A SON COUSIN RICHARD SYMPSON
blesses 4 auxquels les Yahous sont sujets^ si leur nature avait pu admettre le moindre degré de sagesse ou de vertu. Mais , loin de répondre à mon attente , chacun de vos courriers m'apportait avec vos lettres une charge de libelles, de réflexions, de secondes parties, dans lesquels on m'accusait de calomnier des hommes d'État , d'avilir l'espèce humaine (car ils ont encore l'impudence de se donner ce nom), et d'outrager le sexe féminin. Je reconnus bientôt que les auteurs de ce fatras ne s'accordaient pas même entre eux, les uns ne voulant pas convenir que je fusse l'auteur de mes voyages, les autres ra'attribuant des écrits auxquels je suis totalement étranger.
Je dois observer encore que votre imprimeur a mis beaucoup d'inexactitude dans les dates de quelques-uns de mes voyages et retours, et n'a donné avec précision ni l'année , ni le mois de l'année , ni le jour du mois; et comme j'ai entendu dire que le manuscrit original avait été détruit depuis la publication de mon ouvrage , et qu'il ne m'en reste point de copie, je vous envoie quelques corrections que vous pourriez insérer si vous faisiez une seconde édition ; toutetois je ne les garantis point, et je laisse aux lecteurs judicieux et candides le soin de rétablir les choses telles qu'elles doivent être.
On m'a rapporté que nos Yahous marins trouvaient mon langage de mer suranné en certains passages. Cet inconvénient était inévitable. Dans mes premiers voyages, étant fort jeune, je fus instruit |iar de tr^s-\ieux marins, et j'appris à parler comme eux. Par la suite, j'ai vu que les Yahous de mer étaient devenus aussi enclins à l'adoption de mots nouveaux que les Y'ahous de terre, qui changent de langage presque tous les ans; si bien que je trouvais, à chacun de mes retours dans mon pays, le dialecte tellement îiltéré, que j'avais peine à le comprendre. De même, quand je reçois la visite de quelques curieux de Londres, nous ne pouvons nous entendre réciproquement, parce que nous employons des termes diiïérents pour exprimer nos idées.
Si les critiques des Yahous pouvaient m'affecter le moins du monde, j'aurais grande raison de me plaindre de plusieurs d'entre eux, qui ont eu l'impudence d'avancer que mon livre de voyage est une pure fiction tirée de mon cerveau; ils ont même poussé l'audace jusqu'à dire qu'il n'y avait pas plus de llouyhnhnms et de Yahous que d'habitants de l'Utopie.
J'avoue néanmoins qu'à l'égard des peuples de Lilliput, de Drob- (lingrag (le mot doit être écrit ainsi, et non, comme on l'écrit par erreur, Rrobdingnag) et de Laputa, aucun de nos Yahous n'a été assez hardi pour élever le moindre doute, non plus que sur les laits que j'ai cités relativement à ces peuples, parce que sur ce point la vérité est si frappante, qu'elle entraîne forcément la conviction. Cependant
3i GULLIVER A RICHARD SYMPSON.
mon récit des Houyhnhnmâ et des Yahous est- il moins probable? ne voit- on pas en ce pays même des milliers de ces derniers qui ne diffèrent de leurs frères brutes de la terre des Houyhnhnms qu'en c^ qu'ils font usage d'une sorte de jargon et ne vont pas tout nus? J'ai écrit pour obtenir leur amélioration, non leur approbation. Les louanges réunies de leur race entière auraient moins de prix à mes yeux que le hennissement des deux Houyhnhnms dégénérés que je tiens dans mon écurie; car je puis encore tirer de ceux-ci, malgré leur dégradation , quelques manifestations de vertu sans mélange de vice.
Ces misérables animaux oseraienl-ils me supposer assez dégradé pour condescendre à défendre ma véracité? Tout Yahou que je suis, il est bien connu que, par les instructions et l'exemple de mon illustre maître, j'ai pu dans l'espace de deux ans (non sans de grandes didicultés, je dois le dire) perdre cette infernale habitude de mentir, de hAbler, de tromper, d'équivoquer, si profondément enracinée dans mon espèce , surtout en Europe.
J'aurais bien d'autres plaintes à faire sur ce siyet pénible ; mais je ne veux |>as fatiguer plus longtemps et vous et moi -même. Je dois confesser que , depuis ma dernière lettre , quelque reste du mauvais levain de ma nature de Yahou s'est ravivé chez moi par la conversation d'un petit nombre d'individus de vdtre espèce, particulièrement ceux de ma famille avec lesquels je ne puis ni'empècher de communiquer ; sans cela , je n'auniis probablement jamais conçu un projet aussi absurde que celui de réformer la race des Yahous de ce royaume. Mais j'ai mainlenanl nMioncé |>our toujours à de telles visions.
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CHAPITKE PREMIER
L'anleur rend un compic succinct de sa naissance, de sa famillp,
et des premiers motifs qui le portèrent à Toyager.
— Il fait naufrage » et se sanve à la nage dans le pays de Lillipnt. — On IVnchaîne .
et on le conduit en cet étal dans l'intérieur des terr*>h.
ON père avait un petit bien situé dans la province de Nottinghani.
J'étais le troisième de ses cinq fils. Il m'envoya au collège Emmanuel, à Cambridge, à Tâge de quatorze ans. J'y demeurai trois ann<^es, pendant lesquelles j'étudiai assidûment.
Mais, malgré le prix modique de ma pension , la dépense de mon entretien au collège étant encore trop grande, on me mit en apprentissage^ à Londres, sous M. Jacques Bâtes, chirurgien célèbre, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m'envoyait de temps en temps quelques petites sommes; je les employai à étudier la navigation, et à acquérir les connaissances mathématiques nécessaires à ceux qui se proposent de voyager sur mer,
ce que je prévoyais être tôt ou tard dans ma deslinée. Ayant quitté M. Bâtes, je retournai chez mon père ; et tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling, avec la promesse de trente autres livres par an pour me défrayer à Leyde. Je m'y rendis, et m'y appliquai à Tétude de la médecine pendant deux ans et
sept mois, pei'suadé qu'elle me serait un jour utile dans des voyages de long cours.
Bientôt après être revenu de Leyde, j'eus, à la recommandation de mon bon maître , l'emploi de chirurgien sur V Hirondelle y où je restai trois ans et demi sous le commandement du capitaine Abraham Panell. Je fis pendant ce temps-là des voyages dans le Levant et ailleurs.
A mon retour, je résolus de m'établir à Londres. M. Bâtes m'encouragea à prendre ce parti , et me présenta à quelques-uns de ses malades. Je louai un appartement dans une pelile maison du quartier d'Old-Jewry ; et bientôt après j'épousai mademoiselle Marie Burton, seconde fille de M. Edouard Burton, bonnetier dans la rue de Newgate , laquelle m'apporta en dot quatre cents livres sterling.
Mais mon cher maître, M. Bâtes, mourut deux ans après; je ne conservai dès lors qu'un petit nombre de relations, et ma
clientèle commença à diminuer : ma conscience ne me pei mettait pas de recourir aux moyens répréhensibles dont usaient la plupart de mes confrères. C'est pourquoi, après avoir consulté ma femme et quelques amis, je pris la résolution de me remettre
en mer. Je fus successivement chirurgien sur deux vaisseaux; et plusieurs autres voyages que je fis, dans le cours de six ans, aux Indes orientales et occidentales, augmentèrent un peu ma petite fortune. J'employais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours pourvu d'un bon nombre de livres; et quand je me trouvais à terre, je ne négligeais pas d'observer les mœurs et les coutumes des peuples , et d'apprendre en même temps la langue du pays; ce qui me coûtait peu, grâce à mon excellente mémoire.
Le dernier de ces voyages n'ayant pas réussi , je me sentis dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma Temme et mes enfants. Je quittai Old-Jewry pour Fetter-Lane, et plus tard cette demeure pour Wapping, dans l'espérance d'avoir de la pratique parmi les matelots; mais je n'y trouvai pas mon compte.
Après avoir attendu trois ans, et espéré en vain que mes
affaires iraient mieux, j'acceptai une offre avantageuse qui me fut faite par le capitaine Guillaume Pritchard, prêt à monter V Antilope et à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 mai 1699, et notre voyage fut d'abord très-heureu\.
Il est inutile d'ennuyer le lecteur par le délail de nos aventures dans ces mers; c'est assez de lui faire savoir que, dans notre passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une violeule tempête qui nous poussa vers le nord-ouest de la terre de Van-Diemen. Nous nous trouvions alors par trente degrés deux minutes de latitude méridionale. Douze de nos hommes étaient morts d'excès de fatigue et de mauvaise nourriture , les autres se trouvaient dans un état d'épuisement absolu. Le 5 novembre, commencement de l'été dans ces pays-là, 1^ ciel étant trèssombre, les matelots aperçurent un rocher qui n'était qu'à une demi-encablure du vaisseau; mais le vent était si fort, que nous fûmes poussés directement contre l'écueil , et brisés aussitôt. Six
hommes de l'équipage (j'étais du nombre), s'étant jetés dans la chaloupe, trouvèrent moyen de se débarrasser du vaisseau et du rocher. Nous allâmes à la rame environ trois lieues; mais à la fin la lassitude ne nous permit plus de ramer. Entièrement épuisés, nous nous abandonnâmes au gré des flots; et environ une demi-heure après nous fûmes renversés par un coup de vent du nord.
Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la clialoupe, non plus que de ceux qui se sauvèrent sur le rocher ou qui restèrent dans le vaisseau; mais je crois qu'ils périrent tous : pour
moi , je nageai à Taventure , et fus poussé vers la terre par le vent et la marée. Je laissai souvent tomber mes jambes^ mais
je ne sentais pas le fond. Enfin, j'étais pi es de m'abandonner, quand je trouvai pied dans l'eau ; alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer avant de prendre terre; dans ce momentlà je supposai qu'il pouvait être environ huit heures et demie du soir. Je fis près d'un quart de lieue sans découvrir aucune maison, ni aucun vestige d'habitants; ou du moins j'étais trop exténué pour les apercevoir. La fatigue, la chaleur, et une demipinte d'eau-de-vie que j'avais bue en abandonnant le vaisseau , tout cela m'excita à dormir. Je me couchai sur l'herbe, qui était très-fine et très douce ; bientôt je fus enseveli dans le plus profond sommeil que j'aie jamais goûté, et qui dura environ neuf heures, car je ne m'éveillai qu'au jour. J'essayai alors de me lever; mais ce fut en vain. Comme je m'étais couché sur le dos, je sentis mes bras et mes jambes attachés à la terre de l'un et de l'autre côté, et mes cheveux, qui étaient longs et épais, attachés de même. Je vis aussi plusieurs liens très-minces qui m'entouraient le corps depuis les épaules jusqu'aux cuisses.
Je ne pouvais regarder que le ciel; le soleil commençait à être fort chaud, et sa vive clarté me fatiguait les yeux. J'entendis un bruit confus autour de moi ; mais dans la posture où j'étais je ne pouvais, je le répèle, rien voir que le ciel. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cet objet, avançant doucement sur ma poitrine, mouler presque jusqu'à mon
menton. Dirigeant, comme je le pus, ma vue de ce côté, j'aperçus une créature humaine, haute tout au plus de six pouces.
tenant à la main un arc et «ne tlèclie, el portant un can|nois sur le dos. J'en \ïs aussitôt au moins quarante autres de la même espèce qui la suivaient. Dans ma surprise, je jetai de tels cris, que tous ces petits ùtres se reliivreut saisis de peur; il y en eut (|uelques-uns, comme je Tai appris ensuite, qui furent dangereusement blessés par Ifs chutes qu'ils tirent en se précipitant »i terre. Néanmoins ils revinrent bientôt; el un d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer assez pour voir entièrement mon \ isiige , levant les mains et les yeux en signe d'étonnemenl, s'écria d'une voix aigre mais distincte : bekinah degttl. Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots; je n'en compris pas alors le sens.
J'étais pendant ce temps-là, comme le lecteur peut le penser, dans une position fort gênante. Enfin, par mes efforts ï>our me mettre en liberté, j'eus le bonheur de rompre les cordons ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient mon bras droit à la terre; car, en le haussant un peu, j'avais découvert ce qui me tenait captif. Kn môme temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit, en sorte que je me trouvai en état de tourner un peu la tête. Alors ces insectes humains prirent la fuite avant que je pusse les toucher, et poussèrent des cris très -aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux s'écrier : tolgo phonac; et aussitôt je me sentis percer à la niain gauche de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils en firent ensuite une autre décharge en l'air, comme nous tirons des bombes en Europe; plusieui-s, je crois, me tombaient sur le corps, quoique je ne les aperçusse pas, et d'autres s'abattaient sur mon visage , que je tâchai de couvrir avec ma
main droite. Quand cette grêle de flèches fut passée^ je m'eflorçai encore de me dégager; mais on fit alors une autre décharge plus grande que la première, et quelques-uns tâchaien* de me
percer de leurs lances; mais par bonheur je portais une veste de peau de buffle qu'ils ne pouvaient traverser. Je crus donc que le meilleur parti était de me tenir en repos, et de rester comme j'étais jusqu'à la nuit; qu'alors, déjçageant mon bras gauche, je pourrais devenir tout à fait libre ; et quant aux habitants, c'était avec raison que je me croyais d'une force égale aux plus piiissanles armées qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaqiier, s'ils étaient tous de la même taille que ceux que J'avais vus. Mais la fortune me réservait un autre sort.
Quand ces gens eurent remarqué que j'étais tranquille, ils cessèrent de me décocher des flèches; cependant une rumeur croissante m'apprit que leur nombre s'augmentait considérablement; et à deux toises environ de moi, vis-à-vis de mou oreille droite, j'entendis, pendant plus d'une heure, comme un bruit de gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma tète de ce côté-là, autant que les chevilles ei les cordons me le permettaient , je vis un échafaud élevé de terre d'un pied et demi , où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et deux ou trois échelles pour y monter; d'où un d'entre eux, qui me semblait être une
4i PREMIÈRE PARTIE.
personne de condition, me Bt une harangue assez longue, donl je ne compris pas un mot. Avant de commencer, il s'écria trois
fois : lanyro dehul san, {Ces mots furent répétés par la suite, et me furent expliqués, ainsi que les précédents.) Aussitôt cinquante hommes s'avancèrent, et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête; ce qui me donna la liberté de la tourner à droite , et d'observer la figure et Faction de celui qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et d'une taille plus grande que les trois autres qui raccompagnaient dont l'un, qui avait l'air d'un page et était à peu près haut comme mon doigt, tenait la queue de sa robe, el les deux autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. H remplissait convenablement sou rôle d'orateur, et je crus voir se succéder la menace et la promesse dans son discours, qui contenait aussi des mouvements de compassion et de sensibilité. Je fis la réponse en peu de mois, mais du ton le plus soumis, levant la main gauche et les yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant rien mangé depuis longtemps.
Mon appétit était en effet si pressant, que je ne pus m'empêcher de faire voir mon impatience (peut-être d'une façon un peu incivile) en portant souvent mon doigt à ma bouche, pour faire connaître que j'avais besoin de nourriture. Vhurgo (c'est ainsi que parmi eux on appelle un grand seigneur, comme je l'ai su depuis) me comprit fort bien. U descendit de l'échafaud, et fit
VOYAGE A LILLIPUT. \b
appliquer à mes côtés plusieurs échelles, sur lesquelles montèrent bientôt une centaine d'hommes, qui se mirent en marche vers ma bouche , chargés de paniers pleins de viande, réunis et envoyés par les ordres de leur souverain dès qu'il avait eu connaissance de mon arrivée. J'observai qu'il y avait de la chair de différerifs animaux; mais je ne pus les distinguer par le goût. Il y avait des gigots, des épaules et des éclanches taillées c^mme du mouton, et fort bien accommodées , mais plus petites que les ailes d'une alouette; j'en avalai deux ou trois d'une bouchée avec trois pains gros comme des balles de fusil. Us me fournirent tout cela , témoignant de grandes marques d'étonnement et d'admiration à la vae de ma taille et de mon prodigieux appétit.
Je fis un autre signe pour leur indiquer qu'il me manquait à boire; ils conjecturèrent, par la façon dont je mangeais, qu'une petite quantité de boisson ne me suffirait pas; et, comme ils étaient ingénieux , ils levèrent avec beaucoup d'adresse un des plus grands tonneaux de vin qu'ils eussent, le roulèrent vers ma main, et le défoncèrent. Je le bus d'un seul coup, ce qui ne me
fut pas très-difficile, car il ne contenait pas plus d'une demipinte; ce vin avait un peu le goût du bourgogne, mais il était plus agréable. On m'en apporta un autre muid , que je bus de même, et je fis signe qu'on m'en amenât encore d'autres; mais ou n'en avait plus à me donner.
Après m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des cris de joie, et se mii-eut à danser sur ma poitrine ; répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait d'abord : hekinah degui. Ils m'indiquèrent par signes que je pouvais jeter à terre les deux muids; mais ils avertirent d'abord les assistants de s'éloigner, en criant : borach mevolah; et quand ils virent les deux muids en l'air, ce fut nu hourra général.
J'avoue que je fus plusieurs fois tenté , pendant qu'ils allaient et venaient sur mon corps y de saisir quarante à cinquante des premiers qui se trouveraient à ma portée , et de les lancer à terre ; mais le souvenir de ce que j'avais déjà souffert, qui peut-être n'était pas le pis qu'ils pussent m'infliger, et la promesse que je leur avais faite tacitement de ne point exercer ma forc^ contre eux , me firent éloigner ces pensées de mon esprit. D'ailleurs je me regardais comme lié par les lois de l'hospitalité envers un peuple qui venait de me traiter avec tant de munificence. Cependant je ne pouvais me lasser d'admirer la hardiesse de ces petite êtres qui s'aventuraient à monter et à se promener sur mon corps, tandis qu'une de mes mains était libre.
Lorsqu'ils virent que je ne demandais plus à manger, ils conduisirent devant moi une personne d'un rang supérieur qui m'était envoyée par Sa Majesté. Son Excellence monta sur le bas de ma jambe, et s avança jusqu'à mon visage avec une douzaine de gens de sa suite. Il me présenta ses lettres de créance revêtues du sceau royal, les plaça tout près de mes yeux , et fit un discours d'environ dix minutes, d'un ton calme , mais résolu, montrant de temps en temps le côté de l'horizon qui s'étendait en face de nous. C'était la direction dans laquelle était située la capitale, à une demi -lieue à peu près; et le roi avait arrêté dans son conseil que j'y serais transporté. Je répondis en peu de mots qui ne furent pas entendus, et je recourus aux signes; passant la main qu'on avait laissée libre par-dessus
VOYAGE A LILLirUT. 47
les tètes de l'envoyé et de son monde, je l'appliquai sur mon autre main et sur ma tète. Le seigneur comprit que je désirais être détaché ; mais il me fit entendre que je devais être transporté dans l'état où j'étais. Toutefois il m'assura par d'autres signes qu'on me donnerait tout ce qui me serait nécessaire. Le désir d'essayer de briser mes liens ine revint fortement; mais lorsque je sentis la pointe de leurs flèches sur mes mains, déjà couvertes d'ampoules, et sur mon visage, plusieurs de ces petits (lards étant restés dans ma chair, et le nombre de mes ennemis augmentant de moment en moment, je montrai Tintention de me soumettre à tout ce qu'ils voudraient faire de moi. Alors Vhurgo (le seigneur) et sa suite se retirèrent avec beaucoup de marques de civilité et de satisfaction.
Bientôt après j'entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes répétitions de ces mots : péplum selan; et j'aperçus à ma gauche un grand nombre de gens relâchant les cordons à un tel point que je me trouvai en état de me tourner à droite et d'uriner, fonction dont je m'acquittai abondamment, au grand élonnement du peuple, lequel, devinant ce que j'allais faire, souvril impétueusement à droite et à gauche pour éviter le déluge. Quelque temps auftaravant on m'avait frotté charitablement le visage et les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur agréable, qui en très-peu de temps me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que j'avais reçus et à la nourriture solide que j'avais prise, me disposèrent à dor- ^ mir; et mon sommeil
fut d'environ huit ^^^, S^/Jct/;// heures, ainsi que je m'en assurai plus ^^^^y^^Êi'!''- tard, les médecins, par ordre de l'em- '^^^îW^Kn^" pereur, ayant mêlé au vin une potion '^^^ soporifique.
n parait qu'aussitôt après que j'avais été aperçu dormant sur le rivage où je venais d'aborder, l'empereur en avait reçu l'avis par un exprès; et qu'il avait décidé en conseil que je serais enchaîné de la manière que je viens de rapporter, ce qui s'exécuta dans la nuit et pendant mon sommeil ; que des provisions de vivres et de boisson me seraient envoyées, et une machine construite pour me transporter dans la capitale de ses États.
Cette résolution semblera peut-être hardie et dangereuse, et je ne pease pas qu'il existe en Europe un seul prince capable
d'agir ainsi en pareil cas; cependant, à mon avis^ la mesure était aussi prudente que généreuse; car, si Ton eût tenté de me tuer dans mon sommeil , la première sensation douloureuse m'aurait éveillé, et, la colère doublant mes forces, j'aurais probablement rompu mes liens, et mes assaillants n'auraient eu aucune grâce à attendre de moi.
Ces peuples excellent dans les mathématiques et la mécanique, sciences particulièrement encouragées par leur souverain. Ce prince possède de très -ingénieuses machines de transport, capables de porter des vaisseaux de guerre (quelquefois longs de neuf pieds) des forêts où ils ont été construits jusqu'à la côte. Cinq cents ingénieurs ou charpentiers furent chargés de préparer une de ces machines de la dimension convenable pour me transporter. C'était un chariot de sept pieds de long sur quatre de large, posé sur vingt-deux roues, et élevé d'un demi-pied. Le bruit que j'avais entendu venait de l'approche de cette machine , qui fut placée parallèlement à mon corps. La principale difficulté était de me hisser dans la voiture; à cet effet on planta quatre-vingts poteaux ; de fortes cordes de la grosseur de ficelle d'emballage furent attachées à des bandes qu'on avait passées autour de mon corps , de mes bras , de mes jambes et de mon cou. Alors neuf cents hommes robustes tirèrent les cordes par des poulies fixées aux poteaux , et je fus ainsi élevé, jeté sur la machine, et solidement attaché. Tout cela me fut raconté; car, pendant le temps de l'opération, je dormais du plus profond
sommeil. Quinze cents chevaux vigoureux me traînèrent jusqu'à la capitale , à un demi-mille de distance.
11 y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque
je fus éveillé par un incident assez ridicule. Fendant que les \oituriers 3*élaient arrêtés pour raccommoder quelque chose à la voilure, quatre ou cinq jeunes gens, curieux de voir la mine que je faisais en dormant, grimpèrent sur le chariot, et, s'avanrant très-doucement jusqu'à mon visage, l'un d'entre eux, officier des gardes, avait mis la pointe aiguë de son e^ponton bien avant dans ma narine ganche; ce <|ni m'avait chatouillé le nez
et m'avait fait éternuer trois fois ; ils descendirent sans être aperçus, et ce ne fut qu'au bout de trois semaines que je connus la cause de ce réveil subit. Nous finies une grande marche le reste de ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes à mes côtés, moitié avec des flambeaux, et moitié avec des arcs et des flèches, prêts à me jiercer si j'eusse essayé de remuer. Le lendemain, au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la \ille. L'empereur et toute sa cour sortirent jjour nous voir; mais ses grands officiers ne voulurent pas consentir à ce que Sa Majesté exposât sa personne en montant sur mon corps.
A l'endroit où la voiture s'arrêta, il y avait un ancien temple , estimé le plus grand de tout le royaume , lequel , ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la religion de ces peuples, regardé comme profane, et pour cette raisou employé à divers usages et dépouillé de tous ses ornements. Il fut résolu que je serais logé dans ce vaste édifice. La grande |K>rte regardant le nord avait environ quatre pieds de haut et près de deux pieds de large; de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre élevée de six pouces. A celle qui était du côté gauche , les serruriers du roi fixèrent quatre-vingt-onze chaînes seniblables à celles qui tiennent une montre de dame en Europe, et piesque aussi grandes; elles furent , par l'autre bout , attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis
PREMIEHE TAUTIE.
de ce temple, de Tautre côté du grand ckemia, à la distance de vingt pieds, il y avait une tour d'au moins cinq pieds de haut : c'était là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux seigneurs de sa cour pour avoir la facilité de me regarder sans que je le visse, m'a-t-on dit. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui sortirent de la ville , attirés par la curiosité; et, malgré mes gardes, je crois qu*il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes qui, à différentes fois, me seraient montés sur le corps par des échelles, si on ne Teùt défendu sous peine de mort. Quand les ouvriers jugèrent qu'il m'était impossible de briser mes chaînes, ils coupèrent tous les lieos qui me retenaient ; je me levai alors, mais avec un profond sentiment de tristesse. On ne peut s'imaginer le bruit et Tétonnement du peuple, quand il me vit debout et me promenant. Les chaînes qui tenaient ma jambe gauche étaient longues d'environ six pieds; elles me permettaient d'aller et de venir dans un demi -cercle, et de plus, comme elles étaient fixées à quaire pouces de la porte, je pouvais la passer en rampant et m'étendre dans le temple.
CHAPITUE 11
l.*rin|trtriir de Lillipnt, accomp.ijçné d<* plnsieiuti de io» gentilshomlnp^.
vient ponr voir i'ant^nr dans sa prison.
— Description de la personne et dn cosinme de Sa Majesté.
— I>es savants sont dé&ignés pour enseigner à l'atitenr la langue dn jiny». —
11 obtient la favenr générale par la doncenr de son caractèrf .
— Ses poches sont visitées; on Ini retire son épée et ses pistolets.
LAN!) je uie retrouvai sur pied, je regardai autour de moi , et j'avoue que je n'avais jamais contemplé une scène plus agréable. Le pays environnant me parut une suite de jardins; et les champs, clos de murs, la plupart de quarante pieds carrés, me tirent l'effet des plates- bandes d'un parterre. Des bois d'une perche étaient eutremèb's à ces champs, et les plus grands -T^..^,^ -^ . arbres me semblèrent hauts d'environ sept pieds. Sur la gauche, j'apercevais la ville, qui ressemblait à la perspective dune cité dans une décoration de théâtre.
Depuis quelques heures, j'avais été extrêmement pressé par lertaines nécessités de la nature, que l'état de captivité dans lequel j'étais resté pendant près de deux jours m'avait empêché de satisfaire. Entre l'urgence de ma position et la honte de m'ru tirer d'une manière indécente, j'étais dans le plus graud embarras. Le meilleur expédient que je pus trouver fut de me glisser dans ma maison, de fermer la porte après moi , et , m'avancniit autant que la longueur de ma chaîne le permettait vers le l'nnd
de la pièce, je me résignai à commettre un acte de malpropreté , auquel très-heureusement je ne fus obligé que cette seule fois. JVspère que le lecteur sera assez juste pour m'excuser, vu la détresse dans laquelle j'étais, et l'impossibilité d'en sortir par des moyens plus convenables. Far la suite, je pris Thabitude d'accomplir tous les matins en me levant cette affaire en plein air, à la longueur de ma chaîne; et Ton prenait soin de faire enlever les choses qui auraient pu blesser la vue et l'odorat des personnes qui venaient me voir avant Theuie où j'avais coutume de recevoir du monde. Deux domestiques, à l'aide d'une brouette, remplissaient cet office. Je ne me serais pas arrêté sur un tel sujet, qui peut paraître à la jjremière vue très -peu important, si je n'avais pas eu l'intention de me justifier sous le rapport de la délicatesse; car il m'est revenu que les médisants m'ont accusé d'en manquer, en cette occasion et en plusieurs autres.
Cette affaire terminée, je me hâtai de sortir pour respirer un air pur, et je vis venir à moi l'empereur suivi de toute sa cour. Sa Majesté était à cheval, ce qui pensa lui coûter cher : car sa monture, quoique parfaitement dressée, se cabra à cet aspect
nouveau pour elle, croyant voir une montagne qui se mouvait devant ses yeux; mais ce prince, qui est un excellent cavalier, se tint ferme sur ses étriers, jusqu'à ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujoure, par précaution, hors de la portée de ma chaîne.
11 ordonna à ses cuisiniers et à ses siDmmeliers^ qui se tenaient prêts à recevoir cet ordre, de me servir des viandes et du vin , ce qu'ils firent en posant les objets sur des voitures qu'ils amenaient près de moi. Je pris ces voitures, et je les vidai promptement. Il y en avait vingt pour les viandes, et dix pour les l)oissons; chacune des premières me fournit deux ou trois bouchées, je versai la liqueur de dix vaisseaux de terre dans une des voitures, je la bus d'un seul trait, et ainsi du reste.
L'impératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames, s'assirent à quelque distance dans des fauteuils; mais, après l'accident arrivé à l'empereur, ils se levèrent et s'approchèrent de sa personne , que je vais maintenant dépeindre. 11 est plus grand d'environ la hauteur de mon ongle qu'aucun de sa cour, ce qui lui donne un aspect imposant ; les traits de son visage sont grands et mâles; il a la lèvre autrichienne, le nez aquilin, le teint olivâtre , le port majestueux , les membres bien proportionnés, de la grâce et de la dignité dans tons ses mouvements. 11 avait alors passé la fleur de la jeunesse , étant âgé d'environ vingt -huit ans et trois quarts; il eu avait régné environ sept, au sein de la prospérité et d'une suite de triomphes. Pour le regarder avec plus de commodité, je me tenais couché sur le côté, en sorte que ma figure et sa personne
étaient placées parallèlement ; et il se tenait à une toise et demie de moi. Mais, depuis ce temps- là, je l'ai eu plusieurs fois dans ma main; c'est pourquoi je ne puis me tromper dans le portrait que j'en fais. Son habit était uni et simple, et taillé moitié à Tasiatique et moitié à l'européenne ; mais il portait sur la tète un léger casque d'or, orné de pierreries et surmonté d'un plumet. U avait son épée nue à la main, pour se défendre en cas que
5i PREMIERE TARTIE.
j'eusse brisé mes chaînes : cette épée avait près de ln>is ponces de long; la poignée et le fourreau étaient en or et enrichis de diamants. Sa voix était aiguë, mais claire et distincte, et je pouvais l'entendre aisément même quand je me tenais debout. Les danîos et les courtisans étaient tous vêtus avec magniflcence;
en sorte (jne la place qu'occupait toule la cour paraissait à mes yeux comme une belle jujie étendue sur la terre, et brodée de ligures d or et d'argent. Sa Majesté Impériale me flt l'honneur de me parler souvent, et je lui répondis toujours; mais nous ne nous entendions point Tun l'autre. 11 y avait près de lui des prêtres et des jurisconsultes ( ainsi que leurs costumes me le firent conjecturer ), auxquels il ordonna de m'adresser la parole; je leur parlai daiLs toutes les langues dont j'avais la moindre teinture, telles que le haut et le bas hollandais, le latin, le français, l'espagnol, Titalien et la langue franque; mais tout cela inutilement.
Au bout de deux heures la cour se retira, et Ton me laissa une forte garde pour prévenir l'indiscrétion et peut-être la malice de la populace, qui avait beaucoup d'impatience de se porter en foule autour de moi pour me voir de près. Pendant que j'étais étendu à la porte de ma demeure, quelques-uns eurent la témérité de me tirer des flèches , dont une manqua de me crever l'œil gauche. Mais le colonel fit arrêter six des meneurs; il ne trouva point de peine mieux proportionnée à leur faute que de me les livrer garrottés , et ses soldats exécutèrent cet ordre en les chassant veis moi avec la pointe de leurs lances. Je les pris donc dans ma main droite, jeu mis cinq dans la poche de mon justaucorps; quant au sixième, je feignis de le vouloir manger
tout \ivanl. Le pauvre petit homme poussait des burlemeuls horribles; et le colonel ainsi que ses officiers étaient fort en peine , surtout quand ils me virent tirer mon canif. Mais je fis
bientôt cesser leur frayeur, car, le regardant a\er boulé et coupant prompteraent les cordes dont il était lie , je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je traitai les autres de la raAme façon, les tirant successivement Tun après l'autre de ma poche. Je remarquai que les soldats et le peuple avaient été \ivement touchés de ma clémence, qui fut citée à la cour d'une manière fort avantageuse.
Vei^ la nuit je gagnai ma maison, où j'entrai non sans peine, et je couchai sur la terre pendant plusieurs nuits, en attendani le lit que l'empereur avait commandé pour moi. Cent cinquante de leurs couchers cousus ensemble formèrent la largeur et la longueur du mien, et Ton posa quatre de ces matelas l'un sur Taulre , ce qui ne composait pas encore un lit bien douillet; mais il me parut assez doux après tant de fatigues.
La nouvelle de mon arrivée, s'étant répandue dans tout le royaume, attira un nombre infini d'oisifs et de curieux; les villages furent presque abandonnés, et la culture de la terre en aurait souffert, si Sa Majesté Impériale n'avait prévenu ce danger par des édits. Elle ordonna donc que lous ceux qui m'avaienl déjà vu retourneraient chez eux, et qu'à moins d'une permission particulière, on se tiendrait à une dislance de vin^rt-cinq toises
de ma résidence. Cette mesure produisit, au profit des secrétaires d'État, des sommes très -considérables.
Cependant l'empereur tint conseil sur le parti qu*il fallait prendre à mon égard : j'ai appris depuis, par un ami iotime assez haut placé pour savoir les secrets d'État, que la cour avait été fort embarrassée. On craignait , d'une pai-t, que je ne vinsse à briser mes chaînes , et, d*un autre côté, que ma nourriture ne causât une dépense excessive ou même une disette générale. L'un proposait de me faire mourir de faim , l'autre voulait me percer de flèches empoisonnées; mais on pensa que Tinfectiou d'un corps tel que le mien pourrait produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume. Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se rendirent à la porte de la grand'chambre où le conseil impérial était assemblé ; et doux d'entre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont j'ai parlé ; ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de Sa Majesté et de tout son conseil, qu'une commission impériale fut aussitôt expédiée pour obliger tous les villages , dans un rayon de quatre cent cinquante toises de la capitale, de livrer tous les matins six bœufs, quarante moutons, et d'autres vivres \)Out ma nourriture , «avec une
quantité proportionnée de pain et de vin, et d'autres boissons. Four le paiement de ces subsistances, Sa Majesté donna des mandats sur son trésor. Ce prince n'a d'autres revenus que ceux de son domaine , et ce n'est que dans des occasions importantes qu'il lève des impôts sur ses sujets, qui sont obligés de marcher à leurs frais en temps de guerre. Ou forma une maison de six cents personnes pour me servir, lesquelles fureut pourvues d'ap-
poiatenieuts pour leur dépense de boucbe , et de tentes construites très -commodément de chaque côté de ma porte. 11 fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habillement complet à la mode du pays; que six professeurs, les plus savants de Tempire, seraient chargés de m'apprendre la langue , et enfin
que les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse, et les compagnies des gardes, feraient souvent Texercice devant moi , pour les accoutumer à ma vue. Tous ces ordres furent ponctuellement exécutés. En trois semaines je fis de grands progrès dans la connaissance^e la langue. Pendant ce temps-là l'empereur m'honora de visites fréquentes, et se plut à assister mes maîtres dans les soins de mon instruction.
Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir le désir que j'avais qu'il voulût bien me rendre la liberté; ce que je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse, comme je le craignais, fut qu'il fallait attendre; que c'était une question sur laquelle il ne pouvait prendre parti sans l'avis de son conseil , et que premièrement il fallait que je promisse par serment lobservation d'une paix inviolable avec lui et avec ses sujets; qu'en attendant je serais traité avec tous les égards ])ossibles. Il me conseilla de gagner, par ma patience et par ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il me demanda de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait à certains oificiers l'ordre de me visiter, parce que vraisemblablement je devais porter sur moi quelques armes contraires à la sûreté de ses États, si elles étaient proportionnées à ma taille.
Je répondis que Sa Majesté serait satisfaite , que j'étais prêt à me dépouiller de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. C'est ce que j'exprimai , moitié en paroles, moitié par signes. ïl repartit que, d'après les lois de Tempire, il fallait que je fusse visité par deux commissaires; qu'il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement ni mon concours; mais qu'il avait trop bonne opinion de ma générosité et de ma justice, pour ne pas confier sans crainte leurs pei*sonnes à mes mains; que tout ce qu'on m'ôterail me serait rendu fidelt^ment quand je quitterais le pays , ou que je serais remboursé selon révaluation que j'en ferais moi-môme.
Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes mains. Je les mis d'abord dans les poches de mon justaucorps, et ensuite dans toutes mes autn^s poches, excepté mes deux goussets et une autre poche secrète que je ne me souciais point de laisser inspecter et qui contenaient certains objets à mon usage, et insiguifiants pour le^ autres. Dans Tun des goussets était une montre d'argent, et dans l'autre une bourse avec un peu d'or.
Ces officiers du prince , ayant sur eux des plumes , de l'encre et du papier, firent un inventaire exact de tout ce qu'ils virent :
et quand ils eurent achevé, ils me prièrent de les mettre à terre afin qu'ils pussent rendre compte de leur visite à l'empereur.
Cet inventaire, que Je traduisis plus tard en anglais et mot pour mot, était conçu dans les termes suivants :
« Pi*emièrement , dans la poche droite du justaucorps du «« grand homme -montagne (c'est ainsi que je rends ces mots « quinbui flestrin) , après une visite exacte, nous n'avons « trouvé qu'un morceau de toile grossière, assez grand pour u servir de tapis de pied dans la grand'salle de Votre Majesté, u Dans la poche gauche, nous avons trouvé un grand coffre a d argent avec un ^^^m^^ky. ^ couvercle de même a métal, que nous, v^^^BKË commissaires, n'a- « vonspu lever. Nous ^J^SHIfe'' avons alors prié ledit ». homme-montagne -"^^i^^^^^^ de l'ouvrir ; et l'un de a nous étant entré dedans, s est trouvé, jusqu'aux genoux, « dans une p»oudre dont plusieurs grains, nous arrivant au « visage , nous firent élernuer quelque temps. Dans la poche « droite de sa veste , nous avons trouvé un énorme paquet de « substances blanches et minces, pliées l'uue sur l'autre, enviu ron (le la grosseur de trois hommes, liées ensemble par un « fort câble , et marquées de grandes figures noires , que nous « avons prises pour une écriture dont chaque lettre serait plus « grande que la moitié de la paume de notre main. Dans la « poche gauche il y avait une machine armée de vingt dents u très -longues, semblables aux palissades qui sont dans la « cour de Votre Majesté ; nous avons supposé que Thomme- « montagne s'en servait pour se peigner; mais nous n'avons c. pas voulu le presser de questions, voyant la difficulté qu'il <c éprouvait à nous comprendre. Dans la grande poche du coté « droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je traduis le mot « ranfulo, par lequel on voulait parler de ma culotte), nous «« avons vu un pilier de fer creux , environ de la grandeur «t d'un homme, at- Al taché à une grosse
« pièce de bois plus Vv^^^^^B '^^o^ que le pilier;
« et d'un côté du ^4!^^^^^^ P^*^®'' ^^ ^ ^^^'^ ^^"" « très pièces de fer ^-^^2^^^ en relief, de formes M singulières : nous n'avons su ce que c'était. Dans la poche u gauche il y avait encore une machine de la même espèce. M Dans la plus petite poche du côté droit, il y avait plusieui-s M pièces rondes et plates de métal rouge et blanc, et de diffé- « rents volumes; quelques-unes des pièces blanches, qui nous
« ont parti être d argent, étaient si grosses et si pesantes, que tt mon compagnon et moi nous avons eu de la peine à les « soulever. Il restait deux poches à visiter : celles-ci il Ifs « appelait goussets. C'étaient deux ouvertures coupées dans le « haut de son couvre-milieu , mais fort serrées par son ventre tt qui les pressait. Hors du gousset droit pendait une grand** a chaîne d argent, avec une machine très -merveilleuse an « bout. Nous lui avons commandé de tirer hors du gousset tout a ce qui tenait à cette chaîne; c^la paraissait un globe dont « la moitié était d'argent, et lautre d*un métal transparent, tt Sur ce dernier côté, nous avons vu certaines figures étranges tt tracées circulairement; nous avons cru que nous pourrions « les toucher, mais ifcjSÀ?^ ^ nos doigts ont été ar-
« rêtés par cette sub- *^^^^Sj^ .r stance diaphane. Il a « appliqué cette ma- "^"IBbIP^Sèu., chine à nos oreilles; « elle faisait un bruit couliuuel, à peu près comme celui d'un « moulin à eau, et nous avons conjecturé que c'est ou quelque a animal incx)nnu, ou la divinité qu'il adore; mais nous peu- « chons plutôt du côté de la dernière opinion, parce qu'il nous u a assuré (si nous l'avons bien entendu, car il s'exprimait « fort imparfaitement), qu'il agissait rarement sans l'avoir « consultée; il l'appelait son oracle, et disait quelle marquait u le temps pour chacune des actions de sa vie. Du gousset " gauche il tira un filet presque assez large pour servir à un a ptVheur, mais cjui s'ouvrait et se fermait comme une bours«; " nrins avons trouvé dedans plusieurs pièces massives d'un " métal jaune : si elles sont en or véritable , elles doivent avoir «• une immense valeur.
« Ayant ainsi, pour obéir aux ordres de Votre Majesté, « fouillé exaclement toutes ses poches, nous avons observé M autoiîr de son corps une ceinture faite de la peau de quelque « animal monstrueux, à laquelle, du côté gauche, pendait une « é{iée (le la longueur de cinq hommes, et du côté droit, une « bourse ou poche partagée en deux cellules capables de ci)nte- M nir chacune trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces « cellules il y avait plusieurs globes ou balles d'un métal trèsi( pesant, environ de la grosseur de notre tète, et qui exigeait » une main très-forte pour les soulever; l'autre cellule contenait « un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez
H légères^ car il en pouvait tenir plus de cinquante dans la
« paume de nos mains.
« Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé
« sur le corps de rhomme-montague, qui nous a reçus avec
« beaucoup de civilité et tous les égards dus à la commission de
» Voire Majesté. Signé et scellé le quatrième jour de la quatre-
« vingt-neuvième lune du règne bienheureux de Votre Majesté. »
Flessen Freloce. — Marsi Frelock.
Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur , il m'ordonna en des termes honnêtes de lui livrer toutes ces choses. D'abord, il me demanda mon sabre, et je le détachai : il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui raccompagnaient de m'environner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches , prêts à tirer sur moi ; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment, parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. 11 me pria donc de tirer mon 5abre, qui, bien qu'un peu rouillé par Teau de la mer, était néanmoins assez brillant pour éblouir les troupes, qui jetèrent de grands cris. Le monarque me commanda de remettre mon arme dans le fourreau, et de la jeter à terre aussi doucement que je pourrais, à environ six pieds de distance de ma chaîne. La seconde chose qu'il me demanda fut un de ces piliers creux eu fer, par lesquels il entendait mes pistolets de poche; je les lui présentai, et par son ordre je lui en expliquai l'usage comme je pu»; et ne les chargeant que de poudre, j'avertis l'empereur de u'ôtre point eflrayé, et puis je les tirai en l'air. L'étonnémeut, à cette occasion, fut plus grand qu'à la vue de mon sabre : ils tombèrent tous à la renverse, comme s'ils eussent été frappés de la foudre; et l'empereur lui-même, qui était très -brave , fut quelque temps avant de revenir de sa frayeur. Je lui remis mes deux pistolets de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre , l'avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, s'il ne voulait voir sou palais impérial sauter en l'air; ce qui le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu'il fut fort curieux de voir; et il commanda à deux de ses gardes les plus grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en AngleteiTe.
FHKMIÈRË FARTIË.
Il était ôtoiiné du bruit continuel qu'elle faisait, et du mouve-
ment de Taiguille qui marquait les minutes, et qu'il pouvait
aisémeut suivre des yeux, la vue de ces peuples étant bien plus |)erçante que la nôtre. 11 demanda sur ce sujet le sentiment de ses docleurs, qui furent très-partages, comme le lecteur peut facilement s'imaginer, et dont je ne puis rendre compte, l'ayant très-imparfaitement compris.
Ensuite je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse, avec neuf grosses pièces d'or , et quelques-unes plus petites , mon peigne, ma tabatière d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb , furent transportés à l'arsenal de Sa Majesté; mais tout le reste fut laissé chez moi.
J'avais une poche entre autres qui ne fut point visitée , dans laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers quellïuefois à cause de la faiblesse de mes yeux , un télescope , avec plusieurs autres bagatelles que je crus peu intéressantes pour l'empereur, et que, pour celte raison, je ne découvris \mni aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou perdues si je venais à m'en dessaisir.