‹ Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines (volume 2)Chapitre 2 sur 25 · XIV NOTICE · texte numérisé non relu

XIV NOTICE

lettre de Swift fut vraisemblablement le premier pas de sa réconciliation avec sou patron. En moins de douze jours il reçut l’attestation qu’il désirait, car ses lettres d’ordination comme diacre sont datées du 1 8 octobre ^ 694 , et celles de prêtrise du 15 janvier 1695. Sir William Temple, il faut le croire, avait ajouté au certificat demandé quelque recommandation pour lord Capel , alors vice-roi d’Irlande ; car presque aussitôt après que Swift eut été ordonné prêtre , il fut nommé à la prébende de Kilroot, dans le diocèse de Connor, qui valait environ cent livres sterling par an. Il se retira sur son petit bénéfice, et y vécut comme un ministre de village.

La vie qu’il menait à Kilroot, si différente de celle de Moor- Park , où il jouissait de la société de tout ce qui était noble par le génie ou la naissance, lui devint bientôt insipide. Dans ces entrefaites. Temple, depuis qu’il était privé de Swift, sentait la perte qu’il avait faite, et il lui témoigna le désir de le voir revenir à Moor-Park. Tandis que Swift hésitait avant de renoncer au genre de vie qu’il avait choisi , pour reprendre celui qu’il avait abandonné, une circonstance, qui peint toute la bienfaisance de son caractère, semble avoir fixé sa détermination. Dans une de ses excursions, il avait rencontré un ecclésiastique avec lequel il se lia , parce qu’il le trouva fort instruit , modeste, et très moral. Ce bon desservant était père de huit enfants , et sa cure lui rapportait quarante livres sterling. Swift, qui n’avait point de chevaux, lui emprunta sa jument noire, sans lui faire part de son dessein, se rendit a Dublin, résigna sa prébende de Kilroot , et obtint qu’elle fût transférée a son nouvel ami. Le visage du bon vieillard exprima, dans le premier moment , le plaisir qu’il éprouvait de se voir nommé a un bénéfice; mais , quand il sut que c’était celui de son bienfaiteur, qui avait résigné en sa faveur, sa joie prit une expression si touchante de surprise et de reconnaissance , que Swift, profondément affecté lui-même, disait qu’il n’avait jamais eu dans sa vie autant de plaisir que ce jour-la. Quand Swift partit, le bon ecclésiastique le pressa d’accepter la jument noire, qu’il ne refusa pas , de peur de le mortifier. Monté , pour

SUR JONATHAN SWIFT. ?lv

la première fois, sur un cheval qui lui appartenait, ayant quatre-vingts livres sterling dans sa bourse , Swift prit la route d’Angleterre , et reprit à Moor-Park la place de secrétaire confidentiel de sir William Temple.

Tandis que Swift se livrait a son goût pour la littérature, et que cette illusire amitié semblait lui promettre un avenir agréable, il se préparait, sans s’en apercevoir, une suite de malheurs pour le reste de ses jours. Ce fut pendant son second séjour a Moor-Park , qu’il fit la connaissance d’Estber Johnson , plus coî^nue sous le nom poétique de Stella.

Swift, se fiant à son tempérament froid et a son humeur inconstante pour ne point former d’attachement imprudent , a pris la résolution de ne songer au mariage que lorsqu’il aura une existence assurée ; alors meme il sera si difficile à contenter qu’il pourrait bien remettre la partie jusqu’à sa mort : les apparences d’attachement dans lesquelles son ami croit apercevoir des symptômes d’une passion ne sont que l’effet d’une humeur active et inquiète qui a besoin d'aliment ; il saisit la première occasion d'amusement qui se présente, et la cherche souvent dans une galanterie insignifiante; tel est son but auprès de la jeune personne en question : « C’est « une habitude, dit-il, à laquelle je renoncerai sans effort « quand je voudrai en prendre la résolution, et que je laisserai « à l’entrée du sanctuaire sans aucun regret. »

A cette espèce d’attachement en succéda un plus sérieux ; Jane Waryng, sœur de son ami de collège Waryng, que, par une affectation poétique assez froide, il nommait Varina, attira son attention pendant le séjour qu’il fit en Irlande lorsqu’il quitta sir William Temple.

Une lettre adressée à la meme personne quatre ans après est d’un ton bien différent : Varina a disparu ; c'est à miss Jane Waryng que notre auteur écrit : dans un intervalle de

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