‹ Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines (volume 3)Chapitre 17 sur 26 · PUNITION · texte numérisé non relu

PUNITION

et mille autres, ne peuvent être exprimées par aucun mot de la langue des Houyhnhnms, ce qui me rendait presque impossible la tache que j’avais entreprise. Mais , comme mon maître avait un esprit supérieur extrêmement perfectionné par la méditation et la conversation , il parvint enfin à connaître suffisam-

\m QÜATKTEME PARTIE,

ment ce que la nature humaine, en nos pays, est caj)able de faire, et il désira que je lui donnasse une relation de l’Europe, et particulièrement de l’An^leterre, ma patrie.

L’auleur, par l’ordre de son maître, lui rend compte de l’état de l’Angleterre ; des causes ordinaires des guerres entre les princes d’Europe. — L’auleur commence l’explication de la constitution anglaise.

E lecteur voudra bien observer que ce qu’il va lire est l’extrait de plusieurs conversations que j’ai eues en différentes fois, pendant deux années , avec le

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Hou j'hnhnm mon maître. Son Honneur exigeait de moi de plus amples détails à mesure que j’ayançais dans la connaissance et dans Tusage de la langue.

.le lui exposai le mieux qu'il me fut possible l’état de toute l’Europe; je discourus sur les arts, sur les manufactures, sur le commerce, sur les sciences; et les réponses que je faisais à toutes ses demandes fournissaient un fonds de conversation inépuisable; mais je ne rapporterai ici que la substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie , en les présentant dans le meilleur ordre possible , et je m’attacherai moins aux temps et aux circonstances secondaires qu’à l’exacte vérité. Tout ce qui m’inquiète est la peine que j’aurai à rendre les raisonnements et les expressions de mon maître, qui perdront sans doute beaucoup par mon défaut de capacité et par la traduction dans une langue barbare.

Pour obéir aux ordres de mon maître, je lui racontai donc la dernière révolution arrivée en Angleterre par l’invasion du prince d’Orange , et la guerre que ce prince fit ensuite au roi de France. J’ajoutai que la reine Anne, qui avait succédé au prince d’Orange, avait continué cette guerre où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Sur sa demande je calculai le nombre de yabous qui pouvaient avoir péri dans le cours de cette guerre funeste; j’établis ce nombre à un million , celui des villes assiégées et prises à cent , celui des vaisseaux brûlés ou coulés à fond à plus de cinq cents , tant sous le prince d’Orange que sous la reine Anne,

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11 me demanda alors quels étaient les causes et les occasions les plus ordinaires de nos querelles , et de ce que j’appelais la guerre entreles nations. Je lui répondis que ces causes étaient innombrables, et que je lui en dirais seulement les principales. « Souvent, lui dis-je, c’est l’ambition de certains princes qui ne croient jamais posséder assez de terres ni gouverner assez de peuples. Quelquefois c’est la politique égoïste et per-

verse des ministres, qui engagent leur maître dans une guerre, afin de détourner ou d’étouffer les clameurs des sujets contre leur mauvaise administration. Des différences d'opinions ont en bien des cas privé de la vie des millions d’individus. Par exemple, l’un croit que la chair est du pain, l’antre croit que le pain est de la chair; l’un soutient que le jus d’une certaine baie est du sang, l’autre soutient que c’est du vin; siffler est un vice suivant ceux-ci, c’est une vertu suivant ceuxlà ; les uns veulent baiser un morceau de bois, les autres disent qu'il est bon à mettre au feu ; l’un dit qu’il faut porter des habits blancs, l’autre qu’il faut s'habiller

de noir, de rouge, de gris; porter des vêtements courts, étroits, larges, longs, sales ou propres, etc,, etc,»'

VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 201 .l’ajoutai que nos guerres n’étaient jamais plus longues et plus sanglantes que lorsqu’elles étaient causées par ces opinions diverses , surtout si leurs objets étaient en eux-mêmes in.signifiants.

« Quelquefois, dis -je, deux princes se sont fait la guerre, parce que tous les deux voulaient dépouiller un troisième de scs états, sans y avoir aucun droit ni l’iin ni l’autre. Quelquefois un souverain en a attaqué un autre de peur d’en être attaqué. On déclare la guerre cà son voisin, tantôt parce qu’il est trop fort, tantôt parce qu’il est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, ou bien nous avons des choses qu’il n’a pas ; alors on se bat pour avoir tout ou rien. Un autre motif très-excusable de porter la guerre dans un pays est lorsqu’on le voit désolé par la famine, ravagé par la peste, déchiré par les factions. Un prince peut faire la guerre à son allié le plus voisin, si l’une des villes ou des provinces de ce dernier convient au premier pour arrondir ses domaines. S’il arrive qu’un monarque fasse entrer des forces considérables dans un pays dont la population est pauvre et ignorante, il peut légalement massacrer la moitié de ce peuple , et réduire l’autre à l’esclavage, afin de le civiliser, de le tirer de son état de barbarie. Une pratique très-ordinaire et considérée comme tout-à-fait honorable et digne d’un roi , est celle de porter secours à un prince envahi, de chasser l’ennemi de ses états, ensuite de s’en emparer soi-même après avoir tué ou chassé le souverain à l’aide duquel on était venu. La proximité du sang, les alliances, les mariages, fournissent encore de II. 26

fréquents sujets de guerre parmi les princes ; plus ils sont proches parents, plus ils sont près d’être ennemis. Les nations pauvres sont affamées , les nations riches sont amhitieuses : or, l’indigence et l’amhition sont toujours en guerre l’une avec l’autre. Par toutes ces raisons, le métier de soldat est, parmi nous, le plus lionorahle ; car le soldat est un yahou payé pour tuer de sang-froid ses semhlahles qui ne lui ont fait aucun mal.

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« Nous avons aussi dans le nord de l’Europe certains princes gueux, incapables de faire la guerre pour leur compte , qui louent des troupes aux nations riches à tant par homme , et gardent pour eux les trois quarts de cette solde, de laquelle se compose le plus clair de leur revenu. »

« Ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres , me dit mon maître , me donne une haute idée de votre prétendue raison. Quoi qu’il en soit, il est heureux pour vous qu’étant si méchants vous soyez hors d’état de vous taire beaucoup de mal ; car, quelque chose que vous m’ayez dite des effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de monde, je crois en vérité que vous m’avez dit la chose qui n’est point. La nature vous a donné une bouche plate sur un visage plat : ainsi je ne vois pas comment vous pouvez vous mordre, sinon de gré à gré. A l’égard des griffes que vous avez aux pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si courtes, qu’en vérité un seul de nos yahous en déchirerait une douzaine comme vous. >»

.le ne pus m’empècher de secouer la tète, et de sourire de l’ignorance de mon maître. Comme je n’étais pas tout-à-fait étranger h l’art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons , de nos coulevrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres , de nos baïonnettes : je lui peignis les sièges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les assauts, les garnisons passées

au fil de l’épée, les gros vaisseaux coulant à fond avec tout leur équipage de mille hommes, d’autres criblés de coups de canon , fracassés et brûlés au milieu des

eaux ; vingt mille morts de chaque coté ; la fumée , le feu, les éclairs, le bruit, les gémissements des blessés, les cris des combattants, les membres sautant en l’air,

la mer ensanglantée et couverte de cadavres; sur terre, les corps foulés sous les pieds des chevaux, la fuite, la poursuite, la victoire, les victimes abandonnées sur le champ de bataille pour servir de pâture aux loups et aux oiseaux de proie, ensuite le pillage, les violences, rincendie, la destruction ; et , pour faire valoir un peu le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais une fois vus dans un siège faire heureusement sauter en l’air une centaine d’ennemis , et que j’en avais vu sauter encore davantage dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces yahous semblaient tomber des nues, au grand amusement des spectateurs.

J’allais continuer, lorsque Son Honneur m’ordonna de me taire. « Le naturel de Eyabou, me dit-il, est si mauvais , que je n’ai point de peine cà le croire capable de tout ce que vous venez de raconter, dès que vous lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté. Cependant, quelque mauvaise idée que j'eusse de cet animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m’en donner. »

Mes discours avaient augmenté son aversion pour l’espèce entière, et ils avaient excité dans son esprit un trouble qu’il n'avait jamais éprouvé. Il craignait, en s’accoutumant à entendre ces mots abominables, d’arriver par degrés a les écouter avec moins d’horreur. Il détestait les yahous de son pays ; cependant il ne les croyait pas plus blâmables pour leurs qualités odieuses que le gnnatjh (oiseau de proie) ne l’est pour sa cruauté, ou le caillou pointu pour la propriété qu’il a de couper

ses cornes. Mais en voyant une créature , qui se flatte d’avoir la raison en partage, commettre de telles énormités, il pensait que la raison corrompue était pire que l’état de brute complet. Il parut enclin, d’après cela, à supposer qu’au lieu de raison nous avions seulement quelques facultés propres à augmenter nos vices naturels, de même qu’une eau agitée et troublée réfléchit l’image d’un objet difforme en plus grand et en plus hideux.

« Mais, ajouta-t-il, vous ne m’en avez que trop dit au sujet de ce que vous appelez la guerre, et dans cet entretien et dans nos précédentes conversations. 11 est un autre point qui intéresse ma curiosité. Vous m’avez dit, ce me semble, qu'il y avait, dans cette troupe d’yabous qui vous accompagnait sur votre vaisseau , des misérables que les procès avaient ruinés , et que c’était la loi qui les avait mis en ce triste état. Vous m’avez expliqué la signification de ce mot, et je ne comprends pas comment la loi, dont la destination est la défense de tous, peut causer la ruine de quelquesuns. 11 désira de plus amples informations sur ce que j’entendais par le terme de loi, et sur ses dispensateurs, suivant l’usage actuellement établi dans mon pays ; quant à lui, il pensait que la nature et la raison étaient des guides suffisants pour montrer à des animaux raisonnables ce qu'ils doivent faire ou éviter. »

Je répondis à Son Honneur que le peu de connaissances que j’avais acquises dans la jurisprudence ou science des lois me venait des communications que j’avais eues avec des avocats pour certaines injustices

que Ton m’avait faites, et desquelles ces messieurs ue me firent pas obtenir réparation. Cependant je dis à mon maître que je le satisferais autant qu’il me serait possible.

« Nous avons, lui dis-je, une société d’hommes que l’on instruit dès leur jeunesse dans l’art de prouver, par des mots multipliés exprès, que le blanc est noir, et que le noir est blanc, suivant le prix que l’on met à leurs paroles. Par exemple, mon voisin a envie d’avoir ma vache; il est sûr de trouver un homme de loi qui

prouvera qu’il a le droit de me prendre ma vache. Alors je suis obligé de payer un autre légiste pour défendre mon droit; car la loi ne permet à personne de se défendre soi-mème. Or, pour moi qui suis en ce cas le véritable propriétaire, la position est désavantageuse par deux raisons : d’abord mon avocat, ayant été accoutumé presque dès le berceau à soutenir le faux , se

trouve comme hors de son élément lorsqu’il doit plaider pour la justice, ce qu’il fait avec gaucherie, sinon avec mauvaise volonté ; ensuite mon avocat doit procéder avec beaucoup de prudence, autrement il risquerait d’être réprimandé par les juges et d’exciter la haine de ses confrères comme un gàte-métier. Il ne me reste que deux moyens pour conserver ma vache. Le premier est de gagner l’avocat ou le procureur de ma partie , en lui offrant de doubler ses honoraires ; et alors il trahira son client en insinuant qu’il a la justice de son côté. Le second doit être mis en usage par mon avocat, et consiste à faire paraître ma cause aussi mauvaise que possible, en avouant que la vache appartient cà mon adversaire, ce qui certainement est fait pour nous concilier la faveur de la cour. Votre Honneur doit savoir que la cour, c’est-à-dire les juges, sont des personnes investies du pouvoir de décider de toutes les discussions entre particuliers à l’égard des propriétés , et ils décident aussi des affaires criminelles. Ils sont pris parmi les plus adroits légistes devenus vieux ou fatigués de leur métier; ainsi, ayant passé leur vie à lutter contre la vérité et l'équité, ils sont entraînés par une nécessité si fatale à favoriser la fraude, le parjure et l’oppression, que j’en ai vu refuser des présents considérables de la partie qui avait la justice de son côté, plutôt que de manquer à l’honneur du corps en s’éloignant de Tesprit de leur office.

« C’est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé précédemment a été bien jugé. Aussi ontils grand soin de conserver dans un greffe tous les

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arrêts antérieurs, même ceux que l’ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à l’équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu’on appelle la jurisprudence ; on les produit comme des autorités, et les juges ne manquent jamais de conformer leurs résumés et sentences à ces exemples; il n’y a rien qu’on ne prouve et qu’on ne justifie en les citant. Dans les plaidoyers, l’on évite avec soin de toucher au fond de la cause; mais les avocats appuient sur toutes les circonstances avec une violence, des cris, une lourdeur, parfois insupportables. Par exemple,

QUATRIEME PARTIE, dans le cas ci-dessus mentionné, ils ne chercheront pas a découvrir quel titre ma partie peut avoir sur ma vache ; mais ils voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues cornes, si le champ dans lequel on la mène paître est rond ou carré, si Ton a coutume de la traire à la maison ou dehors , à quelles maladies elle est sujette, et ainsi du reste; après quoi ils se mettent à consulter les anciens arrêts. On ajourne la cause d’une époque à une autre, et peutêtre au bout de dix, de vingt, de trente ans, elle est enfin jugée.

« TI faut observer encore que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, que les autres n’entendent point, et dans lequel toutes les lois sont écrites. Ils prennent un soin particulier de multiplier ces lois; et par ce moyen ils ont entièrement confondu les caractères essentiels du vrai et du faux , du juste et de l’injuste ; à tel point qu’il faudrait trente ans pour décider si la terre que mes ancêtres m’ont laissée depuis six générations m’appartient à moi plutôt qu’à un étranger né à cent lieues du domaine.

« Dans les procès des personnes accusées de crimes contre l’état, la méthode employée est beaucoup plus expéditive et plus recommandable. Le juge fait sonder les dispositions des gouvernants, et lorsqu’il les connaît, il peut facilement faire pendre ou acquitter un criminel, en observant strictement toutes les formes légales. »

« C’est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont autant de génie et de talents que vos

légistes paraissent en avoir, d’après votre description , ne soient pas induits à employer leurs facultés à un meilleur usage, tel que celui de donner aux autres yahous des leçons de sagesse et de vertu. »

A cela je répondis que les gens de loi , à l’égard de tout ce qui n’était pas leur métier, étaient les plus grands ignorants du monde, les plus stupides dans la conversation ordinaire, et en général ennemis déclarés de la belle littérature et de toutes les sciences, et tout aussi enclins à égarer la raison humaine sur les sujets généraux que sur ceux qui concernent leur profession.

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