Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines
La iiolice dont nous taisons précéder cette traduction nouvelle appartient à Walter Scott ; elle est extraite d'un travail étendu que notre illustre contemporain a publié sous le litre de Mémoires sor Jonathan Swift , et dans lequel on trouve réunie à la consciencieuse érudition de rhistorien, et aux jugements éclairés du critique, une appréciation spéciale des Voyages de Gulliver telle qu’on pouvait l’attendre du plus éminent des romanciers de notre époque. Les investigations auxquelles s’est livré l’auteur de V Antu^uaïre , sur les sources où Swift a puisé ses ingénieuses lictions , sur les allusions politiques que ces fictions renferment, sur les systèmes philosophiques qu’elles réduisent à leur juste valeur, sur les usages et les préjugés humains qu’elles attaquent par le ridicule; tout cet ensemble de recherches, clairement exposé, fait apparaître la réalité à travers le voile de l’allégorie.
Après avoir accompli notre devoir d’éditeurs en donnant la traduction fidèle et complète d’un livre jusqu’à ce jour si étrangement défiguré , il nous a semblé qu’il nous restait encore à introduire ce livre dans notre littérature sous les auspices de l’homme qui l'a le plus approfondi et le mieux apprécié, surtout lorsque cet homme s’ajipelait Walter Scott.
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ol insouciante charité de deux
A vie de Swift est un sujet plein d’intérêt et d’instruction pour tous ceux qui aiment a méditer sur les vicissitudes dont se compose la destinée des hommes célèbres par leurs talents et par leur renommée. Dénué de toutes ressources à sa naissance , élevé par la froide oncles , privé des honneurs
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universitaires, réduil pendant plusieurs années au patronage impuissant de sir William Temple, les premières pages de riiistoire de Swift offrent le tableau du génie humilié et trompé dans ses espérances. Malgré tous ces désavantages , il parvint a être le conseil d’un ministère britannique, le plus habile défenseur de son système d’administration , et l’intime ami de tous les hommes remarquables par leur noblesse ou leurs talents sous le règne classique de la reine Anne.
Les événements de ses dernières années présentent un contraste non moins frappant. Enveloppé dans la disgrâce de ses patrons, il fut persécuté, s’exila de l’Angleterre, vécut séparé de ses amis , et puis tout â coup acquit un degré de popularité qui le rendit l’idole de l’Irlande, et l’effroi de ceux qui gouvernaient ce royaume. Sa vie privée iTest pas moins extraordinaire. 11 aima deux des plus belles et des plus intéressantes femmes du temps, et il en fut tendrement aiiué; mais il était dans sa destinée de ne jamais former avec aucune d’elles une union heureuse et paisible, et il les vit successivement descendre au tombeau avec la conviction que leur maladie mortelle avait pour cause la douleur de leurs espérances déçues, et une affection mal récompensée.
Les talents de Swift, source de sa renommée et de son orgueil, dont l’éclat avait si long-temps ébloui et charmé le monde, furent obscurcis par la maladie, pervertis par les passions 'a mesure qu’il approcha du terme de sa vie , et avant qu’il l'eût atteint, ils étaient bien au-dessous de ceux des hommes les plus ordinaires.
La vie de Swift est donc une leçon importante pour les hommes célèbres; elle leur enseignera que, si le génie ne doit pas se laisser accabler par le malheur, la renommée, quelque grande qu’elle soit, ne doit pas encourager la présomption. En lisant l’histoire de cet homme illustre, ceux que le sort a privés des brillantes qualités dont il était doué , ou qui ont manqué l’occasion de les développer, se convaincront que le bonheur ne dépend ni d’une influence politique ni d’une grande gloire.
SÜK JOiXATHAN SWIFT
vu
Jonathan Swift, docteur en théologie, et doyen de Saint- Patrick de Dublin , descendait d’une branche cadette de la famille des Swift, du comté d’York, qui était établie dans cette province depuis bien des années.
Son père était le sixième ou le septième des bis du révérend Thomas Swift, vicaire de Goodrich : le nombre des descendants de cet ecclésiastique , et la modicité de leur fortune , ne permettent pas de marquer avec plus d’exactitude l’ordre de sa descendance. Le doyen nous a appris lui-meme que son père obtint quelques agences et quelques emplois en Irlande.
Jonathan naquit à Dublin dans une petite maison de la Cour
de llocys, que les habilants de ce quai lier mmilreul encore. Son enfance fut, comme celle de son père, marquée par une circonslance singulière : ce ne fut pas cette fois le berceau qui
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fut pillé par des soldats , ainsi que cela était arrivé a Thomas Swift; ce fut l’enfant qui fut enlevé.
La nourrice , qui était de Wliitehaven , fut rappelée dans son pays par un parent mourant dont elle attendait un legs. Elle était si attachée à l’enfant confié a ses soins , qu’elle l’emmena avec elle, sans en prévenir mistress Swift. 11 resta trois ans a Whitehaven ; sa santé était si délicate que sa mère ne voulut point hasarder un second voyage , et le laissa à la femme qui lui avait donné celte preuve d’attachement. La bonne nourrice eut un tel soin de l’éducation de l’enfant, que, lorsqu’il revint a Dublin , il savait épeler; a cinq ans il lisait déjà dans la Bible.
Swift paitagea l’indigence d’une mère qu’il aimait tendrement, et subsista des bienfaits de son oncle Godwin. Cette dépendance semble ’^avoir fait, dès l’enfance, une profonde impression sur son caractère hautain ; et de celte époque commença à se montrer en lui cet esprit de misanthropie , qu’il ne perdit qu’avecl’usage de ses facultés morales. Enfant posthume, élevé par charité , il s’accoutuma de bonne heure a regarder le jour de sa naissance comme un jour de malheur, et il ne manquait pas , a cet anniversaire, de lire le passage de l’Écriture dans lequel Job déplore et exècre le jour où l’on annonça dans la maison de son père « qu’il était né un enfant mâle. »
A l’âge de six ans , on l’envoya a l’école de Kilkenny , fondée et dotée par la famille d’Ormond. On y montre encore aux étrangers le pupitre de Swift , sur lequel il avait gravé son nom avec un couteau.
De Kilkenny , Swift fut envoyé , a l’âge de quatorze ans , au collège de la Trinité a Dublin. Il paraît , d’après les registres, qu’il y fut reçu comme pensionnaire le 24 avril 4 682 , et eut pour maître Saint-George Ashe. Son cousin, Thomas Swift, fut admis a la même époque, et les deux noms de famille, portés sur les registres sans les noms de baptême, ont jeté de l’incertitude sur quelques points minutieux de la biographie du doyen.
Lorsque Swift fut admis a l’université, on exigea qu’il s’occupât des éludes ordinaires de cette époque; et il y en avait quelques-unes qui convenaient peu a son génie. On lui recom-
SLR JONATHArs' SWIFT. ix
manda en vain la logique , alors réputée la science par excellence : il avait une répugnance naturelle pour les sophismes de Smiglecius , de Keckermannus , de Burgersdicius , et autres
graves docteurs que nous connaissons à peine aujourd’hui. Son maître ne put obtenir de lui faire lire trois pages de ces savants en ns, quoiqu’il fût indispensable d’avoir une teinture des commentateurs d’Aristote pour passer son examen. Il négligea également toutes les études qui ne lui plaisaient pas. 11 lisait moins pour s’instruire que pour s’amuser, ou pour écarter de tristes réflexions. Mais ses lectures étaient nécessairement variées ; et il devait avoir beaucoup lu , car il avait jeté déjà sur le papier une esquisse du Conte du Tonneau, qu’il avait montré a M. Waryng. Que faut-il conclure de ceci ? Qu’un étudiant paresseux du dix-septième siècle pouvait , par des lectures faites pour passer le temps dans des heures de loisirs, acquérir des connaissances qui étonneraient un étudiant appliqué de notre temps.
Nous n’avons pas de données certaines pour pouvoir juger de l’étendue du savoir de Swift ; on ne peut pas dire qu’il eût des connaissances profondes , mais certainement elles étaient variées. Ses écrits annoncent que l’iiistoire et la poésie , anciennes et modernes, lui étaient familières : il n’est jamais
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embarrassé pour citer, à l’appui du sujet qu’il traite, les passages des classiques les plus propres à l’expliquer. Quoiqu’il n’eût pas une grande idée de ses connaissances, et qu'il s’accusât d'avoir perdu un degré universitaire par sa paresse et son ignorance ; quoiqu’il relevât avec véhémence ceux qui accordaient le titre de savant ’a un homme dont la plus grande partie de la vie n’avait pas été consacrée à l’étude , il ne faisait pas grand cas d’un étudiant qui n’avait que de l’application.
Tandis que Swift suivait ainsi ses études sans assiduité et selon ses caprices, il eût été contraint de les interrompre si, à la mort de son oncle Godwin , qui révéla le dérangement de ses affaires, il n’avait trouvé un patron dans son oncle Dryden William Swift. M. Dryden vint au secours de son neveu ; il y mit, a ce qu’il paraît, plus de grâce et de bienveillance que son frère Godwin; mais sa fortune, peu considérable, ne lui permettait pas d'être plus libéral que son frère. Swift a toujours chéri sa mémoire, et parle souvent de lui comme du meilleur des parents. 11 racontait souvent un incident arrivé pendant qu’il élait au collège, et dont Willoughby Swift, son cousin , fils de Dryden William, était le héros.
Swift, étant assis dans sa chambre, n’ayant pas un sou vaillant , aperçut dans la cour un matelot qui paraissait demander l’appartement d'un des étudiants. Il lui vint à l’esprit que cet homme pouvait être chargé de quelque message de son cousin Willoughby , alors négociant établi a Lisbonne. A peine cette idée lui avait-elle passé par la tête , que la porte de sa chambre s’ouvre^ et l'étranger , s’approchant de lui , tire de sa poche une grande bourse de cuir remplie d’argent qu'il étale devant Swift, comme un présent du cousin Willoughby. Swift, en extase, offrit au messager une partie de son trésor, que l'honnête matelot ne voulut pas accepter.
Depuis ce moment, Swift, qui avait connu les raallîeursde l’indigence , résolut d'administrer son modique revenu de manière'a ne plus se trouver réduit aux dernières extrémités. Il mit tant d'ordre dans sa manière de vivre, que, d’après ses ournaux que l’on a conservés, il est évident qu'il pouvait se
SUR JONATHAN SWIFT, rendre coinpic , a un sou près, de sa dépense de chaque année, depuis le temps qu’il était au collège jusqu’au moment où il perdit l’usage de ses facultés morales.
En ^688 , la guerre éclata en Irlande; Swift était alors âgé de vingt-un ans. Léger d’argent, sinon d’instruction, passant pour n’en pas avoir, avec la tache de turbulence et d’insubordination attachée à son caractère, et sans un seul ami pour le protéger , lui faire accueil et l’entretenir, il quitta le collège de Dublin. Guidé, il faut croire, plutôt par l’affection que par l’espérance , il prit la roule de l’Angleterre et se rendit chez sa mère, qui habitait alors le comté de Leicester. Mistress Swift, qui était elle-même dans une situation dépendante et précaire, recommanda a son fils de solliciter la protection de sir William
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Temple, dont la femme élait sa parente, et avait connu la famille des Swift : Thomas Swift , cousin de notre auteur , ayant été chapelain de sir William.
On fit la demande, et elle fut accueillie: mais pendant quelque temps , il n’y eut de la part de sir William Temple aucune marque de confiance ni d’affection. L’homme d’état accompli , le littérateur poli, fut probablement peu satisfait du caractère irritable et des connaissances imparfaites de son nouveau commensal. Mais les préventions de sir William s’affaiblirent par degrés : l’esprit d’observation de Swift lui donna les moyens de plaire, et il accrut ses connaissances par une étude suivie a laquelle il consacrait huit heures par jour. Ce temps , bien employé , rendit un homme né avec les facultés de Swift un trésor inappréciable pour un patron comme Temple , chez lequel il demeura deux ans. La mauvaise santé de Swift le força d’interrompre ses études. Une indigestion avait refroidi son estomac, et l’avait rendu sujet à des étourdissements qui le mirent a deux doigts de la mort ; il en ressentit les effels toute sa vie. A une époque, il se trouva si malade, qu’il alla en Irlande dans l’espérance que l’air natal pourrait lui faire du bien; mais n’eu éprouvant aucun soulagement, il revint a Moor-Park, où il employait a Tétude les intervalles de calme que lui laissait celte espèce d’infirmité.
Ce fut alors que sir William Temple lui donna une grande marque de confiance en lui permettant d’être présenta ses entrevues confidentielles avec le roi Guillaume , quand ce monarque venait a Moor-Park : distinction que Temple devait à l’intimité qui avait existé entre eux en Hollande, qu’il recevait avec une respectueuse aisance , et qu'il reconnaissait par de sages conseils constitutionnels. Quand la goutte retenait sir William au lit, c’était Swift qui était chargé d’accompagner le roi; et tous les biographes du poète ont répété que Guillaume lui offrit une compagnie de cavalerie, et lui apprit a couper les asperges à la manière hollandaise. H ne serait pas juste de taire l’avantage qu’il retira d’apprendre , par l’exemple du roi , à manger ce légume a la hollandaise, c’est -a-dire, de manger l’asperge
SUR JONATHAN SWIFT
entière , tête et queue. Des avantages plus solides furent offerts à son ambition ; on lui fit espérer de l’avancement dans l’état ecclésiastique auquel il se destinait par goût et par la perspective qui s’ouvrait devant lui. La grande confiance qu’on avait en lui justifiait ces espérances. Sir William Temple le chargea de présenter au roi Guillaume les raisons qui devaient le déterminer à consentir au bill pour la trîennalüé du parlement ; et il confirma l’opinion de Temple par plusieurs arguments tirés de l’histoire d’Angleterre. Mais le roi persévéra dans son opposition , et le bill fut rejeté par l’influence de la couronne a la Cliambre des Communes. Ce fut la première relation que Swift eut avec la cour ; et il disait souvent a ses amis que c’était ce qui avait servi a le guérir de sa vanité : il avait probablement compté sur le succès de sa négociation , et il fut mortifié de la voir échouer.
Quand Swift retourna en Irlande, pourvu d’une place de cent livres sterling, les évêques auxquels il s’adressa pour être ordonné, exigèrent un certificat de sa bonne conduite pendant sa résidence chez sir William Temple. La condition était désagréable : pour obtenir le certificat, il fallait se soumettre, il fallait faire une demande. Swift mit cinq mois a s’y décider. Il envoya une lettre d’excuse, et la requête fut accordée; la