‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 80 sur 92 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Comme ils furent appelés devant le cham à la Pentecôte ; de la confession de foi des Tarlares, et comme il fut parlé de leur retour.

Le jour de la Pentecôte Mangu-Cham me fit appeler devant lui avec le Tuinien contre qui j'avois disputé, et, avant que d'entrer au palais, le fils de Guillaume, mon interprète, m'avertit de la résolution qu'on avoit prise de nous en faire retourner en notre pays , et que je me gardasse bien de dire rien contre. Etant arrivé en sa présence , il me fallut mettre à genoux , et le Tuinien aussi près de moi, avec leur interprète. Le cham se* tournant vers moi, Dites-moi la vérité , ^dit-il s si, quand je vous ai envoyé mes secrétaires, vous avez dit que j'étois Tuinien ? Monseigneur, lui répondis-je,-je n'ai jamais tenu dételles paroles, mais s'il plaît à votre Majesté impériale m'écouter,jevous rapporterai les mêmes mots que j'ai proférés : ce que je lui récitai de point en point; et lors il me dit qu'il croyoit bien que je n'avois pas ainsi parlé, ni que je le dusse faire aussi, mais que la faute devoit venir de l'interprète^ qui Favoit mal expliqué; et sur cela il tourna ^ôn bâton ou sceptre vers moi, disant que je ne craignisse point: et moi en souriant je dis tout bas que si j'eusse eu de la crainte je ne fusse pas venu là ; alors i!

demanda à mon interprète ce que c'est que je di~ sois, ce qu'il rapporta mot pour mot.

Après cela il commença à me faire comme une profession de foi : Nous autres Moalles , me dit-il, nous croyons qu'il n'y a qu'un Dieu, par lequel nous vivons et mourons , et vers lequel nos cœurs sont entièrement portés. Dieu vous en fasse la grâce , Monseigneur, lui dis-je, car sans sa grâce cela ne peut être. Et il demanda encore ce que j'avois dit, et l'ayant su, il ajouta que comme Dieu avoit donné aux mains plusieurs doigts, ainsi avoit-il ordonné aux hommes plusieurs chemins pour aller en Paradis ; que Dieu nous avoit donné l'Ecriture sainte à nous autres chrétiens, mais que nous ne la gardions et ne l'observions pas bien } et que nous n'y trouverions pas qu'aucun de nous doive blâmer les autres. Y trouvez- vous cela , dit-il ? Non , lui dis-je , mais je vous ai déclaré dès le commencement que je ne vouîois point avoir de contention ni de dispute avec personne. Je ne parle pas , dit-il , pour vous ; vous n'y trouvez pas aussi que par argent on doive rien faire contre 3e droit et la justice. Non, Sire, répondis-je, et à la vérité je ne suis pas aussi venu en ce pays pour y gagner or ni arger*?, mais plutôt ai- je refusé ce que l'on me présentoit. Et là étoit présent un des secrétaires , qui témoigna comme j'avois refusé un jascot et des pièces de soie qu'on m'avoit voulu faire prendre. Je ne parle pas, dit-il, de cela aussi;

mais je dis que Dieu vous a donné les Ecritures saintes , et vous ne les gardez pas ; mais à nous , il nous a donné des devins , et nous faisons ce qu'ils nous commandent , et vivons ainsi en paix.

Avant que d'achever ce discours , il but quatre fois, ce me sembla; et comme j'écoutois fort attentivement, attendant toujours qu'il me confessât quelque chose de plus de sa foi , il commença à me parler de mon retour, disant que nous avions demeuré là trop long-temps, et que sa volonté ctoit que nous nous en retournassions. Et puisque nous disions que nous ne pouvions pas mener ses ambassadeurs avec nous, si nous voulions bien nous charger de ses paroles et de ses lettres. Depuis ce temps-là je n'eus plus ni temps, ni lieu , ni moyen de l'instruire en la foi chrétienne ; car personne n'osoit lui dire que ce qui lui plaisoit, si ce n'étoit un ambassadeur qui lui pouvoit librement représenter tout ce qu'il vouioit.

On ne me permit donc pas de parler davantage , mais seulement d'écouter et de répondre s'il me demandoit quelque chose. On demanda si j'avois autre chose à dire. Alors je lui dis que s'il plaisoit à sa Grandeur de me faire savoir sa volonté et me donner ses lettres , que je les porterois bien volontiers selon mon petit pouvoir. Puis il me demanda si je voulois de l'or et de l'argent ou de riches habillemens. Je lui dis que nous ne prenions rien de tout cela 1 mais que nous avians besoin seulement de quelque peu de

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chose pour notre dépense et frais du voyage , et que sans son assistance nous ne pouvions pas sortir des terres de son empire. Il nous fit réponse à cela qu'il nous feroit pourvoir de toutes les choses nécessaires jusqu'à ce que nous fussions hors des lieux de sa domination, et, si nous voulions, encore davantage que cela. Je lui dis que c'étoit assez pour moi. Il me demanda jusqu'à quel lieu nous voulions être conduits : je lui répondis que sa seigneurie et domination s'étendant jusqu'aux terres du roi d'Arménie, ce seroit assez si nous pouvions aller jusque-Là. Il dit qu'il feroit en sorte que nous y serions conduits en toute sûreté , et qu'après nous eussions soin de nous et Tissions ce que nous pourrions. Il ajouta encore ces paroles : Il y a deux yeux en la téte , et bien qu'ils soient deux, ils n'ont toutefois qu'un même regard , et où l'un porte son rayon, l'autre y dresse aussi le sien : vous êtes venus de devers Baatu, et par là faut-il aussi que vous vous en retourniez. Sur cela je lui demandai congé de parler encore : Parlez , dit-il. Sire., lui dis-je , nous ne sommes pas gens de guerre , nous désirons que ceux-là aient la domination ici-bas qui se voudront gouverner avec plus de justice , suivant la volonté du Dieu souverain; notre charge est seulement d'enseigner aux hommes à vivre selon ses commandemens : c'est le seul sujet qui m'a fait venir ici, où j'eusse volontiers désiré demeurer, s'il vous eût plu; mais puisque

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votre volonté est que nous nous en retournions , nous sommes prêts d'obéir à votre Majesté et de porter vos lettres comme nous pourrons, suivant votre commandement. Mais je supplierais volontiers votre Grandeur et Majesté que, quand j'aurai rendu vos lettres 3 il me soit permis de retourner ici avec votre bon plaisir et volonté , et principalement à cause qu'il y a quelques-uns de vos serviteurs et sujets demeurant à Bolac qui parlent notre langue, et ont besoin de quelques prêtres pour les prêcher et les administrer, eux et leurs enfans , selon notre religion, et serois bien aise de me venir retirer avec eux. A cela il me demanda si j'étois bien assuré que le roi mon seigneur me renvoyât vers lui : je lui dis que je ne savois pas quelle seroit sa volonté , mais que j'avois toute permission cle lui d'aller où il seroit besoin pour annoncer la parole de Dieu , et qu'il me sembloit bien que cela étoit fort nécessaire en ces pays-là. C est pourquoi , soit que le roi mon seigneur lui envoyât ses ambassadeurs ou non, je ne laisserois pas de retourner s'il lui plaisoit. 11 ne me répondit rien à cela , et fut longtemps à penser en soi-même sans dire mot,, et mon interprète medéfendoit de parler davantage ; mais désirant d'avoir réponse sur cela, j'attendois toujours en grand souci ce qu'il me voudroit dire. Enfin il me dit qu'ayant un long voyage à faire, nous devions nous bien pourvoir de tout ce qui nous seroit de besoin pour retourner en notre

pays. Et sur cela il me fit boire, et je pris congé de lui , pensant bien que si Dieu m'eût donné le don de faire les miracles que Moïse avoit faits , peutêtre l'aurois-je converti.

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