‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 1 sur 45 · JONATHAN SWIFT · texte numérisé non relu

JONATHAN SWIFT

A vie de Swift esl un sujel plein d'intérêt et d'instruction pour tous (>tui qui aiment à méditer sur les vicissitudes dont se composa la destinée des homs cék'bres par leurs talents et leur renommée. Dênui- de loutes ressources à sa naissance, élevé par la froide et insouciante charité de deux oncles, privé des honneurs universitaires, réduit pendant plusieurs années au patronage impuissant de sir William Temple, Swift présente, dans le> premières pages de son bistoire, le tableau (lu génie humilié et trompé dans ses espérances. Malgré tous ces désavantages, il parvint à être le conseil d'un ministère britannique, te plus habile défenseur de sou système d'administration, et l'intime ami de tous les hommes remarquables par leur noblesse ou leurs laleuls sous le règne classique de la reine Anne.

Les événemeats de ses deraîËres années offrent un contraste non

4 NOTICE SCR SWIfT

moins frappaiil. Enveloppé dans la disgrâce de ses patrons, il fui persécuté, s'eiila de l'Angleterre, vécut séparé de ses amis, et puis tout à coup acquit un degré de popularité qui le rendit l'idole de l'Irlande et l'eSnii de ceuï qui gouvernaient ce royaume.

Les talents de Swift, source de sa renommée et de son orgueil, dont réclat avait si longtemps ébloui et charmé le monde, Turent obscurcis par la maladie, pervertis par les passions à mesure qu'il approcha du terme de sa vie, et, avant qu'il l'eût atteint, ils étaient bien au-dessous de ceux des hommes les plus ordinaires. Sa vie est donc une leçon grave pour les hommes célèbres ; elle leur enseignera que, si le génie ne doit pas se laisser accabler par le malheur, la renommée, quelque grande qu'elle soil, ne doit pas encourager la présomption. En lisant l'histoire de cet homme illustre, ccui que le sort a privés des brillantes qualités doul il élait doué, ou qui ont manqué d'occasion de les développer, se convaincront que le bonheur ne dépend ni d'une inQuence politique, ni d'une grande gloire.

< Swift, docteur i

t dovca de Saint-Patrick de

Dublin, descendait d'une branche cadette de la famille des Swift, du comté d'York, qui était établie dans celle province depuis bien des

années. Son père étail le sixième ou le septième fils du révérend Thomas Swift, vicaire de Goodrich; le doyen nous a appris lui-même que son père obtint quelques agences et quelques emplois en Irlande. Jonathan naquit à Dublin, dans une petite maison de la Cour de Hoeys, que les habitants de ce quartier montrent encore. Son enfance fut, comme celle de sou père, marquée par une circonstance singulière ; son berceau ne fut pas pillé par des soldats, ainsi que cela était arrivé à Thomas Swift ; mais Tenfant fut enlevé. La nourrice, qui était de Whitehaven, fut rappelée dans son pays. Elle était si attachée à Tenfant confié k ses soins, qu*elle remmena avec elle sans en prévenir mistress Swift. Il resta ttois ans à Whitehaven ; sa santé était si délicate, que sa mère ne voulut point hasarder un second voyage, et le laissa à la femme qui lui avait donné celte preuve d'attachement. La bonne nourrice eut un tel soin de l'éducation de Tenfanl, que, lorsqu'il revint à Dublin, il savait épeler ; à cinq ans il lisait déjà dans la Bible.

U partagea Tindigenee d'une mère qu'il aimait tendrement, et subsista des bienfaits de son oncle Godwin. Celle dépendance semble avoir fait dès l'enfance une profonde impression sur son caractère hautain ; et depuis celte époque commença à se montrer en lui cet esprit de misanthropie qu'il ne perdit qu'avec Tusage de ses facultés morales. Enfant posthume, élevé par charité, il s'accoutuma de bonne heure à regarder le jour de sa naissance comme un jour de malheur, et il ne manquait pas, à cet anniversaire, de lire le passage de l'Écriture dans lequel Job déplore et maudit le jour où Ton annonça dans la maison de son père u qu'il était né un enfant mâle ».

A l'âge de six ans, on l'envoya à l'école de Kilkenny, fondée et dotée par la famille d'Ormond. On y montre encore aux étrangers le pupitre de Swift, sur lequel il avait gravé son nom avec un couteau. De Kilkenny Swifl fut envoyé, à l'âge de quatorze ans, au collège de la Trinité à Dublin. II paraît, d'après les registres, qu'il y fut reçu comme pensionnaire le 24 avril 1682, et eut pour maître Saint-George Ashe. Son cousin Thomas Swift fut admis à la même époque, et les deux noms de famille, portés sur les registres sans les noms de baptême, ont jeté de l'incertitude sur quelques points minutieux de la biographie du doyen.

Swift suivait ses études sans assiduité et selon ses caprices; il eût été contraint de les interrompre si, à la mort de son oncle Godwin, laquelle révéla le dérangement de ses affaires, il n'avait trouvé un patron dans son oncle Dryden William Swift. Dryden vint au secours de son neveu ; il y mit, à ce qu'il parait, plus de grâce et de bienveillance que son frère Godwin; mais sa fortune, peu considérable, ne lui permettait pas d'être plus libéral que son frère. Swift a toujours chéri sa mémoire, et parle

souvent de lui comme du meilleur des parents. II racontait sonvent un incident arrivé pendant qu'il était au collège, et dont Willoughby Swift, son cousin, fils de Dryden William, était le héros. Swift, étant assis dans sa chambre, n'ayant pas un sou vaillant, aperçut dans la cour un matelot qui paraissait demander Tappartement d'un des étudiants. Il lui vint à l'esprit que cet homme pouvait être chargé de quelque message de son cousin Willoughby, alors négociant à Lisbonne. A peine cette idée lui eut-elle passé par la tête, que la porte de sa chambre s'ouvre, et Té- Iranger, s'approchant de lui, tire de sa poche une grande bourse de cuir remplie d'argent qu'il étale devant Swift, comme un présent du cousin Willoughby. Swift, en extase, offrit au messager une partie de son trésor, que l'honnête matelot ne voulut pas accepter. Depuis ce moment, Swift, qui avait connu les malheurs de l'indigence, résolut d'administrer son modique revenu de manière à ne plus se trouver réduit aux dernières extrémités. Il mit tant d'ordre dans sa manière de vivre, que, d'après ses journaux que l'on a conservés, il est évident qu'il pouvait se rendre compte, à un sou près, de sa dépense de chaque année, depuis le temps qu'il était au collège jusqu'au moment où il perdit l'usage de ses facultés morales.

En 1688, la guerre éclata en Irlande ; Swift était alors âgé de vingt-un ans. Léger d'argent, sinon d'instruction, passant pour n'en point avoir, avec la tache de turbulence et d'insubordination attachée à son caractère; sans un seul ami pour le protéger, lui faire accueil et l'entretenir, il quitta le collège de Dublin. Guidé, il faut le croire, plutôt par l'affection que par l'espérance, il prit la route de l'Angleterre, et se rendit chez sa mère, qui habitait alors le comté de Leicester. Mislress Swift, qui était elle-même dans une situation précaire, recommanda à son fils de solliciter la protection de sir William Temple, dont la femme était sa parente et avait connu la famille des Swift, Thomas Swift, cousin de notre auteur, ayant été chapelain de sir William.

On fit la demande, et elle fut accueillie; mais pendant quelque temps il n'y eut de la part de sir William Temple aucune marque de conûance ni d'affection. L'homme d'État accompli, le littérateur poli, fut probablement peu satisfait du caractère irritable et des connaissances imparfaites de son nouveau commensal. Mais les préventions de sir William s'affaiblirent par degrés : l'esprit d'observation de Swift lui donna les moyens de plaire, et il accrut ses connaissances par une étude assidue, à laquelle il consacrait huit heures par jour. Ce temps, bien employé, fil d'an homme né avec les facultés de Swift un trésor inappréciable pour un patron comme Temple, chez lequel il demeura deux ans. La mauvaise santé de Swift le força d'interrompre ses études. Une indigestion avait

refroidi son estomac, et l'avait rendu sujet à des étourdis semenls qui le mirent h deui doigts de la mort : il en ressentit les effets toute sa via. A une certaine Époque il se trouva si malade qu'il alla en Irlande dans l'espérance que l'air natal pourrait lui faire du bien; mais, n'en éprouvant aucun soulagement, il rerinl à Moor-Park, où il employait à travailler iesiDlervatlesde calme que lui laissait cette espèce d'inOrmilé. Ce fut alors que sir William Temple lui donna une grande marque de

confiance en lui permeitanl d'être présent à ses entrevues confldentieUes avec le roi Guillaume, quand ce monarque venait à Moor-Park : distinction que Temple devait à l'intimité qui avait eiisté entre eux en Hollande, qu'il recevait avec une respectueuse aisance, et qu'il reconnaissait par de sages conseils. Quand la goutte retenait sir William au lit, c'était Swift iiui était chargé d'accompagner le roi. Des avantages solides furent offerts à son ambition ; on lui fit espérer de l'avancement dans l'état ecclésiastique, auquel il se destinait par goût et par la perspective qui s'ouvrait devant lui. La grande confiance qu'on avait en lui justifiait ces

espérances. Sir William Temple le chargea de présenter au roi Guillaume les raisons qui devaient le déterminer à consentir au bill pour la triennalité du parlement, et il confirma Topinion de Temple par plusieurs arguments tirés de l'histoire d*Angleterre. Mais le roi persévéra dans son opposition, et le bill fut rejeté par Tinfluence de la couronne à la chambre des communes. Ce fut la première relation que Swift eut avec la cour; et il disait souvent à ses amis que c était là ce qui avait servi à le guérir de sa vanité : il avait probablement compté sur le succès de sa négociation, et il fut mortifié de la voir échouer.

Quand Swift retourna en Irlande, les évéques auxquels il s'adressa pour être ordonné exigèrent un certificat de sa bonne conduite pendant sa résidence chez sir William Temple. La condition était désagréable : pour obtenir ce certificat, il fallait se soumettre, il fallait faire une demande. Swift mit cinq mois à s'y décider. Il envoya une lettre d'excuses, et la requête fut accordée : la lettre de Swift fut vraisemblablement le premier pas de sa réconciliation avec son patron. Sir William, il faut le croire, avait ajouté au certificat demandé ({uelque recommandation pour lord Gapel, alors vice-roi d'Irlande : car, presque aussitôt que Swift eut été ordonné pi-ôtre, il fut nommé à la prébende de Kilroot, dans le diocèse de Connor, qui valait environ cent livres sterling par an. Il se retira sur son petit bénéfice, et y vécut comme un ministre de village.

La vie qu'il menait à Kilroot, si difl'érente de celle de Moor-Park, où il jouissait de la société de tout ce qui était noble par le génie ou la naissance, lui sembla bientôt^insipide. De son côté, Temple, depuis qu'il était privé de Swift, sentait la perte qu'il avait faite, et lui témoigna le désir de le voir revenir à Moor-Park. Tandis que Swift hésitait à renoncer au genre de vie qu'il avait choisi pour reprendre celui qu'il avait abandonné, une circonstance qui peint sa bienfaisance semble avoir Çix{^ sa détermination. Dans une de ses excursions il avait rencontré un ecclésiastique avec lequel il se lia, parce qu'il le trouva fort instruit, modeste et très moral. Ce bon desservant était père de huit enfants, et sa cure lui rapportait quarante livres sterling. Swift, qui n'avait point de chevaux, lui emprunta sa jument noire, sans lui faire part de son dessein,, se rendit à Dublin, résigna sa prébende de Kilroot, et obtint (ju'elle fût transférée à son nouvel ami. Le visage du bon vieillard exprima dans le premier moment le plaisir qu'il éprouvait de se voir nommé à un bénéfice; mais, quand il sut que c'était celui de son bienfaiteur, sa joie prit une expression si touchante de surprise et de reconnaissance, que Swift, profondément aff'ecté lui-même, disait qu'il n'avait jamais eu dans sa vie autant de plaisir que ce jour-là. Quand Swift partit, le bon ecclésiastique le pressa d'accepter la jument noire, qu'il ne refusa pas, de peur de le mor-

PAR WALTEB SCOTT. 9

tifler. Honte pour la première fois sur un cheval qui lui appartenait, ^ant quatre-TÏngls livres sterling dans sa bourse, Swift prit la route d'Angleterre, et rentra à Hoor-Park dans la place de secrétaire intime de sir William Temple.

Tandis que Swift se livrait à son goût pour la litlÉrature, et qu'une illustre amitié semblait lui promettre un avenir agréable, il se prépa* rail, sans s'en apercevoir, une suite de malheurs pour le reste de ses jours. Ce fui pendant son second séjour à Moor-Park qu'il ftt la connaissance d'Esther Johnson, plus connue sous le nom poétique de Stella. Swift, se flanl à son tempérament froid et à son humeur inconstante pour ne point former d'attachement imprudent, a pria la résolution de ne songer au mariage que lorsqu'il aura une existence assurée; alors mémo il sera si difficile à contenter, qu'il pourrait bien remettre la partie jusqu'à sa mort : les apparences d'attachement dans lesquelles son ami croit apercevoir des symptômes d'une passion, ne sont que l'effet d'une imagination active et inquiète qui a besoin d'aliment ; il saisit la première occasion d'amusement qui se présente, et la cherche souvent dans une galanterie insignidanle; tel est son but auprès de la jeune personne en ({uestion : « C'est une habitude, dit-il, à laquelle je renoncerai sans effort quand je voudrai on prendre la résolution, et que je laisserai à l'entrée du sanctuaire sans aucun regret. »

A cette espèce d'uttacbemenl en succéda un plus sérieus : Jane Waryng,

sœur de son ami de collège Waring, que, par affectation poétique, il nommait Varina, attira son attention pendant le séjour qu'il Ht en Irlande lorsqu'il quitta sir William Temple. Une lettre adressée à la même per-

sonne quatre ans après est d'un ton bien différent : Varina a disparu ; c'est à miss Jane Warj'ng que notre auteur écrit : dans un intervalle de quatre années il avait pu se passer bien des événements que nous ignor rons; et il y aurait peu de justice à juger sévèrement la conduite de Swift, que la résistance opiniâtre de Varina n'avait pas préparé à une offre soudaine de capitulation.

La mort de sir William Temple vint mettre un terme à l'existence paisible et heureuse dont Swift avait joui pendant quatre ans à Moor-Park. Sir William aveiit apprécié l'amitié généreuse de Swift; il lui fit an legs en argent, et lui laissa ses manuscrits, ce qu'il estimait sans doute bien davantage. Pr?u de temps après, Swift se rendit en Irlande avec lord Berkeley. A la suite de quelques différends avec ce seigneur il obtint le bénéfice de Saracor; mais il ne tarda pas à se jeter dans la politique. En 1710 il revint en Angleterre. Ce fut alors que commencèrent ses hostilités avec les whigs et son alliance avec ïïarley et avec l'administration.

Sa nomination au doyenné de Saint-Patrick fut signée le 23 février 1713, et Swift partit dans les premiers jours de juin pour aller prendre possession d'un bénéfice qu'il ne considérait tout au plus, avait-il souvent dit, que comme un honorable exil. On ne pouvait guère, en effet, s'attendre à ce que la faveur sans exemple dont il avait joui auprès du gouvernemf'nfrne le menât qu'à un bénéfice en Irlande, et à son éloignement de ces mêmes ministres par lesquels il était consulté, qui employaient ses (alents à défendre leur cause, et faisaient leurs délices de sa société. II fut sans doute aussi désappointé que surpris, puisque dans un temps ils avaient jugé ses services si essentiels à l'administration, qu'ils refusaient df le nommer évéque en Irlande.

Mistress Johnson avait abandonné sa patrie, avait exposé sa réputation pour jjarlager sa destinée, dans le temps où rien ne présageait qu'elle dût être brillante; et les liens qui obligeaient Swift à l'indemniser de ces sacrifice» étaient aussi sacrés qu'une promesse solennelle, s'il n'y avait pas réf'llemfnt une promesse de mariage entre eux. Swift avait formé deux résolutions relativ(;ment au mariage : l'une, de ne se marier que quand il aurait une fortune suffisante; l'autre, de n'y songer qu'à un âge où il pourrait raisonnablement espérer de voir ses enfants établis comme ils devaient l'ôtre. Son indépendance n'était pas encore complète; il avait (U'% dettes, il avait passé l'âge au delà duquel il avait résolu de ne plus se marier. O'p^aidant il épouserait Stella, pourvu que leur mariage fût tenu lecHît, et à condition qu'ils continueraient de vivre séparément, et avec bi iiif^iiif circonipection qu'auparavant. Stella souscrivit à ces dures conditions : ellen levaient tous ses scrupules, et calmaient sa jalousie en rendant impossible l'iinioti de Swift avec sa rivale. Swift et Stella furent

PAR WALTKR SCOTT. li

mariés dans le jardin du doyenné par l'évèque de Cloger, en l'année f716.

Swift ne vit personne pendant quelques jours. Quand il sortit de sa retraite, ses rapports avec mistress Dtugley et Stella conlinuèrenl avec la même réserve, oQn de prévenir tout soupçon d'intimité, comme si

celle inlimité n'était pas alors léfjitime et vertueuse. Stella continua donc a ftre lamie chérie et inlime Ue Swifi; elle tenait sa maison, faisait les honneurs do sa talile, quoiqu'elle parût n'y èlre que convive; elle était sa compagne Hdéle, le gardait lorsqu'il était malade; mais ce mariage était un secret pour le monde.

Les affaires de sa cathédrale, embrouillées par la résistance de son chapitre et par l'intervention de l'archevêque King, occupèrent une grande paKie de son temps. Mais ces difficultés s'aplanirent insensiblement, par la conviction que l'on acquit de la droiture des inlenlions du doyen, et de sonzèledésintéressé pour les droits de l'église. Pendant ces cinq àsii années, Swift ne négligea pas l'étude ; on a retrouvé ses opinions sur Hérodote, Philostrate et Aulu-Gelle, ce qui tait présumer qu'il s'était surtout occupé de ces auteurs : il avait intercalé à chaque page des volumes des feuilles blanches sur lesqueUes il écrivait des notes en regard. Il est naturel de supposer que les auteurs classiques n'étaient pas oubliés, quand nous ne saurions pas que Lucrèce était sa lecture favorite pendant son

iî NOTICE SUR SWIFT

si^jour à Gaulstown ; la listo des livres qui composaient sa bibliothèque, avec ses remarques manuscrites, est la preuve la plus authentique de ion goût.

Ces études ne suffisaient pas à un homme qui avait pris une part si active à la politique pendant son séjour en Angleterre. On a pensé, et cela est très probable, que ce fut à cette époque que Swift conçut le plan des Voyages de Gulliver. On trouve le germe de cet ouvrage fameux dans les voyages de Martinus Scriberus, qui furent probablement projetés avant que les proscriptions eussent dispersé le club littéraire. L'aspect sous lequel le doyen voyait les affaires publiques après la mort de la reine Anne s'accorde avec une grande partie des traits satiriques des Voyages. D'ailleurs, une lettre de Vanessa fait allusion à l'aventure de Gulliver avec le singe de Rrobdingnag, et l'on trouve dans la niAine correspondance qu'en 1722 Swift lisait plusieurs relations de voyages. Il dit à mistress Whiteway, ce qu'il a répété ensuite, qu'il avait emprunté aux voyageurs qu'il avait lus tous b's termes de marine du Gulliver. Il est donc présumable que les Voyages de Gulliver furent esquissés à l'époque dont nous parlons, quoiqu'ils traitent de la politique d'une époque postérieure.

Swift ({uilla SOS occupations et ses amusements en l'année 1720, pour reparaître sur le théâtre politique, non plus, à la vérité, comme l'avocat et le panég\Tiste d'un ministère, mais comme le défenseur intrépide et opiniâtre d'un peuple opprimé. Jamais nation n'avait eu autant besoin d'un tel défenseur. La prospérité dont l'Irlande avait joui sous les princes de la maison dt» Sluarl avait «'t»'* interrompue par une guerre civile dont l'issue avait forcé 1 élite de sa nohle<>e et de ses militaires à s'exiler. La population catholique de ce royaume nexoitait que méfiance, et était frappée par là d'une entière incapacité.

Le parlement d'.\ngleterre s'était arrogé le pouvoir de faire des lois pour l'Irlande : et il l'exeivait de manière à enchaîner, autant que possible, le commerce de ce royaume, à le subonlonner au commerce de TAngleterre, et à le tenir dans sa dépendance. Les statuts de la dixième et d6 la onzième année du règne de Guillaume III prohibaient l'exporlalion des marchandises de laine, excepté en Angleterre et dans la principauté de Galles ; les manufactures d'Irlande se trouvèrent par là privées d*un reTODU évalué à un million sterling. Pas une voix ne s'éleva dans la Chambrt^ des communes contiv ces maximes aussi impolitiques que tyranniques, plus digues d'une corporation de petits boutiquiers de villase que du sénat éclairé d'un peuple libre. En agissant d'après ces principes, on accumulait iiyustice sur injustice; et Ton y ajoutait l'insulte, avec cet avantage |^ur les agTes5eurs, qu'ils pouvaient intimider le peuple opprimé d*lriande, et le réduire au silence, en criant aux rebelles et aux

jacobites. Swift voyait ces maux avec toute Tindignation d*un caractère naturellement opposé à la tyrannie. Il publia les Lettres du Drapier^ fortes de raisons, étincelantes d'esprit, supérieures par l'adresse avec laquelle les raisonnements sont présentés et les traits ajustés.

La popularité de Swift fut celle de tous les hommes qui, à une époque décisive et critique, ont eu le bonheur de rendre à leur patrie un fi^rand service. Aussi longtemps qu'il put sortir de sa maison, les bénédictions du peuple l'accompagnèrent; s'il passait dans une ville, on lui faisait l'accueil qu'on eût fait à un prince. Au premier avis d'un danger que courait le doyen (titre qu'on lui donnait généralement), tout le pays accourait à sa défense. Walpole avait songé à faire arrêter Swift ; un sage ami lui demanda s'il avait dix mille soldats pour escorter le messager d*État chargé d'exécuter l'ordre.

Les faiblesses de Swift, quoique de nature à occuper la malignité du vulgaire, étaient jugées avec le pieux respect de Taffection filiale. Tous les vice-rois d'Irlande, depuis l'alTable Carteret jusqu'au hautain Dorset, qui n'aimaient point sa politique ni peut-être sa personne, se virent contraints de respecter son influence et de capituler avec son zèle. Le déclin de ses facultés morales fut un deuil pour l'Irlande; la douleur de ce peuple le suivit au tombeau, et il est peu d'auteurs irlandais qui n'aient rendu à la mémoire de Swift ce tribut de gratitude qui lui est dû à si juste titre.

Les Voyages de Gulliver parurent après le retour de Swift en Irlande, mais avec ce mystère qu'il mettait presque toujours à la publication de ses ouvrages. Il avait quitté TAngleterre dans le mois d'août; et vers le même temps le libraire Motte reçut le manuscrit, qui fut jeté, dit-il, d'un ûacre dans sa boutique. Gulliver fut publié dans le mois de novembre suivant, avec des changements et des retranchements que l'imprimeur fit par timidité. Swift s'en plaint dans sa correspondance, et il y suppléa par une lettre de Gulliver à son cousin Sympson, qui fut mise en tête des éditions suivantes (1). Mais le public ne vit rien de trop timide dans ce roman allégorique extraordinaire, qui produisit une sensation universelle et fut lu par toutes les classes, par les ministres comme par les bonnes d'enfants. On voulait absolument connaître l'auteur; et les amis mêmes de Swift, Pope, Gay, Arbuthnot, lui écrivirent comme s'ils avaient des doutes à ce sujet. Mais, quoiqu'ils se soient exprimés de manière à tromper quelques biographes, qui les ont crus dans le doute à cet égard, il est cer-

(1) Voir la Lettre à Symp$on^ à la suite de cette notice.

tain que ses amis connaissaient plus ou moins l'ouvrage avant sa publication. Leur réserve élait affeclée, pour se prAler à la fantaisie de Swifl, ou peul-élre, dans le cas où leurs lellres seraient inlerceplées, de peur d'être appelés à déposer contre l'auteur, si l'ouvrage donnait de l'humeur au ministre.

Jamais peut-i!tre livre ne fui aussi recherché par toutes les classes de la société. Les lecteurs du grand monde y trouvaient une satire person-

nelle et polili<|ue; le vulgaire, des avoiilures selon son ^oùl; les amis du romanesque, du nicrveillen^i ; les jeunes gens, de l'cspril; les hommes ttraves, des Itçons de morale el de politique; la vieillesse négligée el l'aniliition drçue, des maximes d'une misanthropie chagrine el amëre.

Le phin il>' la satire vaiie dans ses ditTéiimles parlies. Le Voyage à Lil- Iipulestunc allusion à la cour elà la politique de l'Angleterre; sir Hoberl Walpulc est [leint dans le personnage du premier ministre Flimap (1); et il ne lu pardonna pas à Swift : aussi s'opposa-t-il constamment à tout projet qui aurait pu amener le doyen en Angleterre.

itor

it-r d« Lillipul, q.

lii lomb* d. U corde lar Uquell* il d.ii«it, tl

xhi

qt un dn roDsiin

ppl»

a iiHire sui lollic

italioDf dg k ducbeite de Kendil ta u r»eur.

Mil

cel.evi1erkpi.rl.

oo ïïrt. ..( UD tnil Juri conlre W.lpde, qui,

Tt ï

.. iltbiil rordr. du Bljii, «mun. oa p«i.l«

Les factions des torys et des whigs sont désignées par les factions des talons hauts et des talons plats; les petits-boutiens et les gros-boutiens sont les papistes et les protestants. Le prince de Galles, qui traitait également bien les torys et les whigs, rit de bon cœur de la condescendance de Théritier présomptif, qui portait un talon haut et un talon plat. Blefuscu, où ringratitude de la cour lilliputienne force Gulliver à chercher un asile pour n'avoir pas les yeux crevés, est la France, où Tingratitude de la cour d'Angleterre força le duc d'Ormond et lord Bolingbroke de se réfugier. Le scandale que cause Gulliver par sa manière d'éteindre Tincendie du palais impérial fait allusion à la disgrâce que Tauteur encourut de la part de la reine Anne pour avoir composé le Conte du Tonneau, dont on se ressouvint pour lui en faire un crime, tandis qu'on avait oublié le service que cet ouvrage avait rendu au haut clergé. Nous devons aussi remarquer que la constitution et le syslème d'éducation publique de l'empire de Lilliput sont proposés comme des modèles, et que la corruption qui régnait à la cour ne datait que des trois derniers règnes.

Dans le Voyage à Brohdingnag, la satire esl d'une application plus générale. C'est l'opinion que se formeraient des actions et des sentiments de l'homme des êtres d'un caractère froid, réfléchi, philosophique, et doués d'une force immense. Le monarque do ces fils d'Anack est la personnification d'un roi patriote, indifférent à ce qui est curieux, froid pour ce qui est beau, et ne prenant intérêt qu'à ce qui concerne l'utilité générale et le bien public. Les intrigues et les scandales d'une cour européenne sont, aux yeux d'un tei prince, aussi odieux dans leurs résultats que méprisables dans leurs motifs. Le contraste de Gulliver arrivant de Lilliput, où il était un géant, chez une race d'hommes parmi lesquels il n'est plus qu'un pygmée, est d'un heureux effet. Les mômes idées reviennent nécessairement; mais, comme elles changent de face dans le rôle que joue le narrateur, c'est plutôt un développement qu'une répétition. Il y a quelques passages sur la cour de Brobdingnag qu'on a supposés applicables aux filles d'honneur de la cour de Londres, pour lesquelles Swift, à ce que nous apprend Delany, n'avait pas une grande vénération.

Arbuthnot, qui était un savant, n'approuvait point le Voyage à Laputa, dans lequel il voyait probablement un ridicule jeté sur la Société royale. 11 est certain qu'on y trouve quelques allusions aux philosophes les plus estimés du temps ; on prétend même qu'il y a un trait dirigé contre sir Isaac Newton. L'ardent patriote n'avait pas oublié l'opinion du philosophe en faveur de la monnaie de cuivre de Wood. On suppose que le tailleur qui, après avoir calculé ki taille de Gulliver avec un demi-cercle, et pris sa mesure par une figure mathématique, lui rapporte des habits très mal faits et qui ne vont point à sa taille, fait allusion à une erreur de Timpri-

16 NOTICE se» SWIPT

meur qui, en ajoaUnt un chiffre â un cakal astronoaùipie dr Newton surift distance qui sépare )e soleil delà lerre, l'aiait au^menUcàaDdegré incalculable. Les amis de Svifl trOTaienl aussi que l'idée du fnppeat

{Flapptrj lui fui suggérée par la dislraction habiluelle de iNewlon. Le dojeii diuit à D>7den Swift que ■ sir Isaac était le compagnon le plus maofsade du monde, et que, quand on lui Taisait une question, il la tour-

naît et retournait en cercle dans son cerveau avant de pouvoir répondre (1). » (Swift, en parlant ainsi, traçait deux ou trois cercles sar son front.)

Mais, quoique Swift ait traité peut-être avec irrévérence le savant le plus illustre de cette époque, et que, dans plusieurs de ses écrits, il paraisse faire peu de cas des mathématiques, la satire de Gulliver est plutôt dirigée contre fabus de la science que contre la science elle-même. — Les faiseurs de projets de Tacadémie de Lapula sont représentés comme des hommes qui, ayant une légère teinture des mathématiques, prétendent perfectionner leurs plans de mécanique par pure fantaisie ou par un travers d*esprit. Du temps de Swift, il y avait beaucoup de gens de cette espèce, qui abusaient de la crédulité des ignorants, les ruinaient, et par lour maladresse relardaient les progrès de la science. En livrant au ridicule tous ces faiseurs de projets, les uns dupes de leurs demi-connaissances, les autres véritables imposteurs, Swift, qui les avait en aversion depuis qu'ils avaient causé la ruine de son oncle Godwin, a emprunté plusieurs traits et peut-être l'idée générale de Rabelais, livre V, chapitre ixin, où Pantagruel observe les occupations des courtisans de Quinte-Essence, reine d'Entéléchie.

Swift s'est encore moqué dos professeurs de sciences spéculatives, occupés de Télude de ce qu'on appelait alors magie physique et mathématique, étude qui, ne reposant sur aucun principe solide, n'était ni indiquée ni constatée par l'expérience, mais flottait entre la science et la mysticité ; — telles sont l'alchimie, et la composition de figures de bronze parlantes, d'oiseaux de bois volants, de poudres sympathiques, de baumes qu'on n'appliquait pas à la blessure, mais à Tarme qui l'avait faite, de fioles d'essences avec lesquelles on pouvait fumer des arpents de terre, et d'autres merveilles semblables, dont la vertu était prônée par des imposteurs qui trouvaient malheureusement des dupes. La machine du bon professeur de Lagado pour hâter les progrès des sciences spéculatives et p(»ur composer des livres sur tous les sujets sans le secours du génie et du savoir, était un ridicule jeté sur Tart inventé par Raymond Lulle, et perfectionné par ses sages commentateurs, ou sur le procédé mécanique par lequel, selon Cornélius Agrippa, un des disciples de Lulle, « tout homme pouvait disserter sur quelque matière que ce fût, avec un certain nombre de grands mots, noms et verbes, prolonger une thèse avec

(1) Le doyen racontait aussi de Newton que son domestique lui ayant dit que le dîner était Mrri, après avoir attendu, revint, et le trouva monté sur une échelle placée contre l'une des cases delà bibliothèque, tenant un livre dans la main gauche, et la tète appuyée sur la droite, tellement absorbé dans ses méditations, qu'il fut obligé, après l'avoir appelé trois fois, de le secouer pottr le tirer de sa méditation. C'était bien Temploi du frappeur.

beaucoup d'éclat et de subtilité, en soutenant les deux côtés de la question. »

Le lecteur pouvait se croire transporté au sein de la grande académie de Lagado, quand il lisait le brevet grand Art de finventùm et de la démonstratiorif qui consiste à ajuster le sujet qu*on doit traiter à une machine composée de divers cercles fixes et mobiles. En tournant les cercles de manière à faire porter les divers attributs sur la question proposée, il en résultait une espèce de logique mécanique, que Swift avait incontestablement en vue quand il décrivit la fameuse machine à composer des livres. On a essayé plusieurs fois de porter au dernier degré de perfection VArt des artSy comme on le nomme, par ce mode de composer et de raisonner. Kircher, qui a enseigné cent arts différents, a rajeuni et perfectionné la machine de Lulle; le jésuite Knittel a composé sur le même système la Route royale de toutes les sciences et de tous les arts; Brunus a inventé Tart de la logique sur le même plan; et Kuhlman fait dresser les cheveux quand il annonce une machine qui contiendra non seulement Tart des connaissances universelles, ou système général de toutes les sciences, mais encore l'art de savoir les langues, de commenter, de critiquer, d*apprendre rhisloire sainte et profane, de connaître les biographies de toute espèce, sans compter la Bibliothèque des bibliothèques, contenant Tessence de tous les livres qui ont été imprimés. Quand un savant annonçait gravement, en latin passable, qu'on pouvait acquérir toutes ces connaissances à l'aide d'un instrument mécanique qui ressemblait beaucoup à un jouet d'enfant, il était temps que la satire fit justice de ces chimères. Ce n'est donc pas sur la science que Swift a cherché à jeter du ridicule, mais sur les études chimériques auxquelles on a quelquefois donné le nom de science.

Dans la caricature des faiseurs de projets politiques, Swift laisse percer ses idées de tory; et, en lisant la triste histoire des Struldbruggs, on se reporte au temps où l'auteur conçut pour la mort une inditférence que les dernières années de sa vie devaient lui faire éprouver avec plus de raison.

Le Voyage chez les Houyhnhnms est une diatribe sévère contre la nature humaine; elle n'a pu être inspirée que par l'indignation, qui, comme Swift le reconnaît dans son épitaphe, avait si longtemps rongé son cœur. Vivant dans un pays où l'espèce humaine était divisée en petits tyrans et en esclaves oppiimés, idolâtre de la liberté et de l'indépendance qu'il voyait chaque jour foulées aux pieds, l'énergie de ses sentiments n'étant plus contenue, lui fit prendre en horreur une race capable de commettre et de soutfrir de telles iniquités. Ne perdons pas de vue sa santé déclinant tous les jours; son bonheur domestique détruit par la perte d'une

femme qu'il avait aimée, el par le spectacle aniigeanl du danger qui menaçait les joursd'une autre femme qui lui élail si chère; ses propres jours Bêlris dés leur automne; la certitude de les finir dans un pays qu'il avait en aversion, el de ne pouvoir habiter celui où il avait conçu de si flalleuses espérances et laissé tous ses amis : celte réunion de circonstances peut faire pardonner une misanthropie générale, qui ne ferma jamais le ci«nr de Swifl à la bienfaisance. Ces considérations ne se bornent pas àla personne de l'auteur: elles sont aussi une sorte d'apologie pour l'ouvrage. Malgré la haine qui l'a dicté, le caractère des Yahous offre une leçon morale. Ce n'est pas l'homme éclairé par la religion, ou n'aj'ant même que les lumières naturelles, que Sn'ifl a voulu peindre ; c'est l'homme dégradé par l'asservissement volontaire de ses facultés intellectuelles et de ses instincts, tel qu'on le trouve malheureusement dans les dernières classes de la société, quand il est abandonné à l'ignorance et aux vices qu'elle produit. Sous ce point de vue, le dégoût qu'inspire ce tableau ne peut qu'être utile à la morale ; car l'homme qui se livre à une sensualité brutale, à la cruauté, à l'avaiice, approche du Yaliou. Nous n'allons pas jusqu'à dire qu'un but moral justifie la nudité du tableau que Swift trace de l'homme dans cet état de dégradation qui le rapproche des ani-

maux Les moralistes doivent imiter les Romains, qui infligeaient les châtiments publics aui cnmes dont I atrocité pouvait révolter et qui pumssaient secrètement les attentats a la pudeur

fO NOTICE SUR SWIFT

Malgré ces invraisemblances fondées sur la raisoD on les préjugés, les Voyages de Gulliver excitèrent un intérêt universel : ils le méritaient par leur nouveauté et par leur mérite intrinsèque. Lucien, Rabelais, Morus, Cjrano de Bergerac, et plusieurs autres écrivains, avaient déjà imaginé de faire raconter par des voyageurs ce qu'ils avaient observé dans des régions idéales ; mais toutes les utopies connues étaient fondées sur des fictions puériles, ou servaient de cadre à un système de lois inexécutables, n était réservé à Swift d*égajer la morale de son ouvrage par rjbtfmoicr, d*en faire disparaître Tabsurdité par une satire piquante, et de donner aux événements les plus invraisemblables un air de vérité par la personnalité et le style du narrateur. Le caractère du voyageur imaginaire est exactement celui de Dampier, ou de tout autre navigateur opiniâtre de ce temps-là, doué de courage et de sens commun, parcourant des mers éloignées, avec ses préjugés anglais qu'il rapporte tous à Portsmouth ou à Plymoutb, et racontant bravement et simplement à son retour ce qu*il a vu et ce qu'on lui a dit dans les pays étrangers. Ce caractère est tellement anglais, que les étrangers peuvent difficilement l'apprécier. Les observations de Gulliver ne sont jamais plus fines ni plus profondes que celles d'un capitaine de navire marchand, ou d'un chirurgien de la cité de Londres, qui a fait un voyage de long cours. Robinson Crusoé, racontant des événements bien plus près de la réalité, n'est peut-être pas supérieur à Gulliver pour la gravité et la vraisemblance du récit.

Toute la personne de Gulliver est décrite avec tant de vérité, qu*un matelot soutenait qu'il avait bien connu le capitaine Gulliver, mais qu'il demeurait à Wapping et non à Rotherhithe. C'est ce contraste de la facilité naturelle et de la simplicité du style avec les merveilles racontées qui produit un des grands charmes de celte mémorable satire des imperfections, des folies et des vices de l'espèce humaine. Les calculs exacts qui se trouvent dans les deux premières parties contribuent à donner quelque vraisemblance à la fable. On dit que dans la description d'un objet naturel, quand les proportions sont bien observées, le merveilleux, que l'objet soit gigantesque ou rapetissé, est moins sensible à l'œil du spectateur. 11 est certain qu*en général la proportion est un attribut essentiel de la vérité, et par conséquent de la vraisemblance; si le lecteur admet une fois Fexistence des hommes que le voyageur raconte avoir vus, il est difficile de trouver aucune contradiction dans le récit. U semble, au contraire, que GuUiver et les hommes qu'il voit se conduisent précisément comme ils devaient se conduire dans les circonstances imaginées par fauteur. Sous ce point de vue, le plus grand éloge qu'on puisse citer des Voyages de GulUver est la critique qu'en faisait un docte prélat irlandais, qui disait qu'il 7 avait des choses qu'on ne pourrait jamais lui faire croire. Uy a un

PAR WALTÏB SCOTT. 21

grand art k nous montrer Gulliver perdant graduellement, par l'influence des objets qui l'enrironnent, ses idées premières sur les proporlions de la (aille à son atrivée à Lillipul et à Brobdingnag, el adoptant celles des géants et des pygmi-es au milieu desquels il vit.

Pour ue pas prolonger ces réQexions, j'engage seulement le lecteur à remarquer avec quel art iaûai les actions humaines sont partagées entre

ces deux races d't^lres imaginaires, afin de rendre la satire plus piquante. A. Lillîput les intrigues et les tracasseries politiques, qui sont la principale occupation des courtisans eu Europe, transportées dans une cour de petites créatures de six pouces de haut, deviennent un objet de ridicule ; tandis que la légèreté des femmes et les folies des cours européennes, que raoleur prête aux dames de la cour de Brobdingnag, deviennent des monstruosités dégoûtantes chez une nation d'une stature effrayante. Par ces moyens et par mille autres dans lesquels on retrouve la touche d'un grand maître, et dont on sent l'elTet sans pouvoir en saisir la cause que par une longue analyse, le génie de Svia a fait d'un conte de féerie un roman auquel on n'en peut comparer aucun autre pour l'art du récit et le Téiitable esprit de la satire. La réputation des Voj/aget de Gulliver se répandit bientât en Europe. Voltaire, qui se trouvait alors en Angleterre, les vsala à ses amis en France et leur recommanda de les faire traduire.

L'abbé Desfontaines entreprit cette traduction. Ses doutes, ses craintes, ses apologies sont consignés dans une introduction curieuse, bien propre à donner une idée de Tesprit et des opinions d'un homme de lettres de cette époque en France.

Ce traducteur convient qu'il sent qu'il blesse toutes les règles; et, tout en demandant grâce pour les fictions extravagantes qu'il a essayé d'habiller à la française, il avoue qu'à certains passages la plume lui tombait des mains d'horreur et d'étonnement en voyant toutes les bienséances aussi audacieusement violées par le satirique anglais. Il tremble que quelques-uns des traits lancés par Swift ne soient appliqués à la cour de Versailles, et il proteste avec beaucoup de circonlocutions qu'il n'est question que des toriz et des wigts (torys et whigs) du factieux royaume d'Angleterre. Il termine en assurant ses lecteurs que non seulement il a changé beaucoup d'incidents, afin de les accommoder au goût de ses compatriotes, mais qu'il a supprimé tous les détails nautiques et beaucoup d'autres particularités minutieuses, si détestables dans l'original. Malgré cette alTectalion de goût et de délicatesse, la traduction est passable. 11 est vrai que Tabbé Desfontaines s'est indemnisé en publiant une continuation des VoyageSy dans un style fort différent de celui de l'original, comme on le conçoit facilement (1).

On a aussi publié en Angleterre une continuation des Voyages de Gulliver (un prétendu troisième volume). C'est la plus impudente combinaison de piraterie et de faux qu'on se soit jamais permise dans le monde litiéraire. Tandis qu'on affirmait que celle continuation était de l'auteur du véritable Gulliver, il s'est trouvé qu'elle n'était pas môme l'ouvrage de son imitateur, qui avait copié un ouvrage français tout à fait obscur, intitulé : V Histoire des Sévéramles (2).

Indépendamment de ces continuations, il n'était guère possible qu'un

(1) Cette continuation est intitulée : Le nouveau Gulliver; ce sont les Voyages de Jean Gulliver, fils du capitaine Lemuel. Ils n'ont pas plus de rapport avec l'original que le Télémague de Féne- Ion n'en a avec YOdyssée. L'abbé Desfontaincs a évité les fictions hardies et irrégulicres, les moralités sévères et satiriques, le récit simple et détaillé de Swift. Jean Gulliver est un voyageur imaginaire qui n'inspire point d'intérêt; qui voyage dans un pays où ce sont les femmes qui gouvernent ; dans un autre, où les habitants ne vivent qu'un jour ; dans un troisième, où la laideur inspire le désir et l'admiration. Quoique Desfontaines soit bien loin de l'originalité piquante de son modèle, son ouvrage n'est pas sans imagination ni sans talent. II adressa une lettre à Swift au sujet de sa traduction ; mais celui-ci ne reçut pas ses excuses pour les retranchements et les changements faits à son ouvrage afin de l'adapter au goût des Français.

(i) Dès le commencement de l'année 1727, le troisième volume des Voyages de Gulliver parut sans nom d'imprimeur, dans le même format que les Voyages. L'autour fait faire à Gulliver un second voyage à firobdingnag ; mais, bientôt fatigué d'être obligé d'inventer, quoiqu'il n'eût pas fait grande dépense de génie, il remplit le reste du volume en copiant un Voyage imaginaire, écrit en français, intitulé : Histoire des Sév&ambeSf que les Mélanges tirés d^une grande bibliO' thègue attribuent à M. Alletz. L'ouvrage fut supprimé en France et dans les autres royaumes

PAR WALTER SCOTT. li

ouTrage qui avait eu une si grande vogue ne donnât pas Tidée de Timiter, de le parodier, d*en publier la clef; qu*il n*inspirât pas quelques poètes, qu*il ne valût pas à son auteur des éloges et des satires, enfln tout ce qui accompagne ordinairement un triomphe populaire, sans omettre l'esclave, à la suite du char, dont les injures grossières rappelaient à Tauteur triomphant qu'il était encore un homme.

Les Voyages de GulUver ne pouvaient qu'augmenter la faveur dont Tauteur jouissait à la cour du prince de Galles. On lui adressa des lettres très polies très affectueuses, et beaucoup de plaisanteries sur Gulliver, les Yahous et les Lilliputiens. En quittant TAngleterre, Swift avait demandé à la princesse et à mislress Howard un petit présent, comme souvenir de la distinction qu'elles paraissaient mettre entre lui et un ecclésiastique ordinaire. Il avait flxé le présent de la princesse à la valeur de dix livres sterling, et celui de mislress Howard à une guinée. La princesse promit un présent de médailles .qu'elle n'envoya jamais. Mistress Howard, plus fidèle à sa parole, envoya à Swift une bague, et la lui annonça par une lettre à laquelle il répondit au nom de Gulliver ; Swift ajouta à sa réponse une petite couronne d'or qui représentait le diadème de Lilliput. La princesse daigna accepter une pièce de soie de manufacture irlandaise, dont elle fit faire une robe. Dans sa correspondance, Swift revient un peu trop souvent sur ce présent. Tout semblait indiquer que, dans le cas où le prince monterait sur le trône, Gulliver, suivant les expressions de lord Peterborough, « n'avait qu'à faire mettre de la craie sous ses escarpins et apprendre à danser sur la corde, pour devenir évêque ».

Swift était d'une haute taille, robuste et bien fait. H avait les yeux bleus, le teint brun, les sourcils noirs et épais, le nez un peu aquilin, et des traits qui exprimaient toute la sévérité, la fierté et l'intrépidité de son caractère.

Dans sa jeunesse il passait pour un très bel homme, et dans sa vieillesse sa figure, quoique sévère, était noble et imposante. Il parlait en public avec chaleur et facilité ; son talent pour la réplique était si propre aux débats politiques, que les minisires de la reine Anne durent souvent regretter de n'avoir pu parvenir à le faire siéger au banc des évoques à la Chambre des pairs. Le gouvernement d'Irlande redoutait son éloquence autant que sa plume.

catholiques, à cause des idées de déisme qu'il contenait; il était rare, aussi le plagiaire crat-il qu'il ne courrait aucun risque en le publiant comme un ooTrage original.

Ses manières ea société étolenl faciles el affables, non sans quelque teinte d'originalité ; mais il savail si bien se plier aui circonstances, que sa société était universellement recherché!^. Quand l'âge el les infirmités eiirenl altéré la flexibilité de son esprit et l'égalité de son caractère, on aimait encore sa conversation. On la trouvait intéressante non seulement

par la coDnaissan<.e qu il aiait du moiidi et dis iiiu.ui-ï, lnal^ pai I hu mour satirique dont il assaisonnait ses obsenations el ses anecdotes Ce fui, suivant Orrery, la dernière de ses facultés quil perdit, mais le doyen lui-même s aperçut qu à mesure que sa mémoire s affaiblissait il répétait irop souvent ses histoires Sa comersation, ses saillies et ses reparties piquantes passaient pour être sans égales mais, comme tous ceui qui sont accoutumés à dominer despoliquemcnt la conversation, une résistance inattendue lui imposait quelquefois silence.

Il aimail beaucoup les jeux de mots. Un des meilleurs qui aienl peutêtre jamais été faits est Tapplication du vers de Virgile,

Mantuat tc ! misère nimium Ticioa CremoruB,

à une dame qui, avec son mantelet, avait jeté par terre un violon de Crémone.

Le jeu de mots par lequel il consola un homme âgé qui avait perdu ses lunettes est plus grotesque. « S'il continue à pleuvoir toute la nuit, vous les retrouverez certainement demain matin de bonne heure. »

Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.

(Lunettes en anglais se disent spectacles,)

Sa supériorité dans un genre d'esprit plus réel est constatée par plusieurs anecdotes. Un homme de distinction, dont la conduite n'était pas très régulière, avait pris pour devise : Eques haud maie nottiSf Swift traduisit ainsi ces mots : Si bien connu quon s'y fie peu. Il avait un goût particulier pour improviser des proverbes. Il se promenait un jour dans le jardin d'un homme de sa connaissance avec quelques autres personnes ; voyant que le maître de la maison ne pensait pas à leur offrir du fruit , Swift cita un des dictons de sa grand'nière qui était,

Alway<( pull a pcacli

When it is in your reach.

Si sous la main vous avez une pécho, De la cueillir que rien ne vous empêche.

Et, en disant cela, il donna l'exemple à la société.

Une autre fois, un homme avec lequel il se promenait à cheval tomba dans une mare.

The more dirt,

Thelessburt.

Plus épaisse est la fange, Moins cela vous démange,

lui dit Swift : l'homme se releva presque consolé de sa chute ; c'était un grand amateur de proverbes, et il s'étonna de ne pas connaître celui dont le doyen venait de faire une si heureuse application. Swift s'amusait à composer des adages : son journal à Stella prouve avec quelle facilité il rimait les moindres sujets, et ses poésies annoncent une fécondité inépuisable.

La bienfaisance du doyen s'élevait au-dessus des charités ordinaires. Quoiqu'il portât toujours sur lui une certaine somme en différentes monnaies pour distribuer à ceux qui lui paraissaient mériter d'être assistés.

son but principal était de venir au secours des vrais nécessiteux sans s*exposer au risque d'être trompé par la fainéantise. 11 écrivit plusieurs traités sur ce sujet.

Comme écrivain, le caractère de Swift présente trois particularités remarquables. La première qualité qui le distingue, et qui a rarement été accordée à un auteur au moins par ses contemporains, est Toriginalité; le critique le plus sévère ne peut la lui refuser. Johnson lui-même avoue qu'il n'est peut-être pas un seul auteur qui ait si peu emprunté aux autres, et qui ait autant de droits à être considéré comme original. Rien, dans le fait, n'avait été publié qui pût servir de modèle à Swift, et le peu d'idées qu'il a empruntées sont devenues siennes par le cachet qu'il leur a donné.

La seconde particularité que nous avons déjà fait remarquer est Tindifférence totale de Swift pour la renommée littéraire. Il se servait de sa plume comme un ouvrier vulgaire se sert des instruments de son art, sans y attacher grande importance. Swift est inquiet du succès de ses raisonnements; il s'irrite des contradictions, il a de l'humeur contre les adversaires qui combattent ses principes et veulent l'empêcher d'atteindre son but; mais dans toutes les occasions il montre pour le succès de ses écrits une indifférence qui a tous les caractères de la sincérité. L'insouciance avec laquelle il les lançait dans le monde, l'anonyme qu'il gardait toujours et l'abandon qu'il faisait des profits, prouvent qu'il dédaignait le métier d'auteur.

La troisième marque dislinclive du caractère littéraire de Swift est que, l'histoire exceptée, il ne s'est jamais essayé dans aucun style décomposition qu'il n'y ait excellé. On sent que je ne veux pas parler de quelques essais pindariques et de ses vers latins, qui sont trop peu importants pour être mis en ligne de compte. On peut trouver certes bien frivole ou bien vulgaire sa manière d'exercer quelquefois son talent, mais ses vers anglo-latins, ses énigmes, ses descriptions peu délicates, ses violentes satires politiques, sont dans leur genre aussi parfaits que le comporte le sujet, et ne laissent qu'un regret, celui de ne pas voir un si beau génie employé à traiter de plus nobles sujets.

Dans la fiction, il possédait au suprême degré l'art de la vraisemblance, ou, comme nous l'avons remarqué en parlant des Voyages de Gullwery l'art de peindre et de soutenir un caractère fictif dans tous les lieux et dans toutes les circonstances. Une grande partie de ce secret consiste dans l'apparente exactitude des petits faits détachés qui forment l'avant-scèBe d'une histoire racontée par un témoin oculaire. Telles sont les choses qui semblent n'intéresser vivement que le narrateur. C'est la balle de fusil qui siffle aux oreilles du soldat, et qui fait plus d'impression sur lui que

toute Tartillerie qui n'a cessé de gronder pendant la bataille. Mais pour un spectateur éloigné, ces particularités sont perdues dans le cours général des événements. H fallait le discernement de Swift, ou de de Foé, auteur de Robmson Crusoé et des Mémoires (fun Cavalier y pour saisir ces détails qui doivent frapper le spectateur que la portée de son esprit et son éducation n'ont pas accoutumé à généraliser ses observations. L'ingénieux auteur de VHistoire de la Fiction (1) m'a devancé dans le parallèle que je m'étais proposé de faire du roman de Gulliver et de celui de Robinson Cnisoé. Je vais emprunter ses expressions, qui rendent parfaitement mes propres idées.

Après avoir développé sa proposition, en montrant comme Robinson Crusoé rend vraisemblable son récit d'orage : « Ces détails minutieux, dit Dunlop, nous portent à croire tout le récit. On ne peut pas penser qu'il en eût été fait mention, s'ils n'étaient pas vrais. Ces mêmes détails circonstanciés sont remarquables dans les Voyages de Gulliver; ils nous conduisent à croire en partie les récits les plus improbables. »

On n'a jamais mis en doute le génie de de Foé; mais la sphère de ses connaissances n'était pas fort étendue : il en est résulté que son imagination n'a pu créer au delà d'un ou deux héros. Un marin ordinaire comme Robinson Crusoé; un soldat grossier, comme son Cavalier; des filous de bas étage, comme quelques-uns de ses autres personnages fictifs : voilà tous les rôles que la portée de sa science lui permettait de faire paraître sur la scène. 11 se trouve précisément dans le cas de ce sorcier d'un conte indien, dont le pouvoir magique se borne à prendre la figure de deux ou trois animaux. Swift est le derviche persan qui a le pouvoir de faire passer son âme dans le corps de qui il lui plait, de voir avec ses yeux, d'employer tous ses organes, de s'emparer même de son jugement.

La proposition que j'ai avancée sur l'art de donner de la vraisemblance à un récit imaginaire trouve son corollaire fondé sur le même principe. Si des faits minimes frappent l'esprit du narrateur, usurpent une portion considérable de son récit, de même des circonstances plus importantes en elles-mêmes n'attirent que partiellement son attention; en d'autres termes, il y a dans un récit, comme dans un tableau, un lointain aussi bien qu'un premier plan; et l'échelle des objets décroît nécessairement à mesure qu'ils sont plus éloignés de celui qui les raconte. A cet égard, l'art de Swift n'est pas moins remarquable. Gulliver raconte d'une manière plus vague ce qu'il apprend par ouï-dire que ce qu'il a observé lui-même. Ce n'est pas, comme dans les autres voyait) Donlop.

28 NOTICE SUH SWEFT PAR WALTKR SCOTT,

ges aax pays d'Utopie, un tableau exact du gouTeruement et det lob <le ces pays, mais les notions générales qu'un voyageur curieux cherche a se procurer pendant quelques mois de séjour parmi des étrangers. EdQq, le narrateur est le centre et le grand ressort de l'histoire : il ne rapporte pas des choses que les circonstances ne lui ont pas permis d'observer, mais il n'omet aucun des incidents auxquels les circonstances donaaieni de l'importance à ses yeux, parce qu'ils le touchaient personnellemenl.

Page 1