‹ Voyages de Gulliver dans des contrees lointaines (volume 3)Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Grands débats dans l’assemblée générale des Houyhnhnms, et comment il est terminé.

— Connaissance des Houyhnhnms.

— Leur manière de bâtir.

— Leurs sépultures — Défauts de leur langue.

NE de ces grandes assemblées eut lieu pendant mon séjour en ce pays , environ trois avant mon départ; mon maître y siégea en qualité de député de son canton .

On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois mise sur le tapis , la seule question en ef-

fetqui eût jamais partagé les esprits desHouj hnhiims. Mon raaitre, à son retour, me rapporta tout ce qui s’était passé à ce sujet.

Il s’agissait de décider s’il fallait absolument exterminer la race des yahous. Un des membres soutenait l’affirmative, et appuyait son avis de diverses raisons très-fortes et très-solides. Il prétendait que l’yabou était l’animal le plus difforme, le plus bruyant, le plus sale que la nature eût jamais produit ; qu’il était également indocile , rétif et malfaisant ; qu’ils suçaient en secret les pis des vaches des Houybnhnms , tuaient et

dévoraient leurs chats , foulaient aux pieds leur avoine et leur gazon , s’ils n’étaient pas sans cesse surveillés , enfin commettaient mille autres extravagances. 11 rappela une ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle les yahous n’y avaient pas été de tout temps, mais que, dans un certain siècle, il en avait

VOYAGE CHEZ LES HO U YIIIN HA31S. '25îj paru deux sur le haut d’une montagne, soit qu’ils eussent été formés d’un limon gras et glutineux , échauffé par les rayons du soleil, soit qu’ils fussent sortis de la vase de quelque marécage, soit que l’écume de la nielles eut fait éclore; que ces deux yahous en avaient engendré plusieurs autres, et que leur espèce s’était tellement multipliée, que tout le pays en était infecté; que, pour prévenir les inconvénients d’une pareille multiplication, les Houyhnhnms avaient autrefois ordonné une chasse générale des yahous, dans laquelle tout le troupeau avait été cerné; et les Houyhnhnms, après avoir détruit tous les vieux, en avaient gardé chacun deux jeunes qu’ils avaient apprivoisés autant que pouvait l’ètre un animal d’une nature aussi sauvage, et leur avaient appris à tirer et à porter. Il ajouta que cette tradition avait une grande apparence de vérité, et que les yahous n’étaient point lylnhniamshif ( c’est-à-dire aborigènes ) , ce qui semblait prouvé par la haine que les Houyhnhnms et tous les autres animaux ont pour les premiers , haine qui , toute méritée qu’elle puisse être par leurs mauvaises dispositions, ne serait jamais arrivée à un tel degré de violence , s’ils avaient été aborigènes, ou se serait apaisée avec le temps. H représenta que les habitants du pays, ayant eu l’imprudente fantaisie de se servir des yahous, avaient mal à propos négligé l’usage des ânes, qui étaient de très-bons animaux, doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, exempts de mauvaise odeur, assez forts pour le travail, bien qu’ils fussent moins agiles que les yahous, et qui n’avaient

QUATR[EME PARITE.

d’autre défaut qu’uue voix un peu désagréable, mais qui l’était encore moins que les cris horribles des yahous.

Plusieurs autres sénateurs ayant parlé diversement et très- éloquemment sur le même sujet, mon maître se leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait naître l’idée. D’abord il confirma la tradition populaire par son suffrage, et appuya ce qu’avait dit savamment sur ce point d’histoire l’honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il ajouta qu’il croyait que ces deux premiers yahous dont il s’agissait étaient venus de quelque pays d’outre-mer, et avaient été mis à terre, et ensuite abandonnés par leurs camarades ; qu’ils s’étaient d’abord retirés dans les montagnes et dans les forêts; que dans la suite des temps leur naturel s’était altéré ; qu’ils étaient devenus sauvages

VOYAGE CHEZ LES HOU Y HISHi\MS. 261 et farouches, et entièrement différents de ceux de leur espèce qui habitent les pays d’où ils étaient venus. Pour appuyer cette proposition, il dit qu’il avait chez lui depuis quelque temps un yahou très-extraordinaire ( c’était moi) , dont la plupart des membres de l’assemblée avaient sans doute ouï parler, et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors comment il m’avait trouvé d’abord, et comment mon corps était couvert d’une composition artificielle de poils et de peaux de bêtes ; il dit que j’avais une langue qui m’était propre , et que j’avais parfaitement appris la leur; que je lui avais fait le récit de l’accident qui m’avait conduit sur ce rivage; qu’il m’avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j’étais un vrai et parfait yahou, si ce n’est que j’avais la peau blanche, peu de poil, et des griffes fort courtes. « Cet yahou étranger, ajouta-t-il, m’a voulu persuader que dans son pays, et dans beaucoup d’autres qu’il a parcourus, les yabous sont les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables, et tiennent les Houybnhnms dans l’esclavage. H a certainement , dit-il , toutes les qualités extérieures de nos yabous; mais il est plus civilisé, parce qu’il a une légère teinture de raison. Mais ce degré de raison est aussi inférieur à celui des Houybnhnms qu’il est supérieur à l’instinct des yabous du pays. Il cita parmi les choses que je lui avais racontées, la coutume de châtrer les Houybnhnms dans leur jeunesse, afin de les rendre plus doux et plus dociles, et dit que cette opération était aisée et nullement dangereuse. 11 ajouta qu’il n’y avait rien de honteux à imiter les brutes dans ce

QLATRlEMi: RAUTIE.

quelles fout d’ingéiiieux et de sage; que l’on apprend de la fourmi à être industrieux et prévoyant, et de riiirondelle i je traduis ainsi le mot lyhannh, bien qu'il

désigne un oiseau beaucoup plus gros ) l'art de bâtir. On pourrait donc introduire en ce pajs-ci, par rapport aux jeunes yalious, l’usage de la castration ; ils deviendront ainsi plus doux , plus soumis, plus traitables, et par ce même moyen nous en détruirons peu à peu l’engeance sans les priver de la vie. Eu même temps il serait bon d’inviter les Houyhiilinms à cultiver la race des ânes, lesquels, outre l’avantage d’être des bêtes beaucoup plus utiles que les yahous, sont capables de travailler à l’àge de cinq ans, tandis que les yahous ne sont capables de rien jusqu’à douze.

Voilà ce que mon maître jugea convenable de me dire en ce moment sur les délibérations du parlement. Mais il ne me dit pas une autre particularité qui me

regardait personnellement, et dont je ressentis bientôt les funestes effets, comme le lecteur le verra en sou lieu. Je date de cet évènement toutes les infortunes subséquentes de ma vie.

Les Houvhnhnms n’ont point de littérature, et par conséquent toute leur science est traditionnelle, ^lais comme il arrive peu d’évènements chez un peuple uni, disposé à toutes les vertus, et entièrement gouverné par la raison , la partie historique est facilement conservée sans charger leur mémoire. J’ai déjà dit qu'ils n’avaient point de maladies, ils n’ont donc pas besoin de médecins; cependant ils ont d’excellents remèdes composés de plantes pour guérir les contusions et les blessures accidentelles, surtout dans leur sabot ou paturon.

Ils supputent les années parle nombre des révolutions solaires et lunaires; mais ils n’ont pas les subdivisions par semailles. Ils sont assez instruits sur les mouvements du soleil et de la lune, et comprennent la nature des éclipses : là se borne leur science en astronomie.

En poésie, il faut le dire, ils surpassent tous les autres mortels. La justesse de leurs comparaisons et la minutie aussi bien que l’exactitude de leurs descriptions, sont en effet inimitables. Ces deux ligures abondent dans leurs vers ; et ils contiennent en général , soit des idées exaltées d’amitié et de bienveillance , soit l eloge des vainqueurs aux courses et à d'autres exercices corporels.

Leurs bâtiments , grossiers et simples , sont cependant assez commodes, et bien calculés pour les garantir du chaud et du froid. Ils ont une sorte d’arbre, lequel , à l'àge de quarante ans, peid la force de ses racines, et

tombe au premier coup de vent : la tige de ces arbres est très-droite , les Houyhnhnms la rendent pointue parle moyen d’une pierre tranchante, l’usage du fer leur étant inconnu ; ils plantent ces piquets en terre h dix pouces Tun de l’autre, et ils remplissent les intervalles avec de la paille d’avoine tressée ou des claies. T.e toit et les portes sont faits de la même manière.

Les Houyhnhnnis se servent de la partie concave qui sépare le paturon de la corne de leurs pieds de devant, comme nous nous servons de nos mains, et avec une dextérité qui me causa d’abord une extrême surprise. J’ai vu une jument blanche de notre maison enfder une aiguille ( que je lui avais prêtée pour faire l’eApérience j avec cette jointure. Ils peuvent traire leurs vaches, cueillir leur avoine, faire tous les ouvrages manuels de cette manière. Ils ont une sorte de caillou dur avec lequel ils font divers instruments en le frottant contre d’autres pierres ; ces instruments leur tiennent lieu de haches , de coins et de marteaux ; ils en font aussi des faucilles pour couper le foin et l’avoine qui croissent naturellement dans quelques champs. Les yahous traînent les gerbes sur des voitures, et les domestiques foulent les épis dans certaines huttes couvertes pour en tirer le grain que l’on conserve dans des magasins. Ils fabriquent des vases grossiers en terre et en bois, et font cuire les premiers au soleil.

'im QUATRIEME PARTIE.

S’il ne leur arrive aucun accident, ils meurent seulement de vieillesse , et sont enterrés dans le lieu le pins obscur, le plus caché que l’on peut trouver. Leurs

amis et leurs parents ne montrent ni joie ni tristesse à leur départ de la vie; et le mourant lui-même ne témoigne pas le moindre regret de quitter le monde ; il semble ünir une visite, et prendre congé d’une famille du voisinage pour rentrer chez lui.

Je me souviens que mon maître ayant un jour invité un de ses amis avec toute sa famille à se rendre chez lui pour une affaire importante, nous vîmes arriver au jour indiqué , mais à une heure tardive, la dame et ses deux

enfants. Elle excusa d’abord son mari, lequel était le matin même Ihnuwnh, mot très-expressif dans leur langue, et que l’on ne peut rendre facilement en anglais ; il signifie littéralement se retirer vers sa première mère. Elle s’excusa ensuite elle-même en disant que son mari étant mort assez tard le matin, elle avait consulté pendant un peu de temps ses domestiques sur la place la plus convenable pour y déposer le corps. Je remarquai qu’elle fut aussi gaie que le reste de la compagnie.

Elle mourut environ trois mois après.

Les Houyhnhnms vivent en général de soixantedix à soixante-quinze ans, et rarement ils vont à quatre-vingts. Quelques semaines avant de mourir, ils éprouvent une défaillance universelle, mais aucune douleur.

Alors ils reçoivent souvent les visites de leurs amis, parce qu’ils ne peuvent plus aller aux champs avec leur contentement et leur liberté accoutumés. Cependant, dix jours avant le décès, époque sur laquelle ils ne se trompent presque jamais, le moribond va rendre toutes les visites qu’il a reçues , porté par ses yahous dans une litière, sorte de voiture dont ils ne se servent qu’en ces occasions, ou quand ils sont très-vieux, ou quand ils font de longs voyages, ou quand ils deviennent boiteux par accident. Le Houyhnhnm mourant , lorsqu’il rend ces visites, prend solennellement congé de ses amis, comme s’il partait pour un endroit éloigné du pays où il aurait dessein de finir ses jours.

QUATK1E3IE PARTIE.

Un fait peut-être assez remarquable, c’est que les Houyhnhnms n’ont point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais, et qu’ils se servent pour cela de métaphores tirées de la difformité et des mauvaises qualités des yahous. Ainsi, lorsqu’ils veulent exprimer l’étourderie d’un domestique, la faute d’iiii de leurs enfants, une pierre qui leur a meurtri le pied, un mauvais temps et autres choses semblables , ils ne font que dire la chose dont il s’agit , en y ajoutaut simplement l’épithète d’yahou. Par exemple, pour exprimer les choses susdites , ils diront hhhm yahou , whinaholm yahou, ynlhmndwihhna yahou; et pour signifier une maison mal bâtie , ils diront ynholmhnmrohlnw yahou.

Je pourrais avec grand plaisir ui’étendre bien davantage sur les mœurs et les vertus de cet excellent peuple ; mais ayant l’intention de publier bientôt un volume

VOYAGE CHEZ LES HO ü YHx\HiA MS. '2m séparé sur ce sujet, je renvoie le lecteur à cette nouvelle publication. Maintenant je passe à la triste catastrophe qui me concerne.

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