‹ Voyages de Benjamin de Tudelle, autour du monde, commencé l'an 1173. De Jean du Plan Carpin, en Tartarie. Du frère Ascelin et de ses compagnons vers la Tartarie. De Guillaume de Rubruquin, en Tartarie et en Chine, en 1253Chapitre 83 sur 92 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Comme ils partirent de Caracarum pour aller vers Baatu f et de là à la ville de Saray.

Nous retournâmes donc à Caracarum , et pendant que nous étions au logis du sieur Guillaume, mon guide me vint trouver , apportant dix jascots de la part du cham,, dont il en fit donner cinq, afin de servir aux nécessités du père et du frère de Guillaume s'ils en avoientbesoin;les autres cinq pour être donnés au bonhomme mon interprète, pour les frais et nécessités de notre voyage, suivant l'ordre que le sieur Guillaume y avoit donné , sans que nous en sussions rien. Je fis aussitôt changer un de ces jascots en monnoie, que je distribuai aux pauvres chrétiens qui étoientlà, et qui n'avoient autre espérance qu'en nous; nous en employâmes un autre pour acheter ce qui nous étoit nécessaire pour le voyage, comme

vêtemens et autres petites commodités ; du troisième , cet homme s'en servit pour se pourvoir de certaines choses qui lui profitèrent fort par les chemins ; le reste nous le dépensâmes en notre voyage : car depuis que nous fûmes entrés en Perse , on ne nous fournissoit plus ce qui nous étoit nécessaire , ni même parmi lesTartares , et nous ne trouvions que fort rarement quelque chose à vendre.

Notre bon ami Guillaume, qui a e'té autrefois bourgeois et habitant de votre ville de Paris , envoie par nous à votre Majesté une ceinture où est une pierre précieuse dont ils se servent ici contre le tonnerre , et salue votre Majesté de tout son cœur et affection , priant tous les jours le bon Dieu pour sa santé et prospérité ; il faut que j'avoue que jenesaurois jamais assez reconnoîtrelebien et l'honneur que nous avons reçu de lui, dont je rends grâces à Dieu. Nous baptisâmes quelques enfans, puis nous prîmes congé les uns des autres , non sans beaucoup de larmes. Mon compagnon est demeuré auprès de ce Guillaume , et moi je m'en suis retourné avec mon interprète , un serviteur seulement et notre guide , qui avoit charge de nous donner tous les quatre jours un mouton pour le vivre ordinaire de nous quatre. Nous avons employé deux mois et six jours à aller de Garacarum jusqu'à Baatu , et durant tout ce temps là nous n'avons trouvé ni ville ni village, ni pas même aucun vestige de maisons ni d'habitations , mais seulement des sépultures et tombeaux, excepté un

seul village fort mauvais 5 où nous ne pûmes môme trouver du pain.

En tout ce chemin de deux mois et plus, nous n'avons pas eu un seul jour de repos , sinon un seulement, que nous ne pûmes trouver de chevaux , et avons repassé par la plupart des pays et peuples que nous avions déjà vus en venant , et par plusieurs autres encore. Nous y avions passé durant l'hiver, et nous y sommes repassés en été, suivant toujours les plus hautes et plus éloignées parties des pays septentrionaux , excepté ce qu'il nous a fallu aller quinze jours durant en côtoyant le rivage d'une rivière entre des montagnes , sans trouver herbe ni fourrage que le long de ce fleuve; nous demeurions quelquefois deux et trois jours sans avoir autre nourriture que du cosmos : une fois entre autres nous fûmes en grand danger de mourir de faim pour ne trouver personne à nous donner de quoi , et que nos provisions nous m anquoient, et nos chevaux n'en pouvoientpîus faute de nourriture.

Quand nous eûmes fait environ vingt journées, nous eûmes nouvelles que le roi d'Arménie étoit passé pour aller au-devant de Sartach , lequel sur la ûq du mois d'août nous rencontrâmes allant trouver Mangu-Cham avec une partie de sa cour, ses troupeaux , ses femmes et en fans , le reste avec ses grandes maisons étant demeuré entre les fleuves de Tan aïs et Etilia ou Volga. Je fis mon devoir envers lui,, le saluant bien hum-

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blement , et lui disant que j'eusse bien désiré demeurer en ces pays-là, mais que Mangu-Cham avoit voulu que je m'en retournasse, et portasse ses lettres r il ne me répondit autre chose , sinon qu'il falloit contenter Mangu-Cham.

Après cela je demandai à Coiac des nouvelles de nos garçons que nous leur avions laissés, et il me dit qu'ils étoient en la cour de Baatu , où il les avoit soigneusement recommandés. Je le priai aussi de nous faire rendre nos livres et nos ornemens ; mais il me demanda si nous ne les avions pas apportés pour Sartach ; je lui répondis que je les avois bien apportés à Sartach,, mais non pas donnés, comme il savoitbien, et le lui avois assez dit , lui répétant encore le même : il m'avoua que c'étoit la vérité, cà qui rien ne peut résister, et qu'il avoit laissé toutes nos hardes et bagage chez son père, qui demeuroit près de Saray, qui est une ville que Baatu avoit bâtie nouvellement sur l'Etilia du côté du levant; mais que pour nos ornemens , les prêtres en avoient une bonne partie ; sur quoi je lui dis que s'il y avoit quelque chose en tout cela qui lui fut agréable, il le pourroit garder pour soi , moyennant qu'il me rendît nies livres seulement. 11 me répondit qu'il feroit son rapport de tout cela à Sartach; mais je lui dis qu'il étoit besoin qu'il me baillât des lettres pour son père, afin que tous mes livres et bardes me fussent restitués. Sur cela , comme il étoit sur le point de monter à cheval , il me dit que le

train des dames suivoit de près , et que là nous mettrions pied à terre pour nous reposer un pèu, en attendant qu'il m'envoyât par un exprès la réponse de Sartach. Je craignois que cela ne fût une échappatoire pour me tromper, et toutefois je n'osai contester davantage avec lui. Le soir il ne manqua pas de m'envoyer cet homme qu'il m'avoitdit, lequel m'apporta deux habits, que je pensois être une pièce de soie tout entière, et me dit : voici deux habits que Sartach vous donne; si vous le trouvez bon, vous les pourrez présenter au roi Louis de sa part. Je lui fis réponse que ce n etoit pas à moi à porter de tels habillemens , mais que je les présente rois tous deux au roi mon maître pour l'honneur et le respect de son seigneur ; il me dit que j'en fisse comme bon me sembleroit , et je les envoie tous deux à votre Majesté par le porteur des présentes. Il m'apporta aussi des lettres de Coiac pour son père, afin qu'il me rendît toutes mes hardes , disant qu'il n'avoit que faire de rien qui m'appartînt.

Après quoi nous fîmes tant par nos journées que nous arrivâmes à la cour de Baatu le même jour que j'en étois parti l'année d'auparavant, à savoir de l'Exaltation delà Sainte-Croix; là je trouvai nos gens en bonne santé, grâce à Dieu, et néanmoins ils avoient été en de grandes nécessités et souffert beaucoup, ainsi que j'appris de Gosset, qui en étoit un ; et sans que le roi d'Arménie en

passant les avoit soulagés et recommandés à Sartach, ils fussent tous morts misérablement, d'autant qu'ils croyoient tous que je le fusse aussi, et déjà les Tartares leur avoient demandé s'ils savoient bien garder les troupeaux et traire les jumens , et sans notre retour ils eussent été contraints de demeurer en cette dure servitude.

Baatu me fit commander de le venir trouver, et me fit interpréter les lettres que Mangu envoie à votre Majesté. Mangu lui a\oit écrit qu'il eûtà y ajouter, ôter ou changer tout ce que bon lui sembleroit; alors il me dit : vous porterez ces lettres , et les ferez interprêter à votre roi ; puis il me demanda par quel chemin nous nous en irions , par mer ou par terre ; je lui répondis que la mer étant déjà fermée , à cause de l'hiver * il me failoit aller par terre ; aussi que je croyois que votre Majesté seroit encore pour lors en Syrie ; et si j'eusse su qu'elle fût déjà retournée en France , j'eusse passé par la Hongrie pour y être plutôt , et par un chemin plus court et plus aisé que par la Syrie.

Nous cheminâmes avec Baatu et sa cour un mois entier avant que nous puissions avoir un guide. Enfin ils m'en donnèrent un., qui étoit Jugure de nation ^ et qui ayant su que je ne lui pouvois rien donner , et que je voulois aller droit en Arménie, il se fit donner des lettres de recommandation au Soudan de Turquie, sous espérance d'en tirer quelques présens , et qu'il pourroit gagner davantage par ce chemin-là.

Environ quinze jours avant la Toussaint, nous commençâmes d'adresser nos journées vers Saray , allant tout droit au midi , et descendant le long du fleuve Etiiia , qui se divise là en trois branches, dont chacune est plus grande deux fois que celle du Nil à Damiète ; puis il se sépare en quatre autres moindres bras. Nous passâmes cette rivière en sept endroits par bateau. Sur le bras du milieu est située la ville de Sumerkent, qui n'a aucune muraille, et quand Feau est grande, elle environne toute cette habitation comme une île. Les Tartares Favoient assiégée huit ans durant avant de la pouvoir prendre, et étoit habitée par les Alains et Sarrasins. Nous trouvâmes là un Flamand fort honnête homme., avec sa femme : Gosset, l'un de nos garçons , avoit demeuré tout l'hiver avec lui ; car Sartach Fy avoit envoyé pour décharger d'autant sa cour. Baatu étoit logé aux environs de ces quartiers-là au-delà de la rivière , et Sartach au-deçà , et ne descendent point plus bas tous deux. Au temps de Noël , cette rivière fut toute gelée , de sorte que l'on passoit aisément sur la glace. Tout ce pays est plein d'herbages, pacage et troupeaux ; et il y a des endroits pleins de cannes et de roseaux , où les Tartares se tiennent cachés, jusqu'à ce que les glaces commencent à se fondre.

Lepère de Coiac, ayant reçu les lettres de Sartach, me rendit tous mes ornemens, excepté trois aubes,. un amict broché de soie, avec une étoîe,

une ceinture, une îavaïolie et un surpiis. Il me rendit aussi tous mes calices ei autre argenterie, hormis un encensoir et une boîte où ii y avoit du chrême , que les prêtres de la suite de Sartach avoient retenu ; puis tous mes livres, excepté le Psautier de la Yierge que je lui donnai, à cause qa'il le désiroit. 11 me pria fort aussi que si par hasard je revenois jamais en ces pays-là, je lui amenasse quelqu'un qui sût accommoder des peaux deparchemin pour écrire, à cause qu'il avoit fait bâtir une grande église sur le côté occidental de la rivière , par le commandement de Sartach , et y avoit aussi fait une habitation nouvelle; qu'il y vouloit aussi faire écrire des livres sacrés pour l'usage de Sartach; toutefois je savois bien que Sartach ne se soucioit pas beaucoup de telles choses.

Quant à la ville de Saray et le palais où Baatu tient sa cour , ils sont situés sur le côté oriental de la rivière, et la vallée dans laquelle ces divers bras viennent à s epandre a plus de sept lieues de large. Ce fleuve est fort abondant en poissons. Parmi mes livres il y avoit une bible en vers . et un certain livre en langue arabe , qui valoit plus de trente besans ou sultanins, que je ne sus retirer d'eux , outre plusieurs autres curiosités qui leur demeurèrent aussi.

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