CHAPITRE L
Suite du chemin depuis Saray, par les montagnes d'Alanre , des Lesges, Derbent et autres lieux.
Ayant pris congé de Goiac environ la fête de la Toussaint, nous cheminâmes toujours vers le midi , tant qu'à la Saint-Martin nous parvînmes aux montagnes des Alains , entre Baatu et Saray. Durant quinze jours nous ne trouvâmes personne en tout ce chemin-là, sinon un des fils de Baatu , qui alloit devant lui chassant avec ses faucons et ses fauconniers en grand nombre; et nous ne vîmes en tous ces endroits-là qu'un méchant petit village.
En tout ce temps-ià depuis la Toussaint., que nous ne rencontrâmes âme du monde, nous étions en grand hasard de mourir de soif, car nous demeurâmes plus de vingt-quatre heures sans pouvoir trouver aucune eau , jusqu'environ les neuf heures du jour d'après.
Les Alains habitent en ces montagnes , et résistent toujours aux Tartares ; si bien que Sartach est contraint d'envoyer là de dix hommes un pour garder le passage des montagnes , et empêcher que ces Alains n'en sortent pour venir dérob'er leurs bestiaux. En la plaine qui est entre ces Alains et eux? est le lieu , dit Portes de fer, qui n'en est qu'à deux journées ; et où la plaine
commence à s'étrécir entre la mer Caspienne et ces montagnes, habitent certains peuples sarrasins, nommés Lesges » qui se défendent encore aussi contre les Tartares; si bien qu1ii fallut que cesTartares, qui demeurent au pied des monts des Alains, nous donnassent vingt hommes pour nous escorter jusqu'au delà des Portes de fer; et je fus bien aise de les voir ainsi en armes , car j en 'a vois jamais pu encore les voir en cet état de gens de guerre , comme je désirois.
Quand nous fûmes arrivés au passage le plus dangereux , entre ces vingt qui nous conduisoient il yen a voit deux qui portoient une espèce d'armure comme nos halecrets ou cuirasses, et leur ayant demandé d'où ils avoient eu ces armes-là , ils me dirent qu'ils les avoient gagnées sur les Alains, qui sont excellents artisans à les forger. Sur quoi je jugeai qu'ils avoient peu de sortes d'armures entr'eux , sinon des arcs et des flèches avec quelques jacques et hoquetons. - J'en vis d'autres qui portoient des casques et autres habillcmens de fer qui venoieht de Perse. J'en ai vu en la présence de Mangu-Cham qui étoient couverts de hoquetons faits de . peaux jointes ensemble , mais mal faites et de mauvaise grâce.
Avant que d'arriver à la Porte-de-Fer, nous trouvâmes un château des Alains qui étoit au eh a m ; cor il a subjugué tous ces pays-là. Nous commençâmes à y trouver des vignes et y bûmes
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du vin. Le lendemain nous vînmes à laPorte-de- Fer, qui est une ville qu'Alexandre le Grand fit bâtir, ayant la mer à l'orient. Il y a une petite plaine entre la mer et les montagnes le long de laquelle la ville s'étend jusqu'aux hautes montagnes , qui la ceignent du côté de l'occident , n'y ayant autre passage que par là ; car par la montagne il n'y a pas moyen d'y passer à cause de sa hauteur inaccessible, ni de l'autre côté aussi à cause de la mer. De sorte qu'il faut passer tout droit par le milieu de cette ville , où est une porte de fer dont la ville a pris son nom. Elle a quelque demi-lieue de long , et sur le haut de la montagne il y a un fort château, Sa largeur est d'environ un jet de pierre. Ses murailles sont très-fortes sans aucuns fossés, mais elle a plusieurs tours bâties de bonne pierre de taille bien polie. Les Tartares ont abattu le haut de ces tours et les boulevards de la muraille. Le pays des environs sembloit autrefois un paradis terrestre pour sa beauté et bonté.
À deux journées de là nous trouvâmes une autre ville , appelée Samaron , où il y avoit grand nombre de Juifs. Et l'ayant passée , nous vîmes que les murailles en descendoient du haut de la montagne jusqu'à la mer, et laissant ce chemin de la mer, qui se tournoit un peu vers le levant, nous prîmes celui d'en haut vers le sud,
Le lendemain nous passâmes par une ville dont les fondemens de murailles paroissoient eu-
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€ore et s'étcncloient d'une montagne à l'autre, et il n'y avoit aucun chemin par le haut. C etoient les murailles et clôtures qu'on avoit faites autrefois pour empêcher le passage des nations barbares, à savoir des nomades et pâtres des déserts, afin qu'ils ne pussent se venir jeter sur les pays cultivés et les villes habitées. Il y a un autre enclos de murailles où on dit que les Juifs sont enfermés; mais toutefois je n'en pus rien apprendre de bien certain, sinon que par toute la Perse il se trouve encore un grand nombre de ces gens-là.
Le jour suivant nous arrivâmes à une grande ville, appelée Samach, puis de là entrâmes en une large campagne, nommée Moan , par où passe le fleuve Cur, qui a donné le nom aux Curgiens ou Curges , que nous appelons Géorgiens ; et ce fleuve passe par le beau milieu de Tiphlis, qui est la ville capitale de ces Curgiens. Son cours va droit de l'occident à l'orient, et il s'embouche en la mer Caspienne. II porte d'excellens saumons. En cette campagne nous trouvâmes encore des Tartares, et il y passe aussi le fleuve Araxes,, qui vient de la grande Arménie, droit entre le midi et l'occident , dont elle est nommée terre d'Ararat , qui est l'Arménie. C'est pourquoi dans le livre des Rois il est rapporté que les fils de Sennachérib ayant mis à mort leur père, s'enfuirent au pays d'Arménie, ce qu'Esaïe appelle terre d'Ararat.
A l'occident de cette belle plaine est la Curgie , où ont habité autrefois les Crosmins ou Coras-
min s. Et à l'entrée des montagnes il y a une grande Tille , nommée Gange , qui en éloit la capitale., et empêehoit les Curgiens de descendre en îa campagne.
Après cela nous arrivâmes à un endroit où est un pont de bateaux qu'on a.voit attachés l'un à l'autre avec une grande chaîne de fer qui traversoit tout le £euve à l'endroit où le Cur et TAraxes se mêlent ensemble ? mais le Gur y perd son nom.