‹ Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines (volume 3)Chapitre 18 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Conlinuation de la silualion de l’Anglelerre sous la reine Anne.

— Caractère d’un premier ministre dans les États de l'Europe.

ON maître ne pouvait comprendre quels motifs excitaient toute cette race de légistes h se fatiguer et se tourmenter eux-mêmes, à former une ligue d’injustice , dans le seul but de nuire à leurs semblables ; il ne comprenait pas non plus ce que je voulais dire par les hono-

raires ou paiement qui leui‘ étaient donnés. Je fus obligé, pour lui répondre, de lui expliquer l’usage de la monnaie, les métaux qui la composent, et leur valeur comparative. Je lui dis que lorsqu'un jahou avait amassé une grande quantité de la substance précieuse nommée argent, il pouvait se procurer tout ce qu’il souhaitait, de beaux habits, do belles maisons, de belles terres, des mets dispendieux, des vins rares, et qu'il pouvait choisir les plus belles femelles. L’argent

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étant seul capable de nous donner toutes ces choses, il était naturel que nos yahous ne crussent jamais en avoir assez à dépenser ou à amasser; car ils sont également enclins à la prodigalité et à l’avarice. Le riche , lui dis-je encore, jouit des fruits du travail du ])auvre ; et ce dernier est au premier dans la proportion d’un à mille. La masse du peuple est forcée de gagner une misérable subsistance en travaillant tous les jours pour nu mince salaire, afin qu’un petit nombre puisse vivre dans rabondance.

Je m’étendis longuement sur les autres circonstances liées (à ce sujet, mais je ne réussis point à me faire comprendre.

« Eh quoi ! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient-elle pas à tous les animaux, et n’ont-ils pas tous un droit égal aux fruits qu’elle produit pour leur nourriture, surtout ceux qui prédominent sur le reste de la création?

« Mais, me dit-il encore, qu’avez-vous entendu par ces mets et ces vins dispendieux dont vous m’avez parlé , et comment sont-ils devenus nécessaires à plusieurs parmi vous? >*

Alors je lui fis l’énumération des mets les plus délicats dont je pus me ressouvenir, et des diverses manières de les apprêter ; et j’ajoutai cà cela que pour assaisonner les viandes et pour avoir d’excellentes liqueurs, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et dangereux voyages sur la mer. Je l’assurai qu’il fallait faire le tour du globe terrestre au moins trois fois pour que l’une de nos femelles de dis-

VOYAGi: CHi:Z 1J:S HOL VHAHAiMS. 215 tiiiction put avoir sou déjeuner ou la tasse dans laquelle il doit être servi.

« Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants ! •>

3Iais ce qui letonnait le plus, c'était de voir que d'aussi grands espaces de terre fussent com])lèteinent dépourvus d’eau fraîche, et que nous fussions obligés de traverser les mers pour cbercher de quoi boire. Je lui répliquai que l’Angleterre, ma chère patrie, produisait trois fois plus de nourriture que ses habitants n’en pouvaient consommer, et qu’<à l’égard de la boisson, nous composions d’excellentes liqueurs avec le suc de certains fruits ou avec l’extrait de quelques grains ;

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enüii que nous avions dans la même proportion toutes les choses néeessaires à la vie; mais que, pour nourrir le luxe et l’intempérance des males et la vanité des femelles, nous envoyions dans les pays étrangers une grande partie de nos produits, et que nous en rapportions en échange les matériaux de nos vices et de nos maladies. De Là il s’ensuit nécessairement, lui dis-je, qu’un grand nombre de gens parmi nous sont forcés de gagner leur vie en se faisant mendiants, filous, pipeurs, parjures, flatteurs, suborneurs, faussaires, faux témoins , menteurs , fanfarons , mauvais auteurs , empoisonneurs, astrologues, tartuffes, folliculaires, libres penseurs , et autres professions semblables. On imaginera combien je dus être embarrassé pour faire comprendre tous ces métiers à mon maître.

J’ajoutai que la peine que nous prenions d’aller chercher du vin dans les pays étrangeis n’était pas faute d’eau ou d’autre liqueur bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous rendait gais en nous meltant hors de sens, qui chassait de noti'e esprit toutes les idées sérieuses, et les remplaçait par toutes sortes d’imaginations folles, qui relevait le courage, bannissait la crainte, suspendait pour un temps tout exercice de la raison , et nous privait de l’usage de nos membres jusqu’à ce que nous tombassions dans un profond sommeil. < Il est vrai, dis-je, que l’on se réveille toujours de cette sorte de sommeil triste et malade, et que l’usage de cette liqueur engendre plusieurs incommodités qui rendent la vie pénible et courte. «

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« C’est, continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils ont besoin que la grande masse de notre peuple subsiste. Par exemple, lorsque je suis chez moi, et que je suis habillé comme je dois l’être, je porte sur mon corps l’ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison , et il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour la parure de ma femme. »

.l’étais sur le point de lui peindre une autre espèce de gens qui gagnent leur vie en soignant les malades, II. 28

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car j’aYais déjà dit à Son Honneur que la plupart de mes compagnons de voyage étaient morts de maladies ; mais ce fut néanmoins avec beaucoup de peine que je lui fis entendre ce que je voulais dire. Il concevait aisément quTin Houyhnhnm se sentît faible et |)esant quelques jours avant sa mort, ou qu’il reçût quelque blessure par accident; mais que la nature, dont les ouvrages sont toujours parfaits, ait permis à nos corps de nourrir des maladies, il jugea cela impossible, et il me pria de lui expliquer le motif d'une aussi singulière calamité.

Je lui dis que nous mangions mille choses différentes qui souvent opéraient en sens inverse l'une de l’autre ; (jiie parfois nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans avoir soif, que nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes sans manger un seul morceau; ce qui enflammait nos entrailles, ruinait notre estomac , précipitait ou arrêtait notre digestion ;

VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. il9 que certaines femelles prostituées avaient un venin qui engendrait la corruption dans les os , et qu’elles communiquaient ce mal à leurs amants; que cette maladie funeste, ainsi que plusieurs autres, naissait quelquefois avec nous et nous était transmise avec le sang; enfin que je ne finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies auxquelles nous étions sujets; qu’il y eu avait au moins cinq ou six cents par rapport à chaque membre , et que chaque partie , soit interne , soit externe, en avait une infinité qui lui étaient propres.

« Pour guérir tous ces maux , ajoutai-je , nous avons une sorte de gens que Ton élève pour guérir ou pour prétendre guérir les malades. » Comme j’étais du métier, je me fis un plaisir de dévoiler à Son Honneur, afin de lui montrer ma reconnaissance, tous les mystères et toutes les méthodes employés par les médecins. « Tl faut supposer d’abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de réplétion ; d’où nos médecins concluent sensément que l’évacuation est nécessaire, soit par en haut, soit par en bas. Pour obtenir cet effet, ils prennent des herbes, des minéraux , des gommes.

des huiles, des coquillages, des sels, des plantes maritimes, des excréments, des écorces d’arbres, des serpents, des crapauds, des grenouilles, des araignées, des poissons , des os et de la chair des hommes morts , et des oiseaux ; et de tout cela ils composent une liqueur d’une odeur et d’un goût abominable, que l'estomac

rejette avec dégoût; et c'est là ce qu'ils ap|>ellent un vomitif. D’autres fois ils tirent des mêmes matériaux , en y ajoutant quelques autres poisons , une médecine qu’ils nous font prendre, soit par l’orifice d’en haut.

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soit par rorifice d’en bas ,

selon leur fantaisie; et cette médecine, qui relâche les entrailles, entraîne avec elle tout ce qu’elles contiennent,

et prend le nom de purgation ou de cl} stère. J.a nature, disent-ils fort ingénieusement, nous a donné l’orifice supérieur et visible pour l’introduction des aliments, et l’orifice inférieur pour la déjection de leur superflu :

m QUATRIEME PARTIE,

or la maladie change la disposition naturelle du corps; il faut donc que le remède agisse de même et combatte la nature; et pour cela il est nécessaire de changer l’usage des orifices, c’est-à-dire d’avaler par celui d'en bas, et d’évacuer par celui d’en haut.

Mais outre les maladies réelles, nous sommes sujets à des maladies imaginaires pour lesquelles les médecins ont inventé des remèdes imaginaires. Ces maladies ont des noms connus, ainsi que les drogues qui leur sont applicables; et nos yahous femelles sont presque toujours atteintes de ces sortes d’indispositions.

Les médecins excellent principalement dans les pronostics; il est rare qu’ils en donnent de trompeurs; car s’il s’agit de maladie réelle d’un certain degré de malignité , ils prédisent en général la mort , qu’ils ont toujours le pouvoir de faire arriver, s’ils n’ont pas celui

de l’empêcher. Ainsi donc si quelque signe d’amendement inattendu paraissait après qu’ils auraient prononcé la sentence fatale , ils sauraient comment éviter (le passer pour faux prophètes, et comment prouver

VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHISMS. 223 leur sagacité au monde par une dose administrée à propos.

Ils sont spécialement utiles aux maris et aux femmes qui sont las de leur chaîne matrimoniale, aux héritiers, aux ministres d état, et souvent aux monarques.

J avais, en d’autres occasions, causé avec mon maître sur la nature du gouvernement en général, et en particulier sur notre constitution, bien digne d’exciter l’envie et l’admiration du monde entier. Mais lorsque je parlai accidentellement d’un ministre d’état, Son Honneur me demanda quelle sorte de yahous cette appellation désignait.

Je répondis qu’un premier ou principal ministre d’état était un individu totalement exempt de joie et de chagrin, d’amour et de haine, de pitié et de colère, du moins qu’il ne manifestait aucune passion, sauf le désir ardent d’acquérir des richesses , du pouvoir et des titres ; qu’il employait ses paroles à toute espèce d’usage, hors à celui d’exprimer ses pensées; qu'il ne disait jamais la vérité, sinon avec l’intention de la faire prendre pour un mensonge ; que ceux desquels il disait le plus de mal en arrière étaient sûrs d’ctre en bon chemin pour leur avancement; et que lorsqu’il louait quelqu’un, soit en face, soit indirectement, on pouvait juger que c’était un homme perdu; une promesse d’un ministre , surtout si elle était affirmée par serment , était, dis-je, l’augure le plus défavorable, et toute personne sage se retirait après cela et abandonnait ses espérances.

Il est trois méthodes par lesquelles on peut s’élever

2*24 QLATRlEIMt: PARTIE,

ntl rang de premier ministre : la première est de pouvoir disposer avec prudence d'une femme , d’une fille

ou d’une sœur; la seconde est de trahir ou de détruire sourdement son prédécesseur; la troisième est de montrer un zèle furieux dans les assemblées publiques contre la corruption de la cour. Mais un prince avisé

VOYAGE CHEZ LES HOLYHNHNMS. 22b doit employer de préférence ceux qui pratiquent Ja dernière de ces méthodes, parce que ces fanatiques d’opposition deviennent toujours les ministres les plus servilement dévoués aux volontés et aux passions de leur maître. Une fois en possession de leur place, les ministres s’y maintiennent en s’assurant la majorité d’un sénat ou grand conseil législatif par la distribution des emplois dont ils disposent, eux les ministres; enfin par un expédient appelé acte d’indemnité ( dont j’expliquai la signification), ils se mettent à l’abri de toute responsabilité, et se retirent des affaires chargés des dépouilles de la nation.

Le palais d’un premier ministre est une école où se forment des sujets pour sa profession ; les pages , les laquais, le portier, en imitant le maître, deviennent dans leur sphère autant de ministres , et apprennent à exceller en trois principales branches de l’art, savoir : l’insolence, le mensonge et la vénalité. En conséquence, ils ont chacun une cour subalterne composée de personnes du premier rang ; et quelquefois , à force d’adresse et d’impudence, ils parviennent par différents degrés à succéder à leur maître.

Celui-ci est ordinairement gouverné, soit par une maîtresse surannée, soit par un laquais favori, qui sont les canaux par lesquels les faveurs se répandent, et qui ])euvent être nommés les gouvernants du royaume en dernier ressort»

Un jour mon maître, m’ayant entendu parler de la noblesse de mon pays, voulut bien me faire un compliment que je n’ai aucune prétention à mériter. Il

était sùr, me dit-il, que j’appartenais à quelque grande famille, parce que je surpassais, sous le rapport de la beauté , des formes, de la couleur, de la propreté, tous les jahous de son pays , bien que ceux-ci fussent mes supérieurs pour la force et pour l’agilité; que cela venait sans doute d’une manière de vivre différente de celle des autres brutes; et de plus, de la faculté de la parole, dont j’étais doué, et de ce degré de raison ({ui me faisait passer pour un prodige parmi ses connaissances.

fl me fit observer en même temps que parmi les Houylmhnms les blancs et les alezans n’étaient pas aussi bien faits que les bais et les gris de fer, les grispommelés et les noirs ; que ceux-lcà ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur vie dans l’état de servitude qui leur convenait et qu’aucun d’eux ne songeait cà sortir de ce rang pour s’élever à celui de maître, ce qui paraîtrait dans le pays une chose monstrueuse.

Je rendis à Son Honneur de très-humbles actions de gnices de la bonne opinion qu’il avait de moi, mais je l’assurai en même temps que ma naissance était trèsbasse, étant né seulement d’honnêtes parents, qui m’avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis que la noblesse parmi nous n’avait rien de commun avec l’idée qu’il en avait conçue : que nos jeunes nobles étaient nourris dès leur enfance dans l’oisiveté et dans le luxe; que, dès que l’àge le leur permettait, ils s'épuisaient avec des femelles débauchées et corrompues,

VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 227 et contractaient des maladies odieuses; que lorsqu'ils avaient consumé tout leur bien et qu’ils se voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient à une femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais ricbe ; qu’un pareil couple ne manquait point d’engendrer des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, rachitiques

ou difformes ; ce qui continuait quelquefois jusqu’à la troisième génération, à moins que la judicieuse femelle n’y remédiât en implorant le secours de quelque charitable ami ou domestique. J’ajoutai que parmi nous un corps sec, maigre, décharné, faible, infirme, était devenu une marque infaillible de noblesse, que même une complexion robuste et un air de santé allaient si mal à un homme de qualité, qu’on en concluait aussitôt ()ue son père véritable était un cocher ou un palefrenier. Les imperfections de l’esprit vont de pair avec

celles du corps , et le caractère commun à cette classe est un mélange de mélancolie, de stupidité, d’ignorance, de caprice, de sensualité et d’orgueil.

Sans le consentement de cet illustre corps , aucune loi ne peut cependant être promulguée, abrogée ou modifiée; et il décide de même sans appel de toutes nos possessions.

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