CHAPITRE III
L’auteur étudie la langue du pays ; le llouyhnhnm, son maître, s’applique à la lui enseigner.
— Description de celle langue.
— Plusieurs Houyhnhnms de qualité viennent voir l’auteur par curiosité. — Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages.
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A principale affaire était d’étudier la langue que le Houyhn— hnm mon maître(cest ainsi que je l’appellerai
désormais), ses enfants et tous ses domestiques étaient très -empressés de m’enseigner; car ils regardaient comme un prodige qu’une brute donnât tant de signes de raison. Je montrais du doigt chaque chose, et en demandais le nom, que je retenais dans ma mémoire, et que j’écrivais quand j’étais seul sur mon journal de voyage ; et je tcàchais de prendre l’accent , en priant quelqu’un de la maison de prononcer les mots plusieurs fois devant moi : pour ce service , un hidet alezan , l’un des domestiques inférieurs du logis , était toujours prêt h m’aider.
Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge; et leur langue ressemble plus au hollandais ou cà l’allemand qu’à aucun autre dialecte de l’Europe; mais elle est beaucoup plus gracieuse et plus expressive. L’empereur Charles - Quint avait fait la
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même observation, lorsqu’il dit que s'il avait à parler à
sou cheval, il lui parlerait allemand.
Mon maître avait tant d’impatience de me voir parler sa langue pour pouvoir s’entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, qu’il emplovait toutes ses heures de loisir à m’instruire. Tl était convaincu , comme il me l'a avoué depuis, que j'étais un yahou; mais ma propreté, ma politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, rétonnaient : ces qualités étaient tout-à-fait opposées à la nature connue de ces animaux. Mes habits lui causaient aussi beaucoup d’embarras , et il se demandait à lui-même s’ils faisaient ou non partie de mon corps ; car je ne me déshabillais le soir, pour me coucher, que lorsque toute la maison était endormie , et je me levais le matin et m’habillais avant qu’aucun fut éveillé. Mon maître avait grande envie de savoir de quel pays je venais , où et comment j’avais acquis ces apparences de raison qui perçaient dans toutes mes actions ; il désirait connaître enfin toute mon histoire de ma propre bouche, et il se flattait que ce serait liientôt , vu les progrès que je faisais de jour en jour dans l’intelligence et dans la prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j’avais appris, et j’écrivis tous ces termes avec l’anglais au-dessous. Dans la suite, je m’aventurai à écrire en présence de mon maître ; cela me causa beaucoup d’ennui , car il fallait que j’expliquasse ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n’ont aucune idée de tout ce qui concerne les livres et la littérature.
Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d’entendre la plupart des questions de mon maître , et trois mois après je fus assez habile pour lui répondre passablement. Il était extrêmement curieux d’apprendre de quel pays je venais, et comment j’avais appris à contrefaire l'animal raisonnable, n’étant qu’un yahou. Car ces yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant ( les seules parties de ma personne visibles pour lui ) , avaient bien, disait -il, une espèce de ruse et une grande disposition à la malice; mais c’étaient les plus indociles de toutes les brutes. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j’avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand batiment de bois fait avec des troncs d'arbre ; que mes compagnons m’avaient mis à terre sur cette côte et m’avaient abandonné. Ce fut avec de grandes difficultés et en recourant à plusieurs signes, que je parvins à me faire entendre. Mon maître me répliqua qu’il fallait que je me trompasse, sinon que j’avais dit la chose qui n’était pas, c’est-à-dire que je mentais. Les Houybnbnms dans leur langue n’ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté. Il regardait comme impossible qu’il y eût des terres au-delà des eaux de la mer, et qu’un vil troupeau de brutes put faire flotter sur cet élément un grand batiment de bois , et le conduire à son gré. A peine , disait-il , un Houyhnbnm en pourrait -il faire autant, et sûrement il n’en confierait pas la conduite à des yahous.
Ce mot Houybnhnm , dans leur langue , signifie che-
val , et veut dire , selon son étymologie , la perfection de la nature, .le répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que dans quelque temps je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Tl voulut bien enjoindre à sa cavale, à son poulin, à sa pouliche et à tous ses domestiques , de ne laisser échapper aucune occasion de me perfectionner dans la langue, et tous les jours il consacrait lui-même deux ou trois heures à mon instruction.
Quelques chevaux et cavales de distinction vinrent souvent à la maison , attirés par le rapport qu’on leur avait fait du yaliou merveilleux qui parlait comme un Houvhnhnm, et montrait dans ses paroles et ses actions certaines lueurs de raison. Ils prenaient plaisir à causer avec moi, et me faisaient des questions auxquelles je répondais de mon mieux. Tout cela contrihuait à me fortifier dans l’usage de la langue ; en sorte qu’au bout de cinq mois j’entendais tout ce qu’on me disait, et m’exprimais assez bien sur la plupart des choses.
Les Houyhnhnms, qui venaient rendre visite à mon maître dans l’intention de me voir et de me parler, avaient de la peine à croire que je fusse un véritable yahou, parce que , disaient-ils , j’avais une peau fort différente de ces animaux , excepté sur le visage et sur les pattes de devant. Mais je découvris mon secret à mon maître, forcé à cet aveu par un accident qui ju’arriva.
J’ai déjà dit au lecteur que chaque soir, quand toute la maison était couehée , ma coutume était de me dés-
VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 175 habiller et de me couvrir de mes habits. Un jour mou maître m’envoya de grand matin son laquais le bidet alezan. Lorsqu’il entra dans ma chambre, je dormais
profondément; mes habits étaient tombés, et ma chemise était retroussée : je me réveillai au bruit qu’il ht , et je remarquai qu’il s’acquittait de sa commission d’un air inquiet et embarrassé. Il s’en retourna aussitôt vers son maître, et lui raconta confusément ce qu’il avait vu. Je devinai bientôt l’aventure; car, lorsque j’allai rendre mes devoirs à Son Honneur, il me demanda d’abord ce que voulait dire le conte que son laquais avait fait le matin; qu’il lui avait dit que je
ii’étais pas en dormant le même qu’en veiUant, et
qu’il avait vu des parties de ma peau blanches ,
d’autres jaunes ou moins blanches, et quelques-unes
très-brunes.
J'avais jusque-là caché ce secret, afin de n’être point confondu avec la maudite et infâme race des yahous ; mais, hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D’ailleurs, mes habits et mes souliers commençaient à s’user; et comme il m’aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d’un yahou ou de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas long-temps caché. Je dis donc à mon maître que dans le pays d’où je venais , ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour l’honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des saisons ; et que j’étais prêt à lui faire voir clairement la preuve de ce que je venais de lui dire, s’il lui plaisait de me le commander; et ne lui cacherais seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l’étonner; il ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu’elle nous avait donné. « Pour nous , ajouta-t-il , nous ne rougissons d’aueune partie de notre corps. Cependant vous ferez à cet égard ce qu’il vous plaira. »
Alors je déboutonnai d’abord mon habit, et je le quittai; j’ôtai de même ma veste, mes souliers, mes bas et mes culottes; puis je laissai tomber ma chemise jusqu’à ma ceinture , et par décence je la roulai autour de ma taille.
Mon maître regardait toutes mes opérations avec curiosité et admiration. Tl leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant entre son sabot et son paturon , et les examina attentivement ; alors il toucha doucement mon corps, et tourna plusieurs fois autour de moi ; après quoi il me dit gravement qu’il était clair que j’étais un vrai yahou, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce qu’en ce que je n’avais point de poil sur la plus grande partie de mon corps; que j’avais les griffes plus courtes et un peu autrement conformées, et que j’affectais de ne marcher que sur mes
pieds de derrière. Il n’en voulut pas voir davantage, et me permit de reprendre mes habits, parce qu’il me vit grelotter de froid.
Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner sérieusement le nom d’un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vouloir bien m’épargner une dénomination si ignominieuse , et de recommander la même chose à sa famille , à ses domestiques et à tous ses amis. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n’aurais pas besoin d’en changer ; et à l’égard de ce que son laquais avait pu voir, Son Honneur voudrait bien lui ordonner de u’en point parler.
Mon maître consentit gracieusement à tout cela; aussi le secret fut-il gardé sur mes habits jusqu’au moment où ils furent tout-à-fait usés , ce qui m’obligea à les remplacer par divers moyens dont je parlerai ensuite. H m’exhorta en même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu’il était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner, que de me voir blanc et sans poil , et qu’il avait une envie extrême d’apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là il prit encore plus de peine pour m’instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies , et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup d’égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il le disait aux gens à part), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.
Tous les jours , lorsque j’étais avec lui , outre le soin qu’il prenait de m’enseigner la langue, il me faisait mille questions sur moi-même, auxquelles je répondais de mon mieux ; ce qui lui avait déjà donné quelques idées générales et imparfaites de ce que je lui devais dire en détail dans la suite. 11 serait inutile d’expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse : je dirai seulement que la première fois que je lui rendis compte de ce qu’il me demandait d’une manière régulière et complète, je commençai ainsi ;
« Je suis venu d’un pays très-éloigné , comme j'ai déjà essayé de le faire entendre à Votre Honneur, accompagné d’environ cinquante de mes semblables, et dans un vaisseau, c’est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches; et nous avions ainsi traversé les mers. » Là je décrivis la forme de ce vaisseau le mieux
(jü’il me fut possible ; et ayant déployé mon mouchoir, je lui montrai comment le vent qui enflait les voiles nous faisait avancer. Je lui dis qu’à l’occasion d’une querelle qui s’était élevée parmi nous, j’avais été exposé sur cette côte, et que j’y marchais au hasard jusqu’au moment où il me délivra de la persécution de ces exécrables yahous. 11 me demanda alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des bêtes. Je lui dis qu’il m’était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s’il ne me donnait sa parole, et s’il ne me promettait sur son honneur et sur sa conscience de ne point s’offenser de tout ce que je lui dirais; qu’à cette condition seule je poursuivrais mon récit, et lui exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avais promis de lui raconter.
11 m’assura positivement qu’il ne s’offenserait de rien. Alors je lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures semblables à moi , et qui , dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j’avais voyagé, étaient les seuls animaux dominants et raisonnables; qu’à mon arrivée en ce pays j’avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison , de même que lui et tous ses amis pouvaient l’être de trouver des signes de cette raison dans une créature qu’il leur avait plu d’appeler un yahou , et qui ressemblait , à la vérité , à ces vils animaux , dont la dégénération me semblait inexplicable, J’ajoutai que si jamais le ciel permettait que
je retournasse dans mon pays, et que j’y publiasse la relation de mes voyages, comme j’avais l’intention de le faire, tout le monde croirait que je dirais la chose qui n’est point, et que ce serait une histoire fabuleuse et impertinente que j’aurais inventée; et sauf le respect que j’avais pour lui, pour toute son honorable famille, et pour tous ses amis, j’osai l’assurer qu’on ne croirait jamais dans mon pays qu’un Houylinhnm fût l’animal raisonnable et supérieur d’une contrée, et qu’un yabou n’y fût qu’une bête.
Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les discours de l’auteur sont désapprouvés par son maître. — L’auteur donne de plus amples détails sur lui-même , et sur les accidents de son voyage.
ON maître en m’écoutant paraissait extrêmement embarrassé , parce que douter de ce qu’on entend ou ne point y ajouter foi sont des opérations de l’esprit auxquelles les Houyhnhnms si peu accoutumés , qu’ils ne savent comment se conduire lorsque les circonstances les obligent à cet exercice mental. Je me souviens même qu’en m’entretenant quelquefois avec mon
VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 183 maître au sujet des qualités de l’espèce humaine dans les autres parties du monde, quand j’avais l’occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaueoup de peine à eoneevoir ce que je lui voulais dire , bien qu’il eût sur tout autre point beaucoup de pénétration ; il raisonnait ainsi : « L’usage de la parole nous a été donné pour nous eommuniquer les uns aux autres ee que nous pensons , et pour êtr(î instruits de ce que nous ignorons. Or, si quelqu’un dit la chose qui n’est pas, il n’agit point selon l’intention de la nature, paree que l’on ne peut dire que eelui à qui il parle l’ait réellement entendu ; loin de lui procurer de l’instruetion, il le laisse dans un état pire que l’ignorance, puisqu’il l’a induit à eroire qu’une ebose blanebe est noire, qu’une chose eourte est longue. » Telle est l’idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, si parfaitement eomprise et si universellement pratiquée par nous autres humains.
Pour revenir à l’entretien particulier dont il s’agit, lorsque j’eus assuré Son Honneur que les jahous étaient dans mon pays les animaux seuls dominants (ce qui, me dit-il, passait son intelligence), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quels étaient parmi nous leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions en très-grand nombre; que pendant l’été ils
paissaient dans les prairies , et que pendant l’hiver ils restaient dans leurs maisons, où ils avaient des ^ahous pour les servir, pour peigner leurs crins, pour nettoyer
et trotter leur peau, pour laver leurs pieds, pour leur donner à manger, et pour faire leurs lits. « Je vous entends, reprit-il, c’est-à-dire que, quoique vos yahous se flattent d’avoir un certain degré de raison , les Houyhnhnms sont toujours vos maîtres. Plût au ciel seulement que nos yahous fussent aussi dociles que ceux de votre pays ! »
Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d’en dire davantage sur ce sujet, parce que j’étais sûr que l’explication qu’il me demandait lui serait trèsdésagréable. « Je veux savoir tout, me répliqua- 1- il ; continuez, et ne craignez point de me faire de la peine. — Eh bien! lui dis-je, puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les Houyhnhnms, que nous appelons chevaux , sont regardés parmi nous comme les animaux les plus beaux et les plus nobles ; ils sont
VOYAGE CHEZ LES HOCYHNHNMS. 185 estimés pour leur vigueur et leur vitesse , et lorsqu’ils appartiennent à des personnes de qualité, on leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars,
et on a pour eux toutes sortes d’attentions et de soins, tant qu’ils sont jeunes et qu’ils se portent bien ; mais, dès qu'ils commencent à vieillir ou h prendre quelques maux de jambes, on s’en défait aussitôt, et on les vend à des yahous qui les occupent cà des travaux durs , pénibles, bas et honteux, jusqu’à ce qu’ils meurent. Alors on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne leurs cadavres aux oiseaux de proie et aux chiens. Mais
les chevaux de race commune ne sont pas aussi bien lotis. Leurs maîtres sont en général des fermiers, des voituriers et autres gens du bas peuple, qui leur imposent un plus rude travail , et les nourrissent plus mal .
Je lui décrivis de mon mieux notre manière de monter à cheval,
VOYAGE CHEZ LES HOLYHNHNMS. 187 Ja forme et Fusage de la bride ,
de la selle.
QTATRIEME PARTIE, de l'éperon ,
du fouet, enfin des harnais et des roues.
J’ajoutai que l’on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d’une certaine substance très-dure, appelée fer, pour conserver leur sabot et
VOYAGE CHEZ LES liOUYHXHNMS. 181)
l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux sur lesquels nous voyageons le plus souvent.
Mon maître, après avoir proféré quelques expressions de vive indignation , s’étonna que nous eussions la hardiesse de monter sur le dos d'un Houyhnhnm; car il était sûr que le plus faible des Houyhiihnms de sa maison serait assez fort pour jeter à terre le plus vigxtureux des yahous, et s’il ne s’en débarrassait pas ainsi, il pourrait, en se roulant sur le dos, écraser la bête. Je lui répondis que nos Houybnhnms étaient ordinairement domptés et dressés à l’àge de trois ou quatre ans pour les différentes lins auxquelles nous les destinions , et que si quelqu'un d’eux était par trop indolent ou vicieux , on l’occupait à tirer des char^ rettes; qu’en général on les accablait de coups pendant leur jeunesse, lorsqu’ils commettaient la moindre in-
cartade; que les mâles, destinés à porter la selle ou à traîner des voitures , étaient ordinairement coupés deux ans après leur naissance , pour les rendre plus
doux et plus dociles; qu’ils étaient sensibles aux récompenses et aux clicàtiments; mais je priai Son Honneur de remarquer qu’ils n’avaient pas le plus léger degré de raison , qu’ils n’en avaient pas plus que les yahous de son pays.
J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées; car la langue des Houyhnbnms n’est pas ricbe , attendu que leurs besoins et leurs passions sont moins nombreux que les nôtres.
Mais il est impossible de peindre le noble courroux de mon maître, lorsque je lui eus exposé le traitement barbare que nous faisions subir aux Houybnbnms, et particulièrement notre usage de les couper pour les rendre plus serviles et pour les empêcher de perpétuer leur race. Il convint que s’il y avait un pays où les yahous fussent les seuls animaux raisonnables , il était juste qu’ils y fussent les maîtres, et que tous
VOYAGE CHEZ LES HOLYHNHNMS. I9I les autres animaux se soumissent à leurs lois, parce que la raison doit toujours l’emporter tôt ou tard sur la force brute. Mais en considérant la structure de notre corps , et spécialement du mien , il pensait qu’aucune créature d’égale grosseur n’était plus mal adaptée à employer sa raison aux besoins ordinaires de la vie. Il me demanda en même temps si les yabous de mon pays me ressemblaient, ou bien s’ils ressemblaient à ceux de son pays. Je lui dis que j’étais aussi bien fait que la plupart de ceux de mon âge; mais que les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate, et que celle des femelles était ordinairement blanche comme du lait. Il me répliqua qu’il y avait à la vérité quelque différence entre les yabous de sa basse-cour et moi; que j’étais plus propre qu’eux, et n’étais pas tout-à-fait aussi laid ; mais que par rapport aux avantages solides, il croyait qu’ils l’emportaient sur moi; que mes ongles ne pouvaient être d’aucun usage; que mes pieds de devant ne pouvaient être proprement nommés ainsi , car il ne m’avait jamais vu marcher sur eux; qu’ils étaient trop tendres pour supporter le contact de la terre ; que je les laissais le plus souvent découverts, et que le vêtement que je leur appliquais parfois n’était pas de même forme ni aussi fort que celui de mes pieds de derrière. 11 me dit que je ne pouvais marcher avec sûreté ; car si un de mes pieds de derrière venait à glisser, il fallait nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute la conliguration de mon corps , la platitude de mon visage, la proéminence de mon nez, la situation
m QLATU1E3IE PARTIE,
de mes yeux , placés directement en face, de sorte que je ne pouvais regarder ni à ma droite ni à ma gauche sans tourner la tète. 11 dit que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c’était apparemment pour cela que la nature y avait mis autant de jointures. H ne
\ oyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de derrière; qu’ils étaient trop faibles ou trop tendres pour n’ètre pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles , s’ils n’étaient couverts de la peau de quelque autre bête; que mon corps n’avait aucune défense contre la chaleur et le froid , sinon le vêtement que j’avais l’ennui et la peine de mettre et de quitter tous les jours; qu’enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des yabous, que les plus faibles les fuyaient, et que les plus forts les évitaient. Il inférait de là qu’en supposant que nous fussions doués de raison , il ne
VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 193 concevait pas comment nous pourrions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et par conséquent comment nous pourrions en tirer aucun service. « Cependant, ajouta-t-il , nous laisserons ce sujet pour le moment. «» Et il me marqua le désir de connaître ce qui me concernait personnellement , le lieu de ma naissance , et mes actions ou les évènements de ma vie avant mon arrivée dans la contrée.
Je répondis que j’avais le plus grand désir de lui donner satisfaction sur tous les points qui pouvaient exciter sa curiosité, mais que je doutais fort qu’il me fut possible de m’expliquer assez clairement sur des matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée; car je n’avais rien remarqué de semblable dans son pays; que néanmoins je ferais mon possible, et que je tacherais de m’exprimer par des similitudes et des métaphores , le priant de vouloir bien m’aider lorsque les termes me manqueraient, ce qu’il me promit très-obligeamment.
Je lui dis donc que j’étais né d’honnêtes parents, dans une île qu’on appelait l’Angleterre , qui était si éloignée, que le plus vigoureux de ses domestiques pourrait à peine faire ce voyage pendant la course annuelle du soleil; que j’avais d’abord exercé la chirurgie , c’est-à-dire l’art de guérir les blessures et les lésions du corps provenant d’accidents ou de violences; que mon pays était gouverné par une femelle de notre espèce que nous appelions la reine; que j’avais quitté ce pays pour tacher de m’enrichir, et de me n 25
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mettre en état de me soutenir moi et ma famille; que, dans le dernier de mes voyages, j’avais été capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante yahous sous moi, dont la plupart étaient morts en chemin, en sorte que j’avais été obligé de les remplacer par d’autres tirés de diverses nations; que notre vaisseau avait été deux fois en danger de faire naufrage : la première fois par une violente tempête , et la seconde pour avoir heurté contre un rocher.
Ici mon maitre m’interrompit pour me demander comment j’avais pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir avec moi, après les périls que j’avais courus et les pertes que j’avais faites. Je lui répondis que c’étaient des malheureux qui n avaient ni feu ni lieu, et qui avaient été obligés de quitter leur pays, soit cà cause du mauvais état de leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d’autres par la débauche, d’autres par le jeu; que la plupart étaient poursuivis comme assassins , voleurs , empoisonneurs, parjures, faussaires, faux-monnayeurs, ravisseurs, suborneurs, ou bien pour avoir déserté ou passé à l’ennemi ; enfin presque tous étaient des échappés de prison; et pas un de ceux-là n’osait retourner dans son pays de peur d’y être pendu, ou d’y mourir dans un cachot; ils étaient donc forcés de chercher à gagner leur vie en d’autres lieux.
Pendant ce discours, il plut à mon maître de m’interrompre plusieurs fois. J’usais de beaucoup de circonlocutions pour lui donner l’idée de tous ces crimes
VOYAGE CHEZ LES HOU YHjN HNMS. 195 qui avaient obligé la plupart des hommes de mon équipage à quitter leur pays. Ce travail exigea plusieurs conversations. H ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce qui les y avait pu porter. Pour éclaircir quelque peu ce sujet, je tcàchai de lui donner une idée du désir insatiable que nous avions tous d’acquérir du pouvoir et de la richesse , et des funestes effets du luxe , de l’intempérance, de la méchanceté et de l’envie ; mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples et des comparaisons, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices existassent réellement. Après ces explications, il levait les yeux au ciel avec étonnement et indignation, comme une personne dont l’imagination est frappée du récit d’une chose qu’elle n’a jamais vue, et dont elle n’a jamais ouï parler.
Ces idées ,