‹ Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines (volume 3)Chapitre 20 sur 26 · CHAPITRE Aail · texte numérisé non relu

CHAPITRE Aail

L’auleur raconte quelques particularités des yatious. — Grandes vertus des Houyhidnims.

— Education et exercices de la jeunesse.

— Assemblée générale.

E de vais comprendre la nature humaine beaucoup mieux (du moins je le supposais ) que mon maître ne pouvait le 'faire; il m’était donc facile jde m’appliquer h moi-même I et à mes compatriotes le I caractère qu’il donnait aux y allons; et je m'imaginais que je pourrais faire d'autres découvertes par mes propres observations. Je priai, en conséquence, mon maître de me laisser voir les troupeaux des yahous du voisinage , alin d’examiner par moi-même leurs manières et leurs

VOYAGE CHEZ LKS HOU YHNHNMS. 245 inclinations. Persuadé de l’aversion que j’avais pour eux, il n’appréhenda point que leur vue et leur commerce me corrompît ; mais il voulut qu’un gros cheval alezan -brûlé, l’un de ses domestiques, honnête et bonne créature, m'accompagncàt toujours; et j’avoue que, si je n’avais pas eu sa protection, je n aurais pas osé tenter pareille aventure. J’ai déjà dit combien j’avais été molesté par ces odieux animaux à mon arrivée dans le pavs, et depuis je faillis trois ou quatre fois de tomber entre leurs griffes, lorsque je m’écartai un peu de la maison.

J’avais quelque raison de croire que ces yabous me regardaient comme un de leurs semblables, et j’avais donné lieu à cela en leur laissant voir ma poitrine et mes bras découverts, tandis que mon protecteur était près de moi. En ces occasions, ils tâchaient de s’approcher de nous; ils imitaient mes actions à la manière des singes, mais toujours avec des signes manifestes d’aversion , de même que l’on verrait des singes sauvages poursuivre un sapajou apprivoisé à qui l’on aurait mis un chapeau et des bas.

Ils sont dès l’enfance d’une vélocité prodigieuse. Une fois je pris un jeune mâle de trois ans , et je tâchai , par toutes sortes de caresses , de le faire tenir tranquille ; mais le petit démon se mit à crier, à égratigner, à mordre avec tant de violence, que je fus obligé de le lâcher; et il était grandement temps, attendu qu’une troupe de yabous accourait attirée par le bruit, et voyant leur petit sauvé ( car il s’était enfui ), et mon alezan étant là, ils n’osèrent pas nous aborder. J’observai que la chair du jeune animal avait une odeur

très-fétide, qui tenait un peu de celle de la fouine, un peu de celle du renard, mais plus désagréable que Tune ou Vautre. J’oubliais une circonstance (peut-être le lecteur me pardonnerait facilement de l’avoir omise tout-à-fait), c’est que, tandis que je tenais cette odieuse vermine dans mes mains, il déchargea ses excréments

horribles, jaunes et liquides, sur mes habits, qui en furent entièrement souillés. Par bonheur, un ruisseau était proche, et je m’y nettoyai de mon mieux; cependant je ne parus devant mon maître qu’après avoir été suffisamment aéré.

D'après tout ce que je pus découvrir, les yahoiis sont les animaux les moins susceptibles d’instruction ,

VOYAGE CHEZ LES HOLYHNHNMS. 247 leur capacité n allant jamais au-delà de traîner ou de porter des fardeaux. Cependant, à mon avis, ce défaut tient à une disposition rétive et malicieuse; car ils sont rusés, traîtres, malfaisants et vindicatifs. Ils sont forts et vigoureux, mais couards; et, par conséquent, insolents, abjects et cruels. On a remarqué que ceux dont le poil est rouge dans les deux sexes sont plus libidineux et plus méchants que les autres, et les surpassent de beaucoup sous le rapport de la force et de l’activité.

Les Houybnhnms tiennent les vahous dont ils se servent dans des huttes peu éloignées de la maison; mais le reste est envoyé au dehors dans certains champs où ils déterrent des racines, mangent différentes herbes, cherchent des charognes, et attrapent quelquefois des belettes et des hihimuhs { sorte de rat

des cliamps), qu’ils dévorent gloutonnement. La nature leur apprend à creuser des trous profonds avec leurs ongles sur les llaucs des terrains élev és , et ils se couchent dans ces trous ; ceux des femelles sont plus grands que les autres, et peuvent contenir deux ou trois petits.

Ils nagent dès leur enfance comme des grenouilles , et peuvent rester long-temps sous l'eau, où ils prennent des poissons que les femelles portent à leurs petits. A ce propos, j’espère que le lecteur me pardonnera de citer une étrange aventure.

Un jour je me promenais avec mon protecteur l'alezan, et comme il faisait chaud, je le priai de me laisser prendre un hain dans une rivière près de laquelle nous étions. Il y consentit ; je me déshabillai complètement, et j’entrai doucement dans Teau. Une femelle yahou ,

VOYAGE CHEZ LES HOUYHNHNMS. 249 cachée derrière un tertre , avait vu toutes mes actions , et, enflammée par le désir (comme nous le conjecturâmes le bidet et moi) , elle courut et sauta dans l’eau a cinq pas de la place où je me baignais. De ma vie je ne fus aussi effrayé. L’alezan paissait non loin de Là , ne se doutant nullement de ma mésaventure. Elle m’embrassa tout en plein; je criai le plus fort que je pus; le bidet vint au galop, et elle lâcha prise avec la plus grande répugnance, et sauta sur la rive opposée, où elle resta à me regarder en hurlant tout le temps que je mis à reprendre mes habits.

Cette histoire ridicule réjouit fort mon maître et toute sa famille; mais elle me causa beaucoup de honte et de confusion ; car je ne pouvais plus nier que je ne fusse un véritable yabou dans la forme générale de mes membres , puisque les femelles de l’espèce avaient du penchant pour moi. Et il faut observer de plus que cette bète n’avait point le poil roux (ce qui eût été une sorte d excuse' pour un appétit déréglé ) , mais noir comme une prune sauvage , et sa personne n’était pas tout-à-fait aussi hideuse que celle des autres femelles d’yahous. Je pense qu’elle n’avait pas plus de onze ans.

Comme j’ai passé trois années entières dans ce payslà, le lecteur attend de moi, sans doute, qu’à l’exemple de tous les autres voyageurs, je fasse un ample récit des mœurs et des coutumes de ses habitants, qui furent en effet le principal ol^jet de mes études.

Comme ces nobles Houyhnhnms sont doués d’une disposition générale a toutes les vertus, et n’ont pas

mêm e Tidée du mal moral chez une créature raisonnable, leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner la raison, et de la prendre pour guide dans toutes leurs actions. Chez eux la raison n’est point problématique , comme parmi nous , et ne fournit point des arguments également vraisemblables pour et contre; mais elle frappe l’esprit d’une conviction pleine et soudaine , comme cela doit arriver toutes les fois qu’elle n’est ni confondue , ni obscurcie , ni décolorée par les passions et l’intérêt. Je me rappelle qu’il me fut très-difficile de faire entendre à mon maitre le sens du mot opinion, ou comment un point pouvait être contestable; parce que la raison nous apprend à ne jamais nier ou affirmer rien sans une certitude complèie; et nous ne pouvons faire l’un ou l’autre sur des objets au-delà de notre connaissance. Ainsi, les controverses , les polémiques , les disputes , les assertions positives sur des sujets douteux , sont des maux inconnus parmi les Houyhnhnms. De même, quand je tâchais de lui expliquer nos divers systèmes de philosophie naturelle, il ne pouvait s’empêcher de rire en entendant des créatures qui se disaient raisonnables se faire un mérite de savoir les conjectures d’autres gens à l’égard de choses qui ne seraient d’aucune utilité pour nous, quand elles seraient parfaitement connues.

En cela ses sentiments étaient tout-à-fait conformes à ceux de Socrate , tels cjuc Platon nous les a transmis ; et je cite ce fait comme le plus grand honneur que puisse recevoir le prince des philosophes. J'ai souvent

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pensé depuis quelle destruction cette doctrine amènerait dans les bibliothèques de l’Europe, et combien de chemins conduisant à la renommée seraient fermés par elle dans le monde savant.

L’amitié et la bienveillance sont les principales vertus parmi les Houyhnhnms , et ces vertus ne sont point bornées à des objets particuliers , mais elles s’étendent sur toute l’espèce. Ils traitent l’étranger de la partie la plus éloignée du pajs comme ils traitent leur plus proche voisin ; et partout ils sont sûrs d’être accueillis par des frères. Ils observent le plus haut degré de décence et de civilité; mais ils sont totalement ignorants de ce que nous appelons cérémonies. Ils

n’ont point de tendresse pour leurs poulains, et le soin qu’ils prennent de Jeur éducation est uniquement dicté par la raison. Je voyais mon maitre montrer la même affection aux enfants de son voisin qu a ses propres enfants. Ils pensent que la nature les porte à aimer toute leur espèce, et que la raison seule fait distinguer les personnes d’une vertu ou d’un mérite supérieur.

Quand la matrone Houybnlinm a produit un petit de chaque sexe , elle cesse de vivre conjugalement avec son mari, cà moins qu’ils ne perdent un de leurs enfants, ce qui arrive rarement; mais, en pareil cas, les époux se réunissent; et si i’épouse a passé lage de la production, un autre couple lui donne un de ses poulains, et recommence à vivre en jeune ménage jusqn’à ce que l’épouse devienne enceinte. Cette précaution est nécessaire pour que le pays ne soit pas surchargé de population ; mais les Houyhnhnms inférieurs ne sont pas aussi sévèrement bornés sur cet article; on leur permet d’avoir trois petits de chaque sexe pour être domestiques dans les grandes maisons.

Dans leurs mariages , ils ont soin d’assortir les couleurs de manière à éviter tout mélange désagréable dans la race. La force est la qualité principalement recherchée pour les mâles , comme la beauté pour les femelles, non par rapport à l'amonr, mais pour empêcher la race de dégénérer; car si une femelle se trouve remarquable pour la force, on considère la beauté dans le choix de son époux.

L'amour, la galanterie, les présents, les dots, les douaires, n’ont aucune place dans leurs pensées, ne

sont exprimés par aucun mot de leur langue. Les jeunes couples sont unis simplement parce que leurs

parents et leurs amis ont décidé qu'il en serait ainsi; ils voient tous les jours les autres agir de la sorte, et regardent cette union comme un des actes nécessaires de la vie d'un être raisonnable. Mais la violation du mariage ou toute autre impureté sont des choses totalement inconnues ; et les époux passent leur vie en conservant Tun pour l’autre la même amitié, la même

bienveillance mutuelle, qui les unissent à tous ceux de leur espèce qui se rencontrent sur leur chemin. Jamais entre eux il ne s’élève ni jalousie, ni mauvaise humeur, ni querelle, ni mécontentement.

Leur méthode est admirable pour l'éducation des deux sexes, et serait digne de nous servir de modèle. On ne leur permet pas de goûter un seul grain d’avoine, hors à certains jours, jusqu’à Page de dix-huit ans ; on ne leur donne du lait que très - rarement ; l’été , ils paissent l'herbe deux heures chaque matin et chaque soir, de même que leurs parents; mais les domestiques ii’emploient pas la moitié de ce temps à leurs repas, et l'herhe qu’ils doivent consommer est en grande partie apportée à la maison , afin qu’ils mangent aux heures convenables, dans les intervalles de leurs travaux.

La tempérance , l’amour du travail , l'exercice , la propreté , sont des choses également enjointes aux jeunes gens des deux sexes ; et mon maître considérait comme une monstruosité notre usage d'élever les femelles autrement que les mâles , excepté sur quelques points d’économie domestique. Par cet usage , comme il le disait fort bien , la moitié de nos femelles n’étaient bonnes qu’à mettre des enfants au monde; et confier le soin des nôtres à des animaux aussi inutiles lui semblait un trait de brutalité encore plus marqué.

Mais les Houyhuhums cultivent dans leur jeunesse la force , l’agilité , le courage , en s’exerçant à des courses du haut en bas des collines et sur des terrains

VOYAGK CHEZ LES HOL Y HiNHISMS. 255 pierreux ; et lorsque les poulains sont tout en nage, on leur commande de se plonger par dessus les oreilles dans un étang ou une rivière. Quatre fois par an , les jeunes gens d’un canton se rassemblent pour montrer leur habileté à courir, à sauter et en d’autres exercices de force ou d’agilité; et le vainqueur mâle ou femelle est récompensé par un chant à sa louange. A l’occasion de cette fête, les domestiques poussent un troupeau d’yahous chargés de foin, d’avoine et de lait, sur l’arène, pour régaler les Houyhnhnms; après quoi l’on emmène ces animaux , de peur qu’ils ne troublent la réunion.

Tous les quatre ans, à l’équinoxe d’automne, on tient un grand conseil représentatif de toute la nation, dans

une plaine qui se trouvait à vingt milles de notre maison. Ce conseil reste assemblé pendant cinq ou six jours. On y considère l’état des différents districts sous le rapport de leurs produits en foin, en avoine, du nombre de vaches et d’y ahous qu’ils contiennent ; et s’il existe quelque pénurie à cet égard , ce qui est très-rare, on y supplée par une contribution unanimement et volontairement accordée. Ces assemblées règlent aussi la distribution des enfants. Par exemple, si l’un des Houyhnhnms a deux enfants males , il en échange un avec un de ses compatriotes qui a deux femelles; et si un enfant a été perdu accidentellement, et que sa mère ait passé l’âge de la fécondité, on décide quelle famille du district doit en procréer un autre pour le remplacer.

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