‹ Voyages de Gulliver: dans des contrées lointainesChapitre 5 sur 43 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'auteur amuse l'einiMjreur et les grands de l'un et de l'antre iei»

d'une manière fort extraordinaire.

— Description des divertissements de la cour de Lillipnt. —

L'auteur est mis en liberté à certaines condition».

A douceur et ma boiiue couduite m'avaient tellement gagné la faveur de l'emijereur et de sa cour, même du peuple et de Tarmée, que j'espérais obtenir bientôt ma liberté, et je ne négligeai rien pour entretenir ma popularité. Par degrés , les Lilliputiens s'étaient familiarisés avec moi, au point que je me couchais à terre et permettais à une compagnie de jeunes gens de danser et de jouer à cache -cache dans mes cheveux. J'avais fait alors de grands progrès dans la connaissance de leur langue , soit pour la comprendre , soit pour la parler. L'empereur voulut à sou tour me donner le spectacle de certains jeux dans lesquels ces peuples surpassent tous ceux que j*ai vus. J'admirai surtout une danse exécutée sur un fil très-mince long de deux pieds et demi. Le lecteur me permettra d'entrer dans quelques détails sur ce jeu singulier.

Ceux qui pratiquent cet exercice sont les aspirants aux grands emplois et à la faveur du monarque. Ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble jeu, et lorsqu'une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui en était revêtu, soit

par sa disgrâce ( ce qui arrive très - souvent ) , cinq ou six prétendants présentent une requête à l'empereur pour avoir la permission de divertir Sa Majesté et sa cour d*une danse sur la corde; et celui qui saute le plus haut sans tomber obtient la charge.

11 arrive très-souvent qu'on ordonne aux grands magistrats et aux principaux ministres de danser aussi sur la corde, pour montrer leur habileté , et pour faire connaître à l'empereur qu'ils n'ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand-trésorier de l'empire, passe pour avoir l'adresse de faire une cabriole sur la corde au moins un pouce plus haut qu'aucun autre seigneur r je Tai vu plusieurs fois faire le saut périlleux, que nous appelons le summersety sur une petite planche de bois attachée à une corde qui n'est pas plus grosse qu'une ficelle ordinaire.

Mon ami Reldresal, premier secrétaire du conseil privé, m'a paru, si mon affection pour lui ne m'a point aveuglé, le second après le trésorier. Le reste des grands officiers étaient tous à peu près d'égale force.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu deux ou trois prétendants s'estropier; mais le péril est beaucoup plus grand quand les ministres eux-mêmes reçoivent ordre de signaler leur adresse ; car , en faisant des efforts extraordinaires pour se surpasser et pour l'emporter sur les autres, ils font presque toujours des chutes dangereuses. On m'assura qu'uv an avant mon arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant, si un des coussias du roi, qui se trouvait par hasard à terre, ne l'eût préservé.

11 y a un autre divertissement exclusivement réservé pour rerapereiu', l'impératrice et le prejnier ministre. L'empereur met sur une table trois fîls de soie très-déliés, longs de six pouces; l'un est cramoisi, le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils sont proposés comme des prix à ceux que l'empereur veut distinguer par une marque singulière de sa faveur. La cérémonie a lieu dans la grand'chambre d'audience de Sa Majesté , où les concurrents sont obligés de donner une preuve de leur habileté , relie que je n'ai rien vu de semblable dans aucun autre pays de l'ancien ou du nouveau monde.

L'empereur tient un bâton dans la position horizontale, tandis

que les concurrents, s'avançant successivement, sautent pardessus le bâton, ou bien se glissent par -dessous, suivant la hauteur à laquelle le bâton est tenu ; quelquefois le souverain tient Tun des bouts du bâton, et son premier ministre l'autre;

souvent aussi le ministre tient les deux, bouts. Le sauteur le plus agile et le plus souple reçoit eu récompense le cordon rouge; le jaune est donné au second sauteur, le blanc au troisième. Ils portent ces fils de soie comme des baudriers, et Ion voit peu de personnes considérables sans cette distinction.

Les chevaux des troupes et ceux des écuries impériales ayant été journellement exercés devant moi, je ne leur causais plus aucune frayeur. Ou leur faisait franchir ma main posée à terre, et l'un des piqueurs de l'empereur sauta par- dessus mon pied chaussé, effort vraiment prodigieux. Je m'avisai d'un auti-e amusement, qui eut un grand succès. Je priai rem]>ereur de me faire apporter quelques bâtons de deux pieds de haut et de la grosseur d'une canne ordinaire, et Sa Majesté ordonna au grandforestier de me procurer ce que je demandais. Le lendemain, six bûcherons, conduisant un nombre égal de voitures traînées par huit chevaux, arrivèrent avec les pièces de bois. J'en pris neuf, que j'enfonçai en terre de manière à former un carré de deux pieds et demi; je tendis mon mouchoir sur ces piquets, jusqu'à ce qu'il fût aussi roide qu'une peau de tambour; et quatre

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bâtons, dépassant le mouchoir de cinq pouces aux quatre coins, servirent à établir une sorte de parapet. Ce travail terminé, j'invitai l'empereur à faire manœuvrer sur cette plate -forme vingt -quatre de ses meilleurs cavaliers; le prince agréa ma proposition ; alors je pris les hommes et leurs officiers tout montés et tout armés, et les plaçai un à. un sur le mouchoir. Là ils exécutèrent un combat simulé avec une précision, un ensemble de mouvements admirables. L'empereur prit grand plaisir à ce spectacle et le fit répéter plusieurs fois; il voulut même être hissé sur ce plateau et commander les évolutions. Il engage.i aussi rimpératrice à me permettre de la tenir dans sa chaise à porteurs à deux pieds de distance de Varène , et cette princesse consentit, quoique avec beaucoup de peine , à voir la petite guerre dans cette position. Par un grand bonheur, il n'arriva aucun accident grave : seulement le cheval d*un capitaine fit un trou dans mon mouchoir en piafiant , et tomba avec son cavalier. Je les relevai tous deux à l'instant , et, posant une main sur le trou , je descendis avec l'autre les cavaliers. Le cheval tombé en fut quitte pour une entorse, son maître n'eut rien; cependant je ne voulus pas risquer davantage ce jeu.

Pendant un de ces exercices, un exprès vint annoncer à l'empereur une découverte singulière faite à la place où j'avais été d'abord aperçu. C'était un grand objet noir dont les bords s'étendaient circulairement, de la largeur de la chambre royale, et dont le milieu s'élevait en forme de colonne tronquée à la hauteur de deux hommes. On ne croyait pas que cela eût vie, et plusieurs iiersonnes étant montées sur les épaules l'une de l'autre jusqu'à la cime plate et unie du cylindre , elles avaient découvert, en frappant dessus avec leurs pieds, que l'intérieur était creux.

(ta avait supposé que cette machine pouvait appartenir à l'homme -montagne, et Ton proposait, si tel était le cas, de la faire transporter à la capitale. Je devinai à l'instant qu'il s'agissait de mon chapeau, et suppliai Sa Majesté de d<mner ordre qu'il me fût rapporté le plus tôt possible. Cela fut fait, et il arriva le jour suivant, non en aussi bon état que je l'aurais désiré, mais moins détérioré qu'il n'aurait pu l'être. On avait jiercé deux trous dans les bords, et fixé deux crampons daus CHS trous; puis une longue corde fut passée dans ces crochets et

attachée au collier du premier des cinq forts chevaui qui traînèrent mon chapeau pendant un trajet d'un demi - mille. Heureusement le sol du pays était uni et mou, autrement mon couvre- chef n'aurait pas résisté à ce voyage.

Deux jours après, l'empereur eut la plus singulière fantaisie. Il ordonna aux troupes qui se trouvaient dans le voisinage de la capitale de se préparer jiour une revue , et me pria de me tenir dans la posture du colosse de Rhodes, les pieds aussi éloignés Tun de l'autre que je le pourrais; ensuite il commanda à un vieux général fort expérimenté de ranger les troupes en ordre

de bataille, et de les faire défiler entre mes deux jambes, Tinfanterie par vingt -quatre de front, et la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées, et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes d'infanterie et de mille de cavalerie. Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à

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tous les soldats d'observer dans la marche la bienséance la plus rigoureuse à Tégard de ma personne; ce qui n'empêcha paî5 quelques-uns des jeunes oflBciers de porter en haut leurs regards eu passant au-dessous de moi. Et, à dire \Tai, ma culotte était alors en si mauvais état, qu'elle leur donna sujet de rire.

J'avais présenté ou envoyé tant de mémoires et de requêtes pour ma liberté, que Sa Majesté à la fin proposa Taffaire, premièrement au conseil des dépêches, e\ puis au conseil d'État, où il n'y eut d'opposition que de la part du minisire Skyresh Bolgolara. qui jugea à propos, sans aucun sujet, de se dédarer contre moi ; mais tous les autres conseillers me furent favo-rahles, et l'empereur appuya leur avis Ce ministre, qui était galbet, c'est-à-dire grand-amiral, avait mérité la confiance de sou maître par son habileté dans les affaires; mais il était d'un esprit aigre et fantasque. Il obtint que les conditions de ma liberté seraient réglées par lui -môme. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, accompagné de deux sous -secrétaires et de plusieurs personnes de distinction. < >n me dit d'en promettre Tobsiérvation par serment , prêté d'aboi d à la façon de mon pays , et ensuite à la manière ordonnée pnr leurs lois, qui fut de tenir l'orteil de mou pied droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main droite sur le haut de ma tête , et le pouce sur la pointe de mon oreille droite.

î ^^^^ ^^niïjjç I,, lecteur peut être curieux de connaître le style I e I «Mte ccjrjt> et l*"^ înliL-les préliminaires de ma délivrance, j'ai »aie trad(|,.(joo di* V^cte entier mot pour mot.

'u I '^^^^^^^^ *tOXlflE^ ^ t UMÉ GURDILO SHEFIN MULLY ULLY GUÉ,

^*^' ^iiiîssfaïîï eWP^^'^UF de Lilliput , les délices comme la ter-

reur de Tunivers , dont les États s'étendent à cinq mille blusirvgg ( c'est- à- dire environ sii lieues en circuit ) aux eitrémités du globe > souverain de tous les souverains, le plus grand des fils • des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont la tète touche le soleil , dont un clin d*œil fait trembler les genoux des potentats, aimable comme le printemps, brillant comme Tété , abondant comme l'automne, terrible comme l'hiver; à tous nos sujets amés et féaux, salut. Sa Très -Haute Majesté propose à l'homme - montagne les articles suivants, lesquels, pour préliminaii'e , il sera obligé de ratifier par uu serment solennel.

I. L'homme -montagne ne sortira point de nos États sans notre permission scellée du grand sceau.

II. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale sans notre ordre exprès , afin que les habitants soient avertis deux heures auparavant de se tenir renfermés chez eux.

lit. Ledit homme -montagne bornera ses promenades i nos principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un pré ou dans une pièce de blé.

IV. En se promenant par lesdits chemins, il aura soin de ne fouler aux pieds Ie.s corps d'aucun de nos fidèles sujets, ni leurs chevaux ou voitures; il ne prendra aucun de nosdits sujets dans ses mains, si ce n'est de leur consentement.

V. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse quelque course extraordinaire, l'homme -montagne sera obligé de porter dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes les lunes, et de remettre ledit courrier ( s'il en est requis ) sain et sauf en noti-e présence impériale.

VI. Il sera notre allié contre les ennemis de l'ile de Blefuscu, et fera tout son possible pour détruire la flotte qu'ils arment actuellement en vue de faire une descente sur nos terres.

VU. Ledit homme -montagne, à ses heures de loisir, prêtera son concours à nos ou\Tiers , en les aidant à élever certaines grosses pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos bâtiments impériaux.

VIIL Après avoir fait le serment solennel d'observer les articles ci -dessus énoncés, ledit homme- montagne aura une provision journalière de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix -huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec un accès

libre auprès de notre personne impériale , et autres marques de notre faveur.

Donné en notre palais, à Belsaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune de notre règne.

Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je Teusse souhaité; ce qui fui Teflet de la malice du grandamiral Skyresh Bolgolam. On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. L'empereur me fit l'honneur d'être présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très- humbles actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds; mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

Le lecteur a pu observer que dans le dernier article de Tacle de ma délivrance, l'empereur était convenu de me donner une quantité de ^iaude et de boisson qui pût suifire à la subsistance «le dix -huit cent soixante -quatorze Lilliputiens. Quelque temps après, demandant à un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on s'était déterminé à cette quantité, il me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d'un quart de cercle , et supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit cent soixantequatorze sont à un, ils avaient inféré de la similarité de leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent soixantequatorze fois plus grand que le leur : par là le lecteur peut juger de l'esprit admirable de ce peuple, et des idées éclairées et sages de leur empereur.

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