en leur maison pour voir ces horribles mystères , et comme ils faisoient leurs invocations , on entendoitîes cris et hurlemens du démon sur le faîte de la maison, qui se plaignoit de n'y pouvoir entrer, à cause qu'il y avoit un chrétien parmi eux : ce que le Hongrois ayant ouï , il s'enfuit vitement, car les autres commençoient déjà à ie chercher pour lui faire du mal. Ils font d'ordinaire toutes ces choses, et plusieurs autres encore qui seroient trop longues à rapporter.

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