‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 14 sur 45 · AVIS DES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

AVIS DES ÉDITEURS

Les lecteurs qui, en parcouranl cette première partie des Voyages de Gulliver, auront été tentés de rapprocher du texte anglais la traduction que nous offrons aujourd'hui au public, doivent lui avoir reconnu un genre de mérite que nous nous sommes constamment attachés à lui assurer, savoir, cette fidélité scrupuleuse à laquelle un écrivain aussi éminent que Swift avait des droits incontestables, et que néanmoins son premier et unique traducteur jusqu'à ce jour avait violée par les plus incroyables altérations.

Que la censure, effrayée des hardiesses philosophiques du doyen de Saint-Patrick, ait exigé dç nombreuses et graves suppressions; qu'elle les ait facilement obtenues de l'antagoniste de Voltaire, de Tabbé Desfontaiiies : cela se comprend. Mais ce qui ne peut se justifier d'aucune façon, c'est que ce littérateur, homme de savoir et de goût, et digne d'apprécier et de reproduire Gulliver j ait cru pouvoir interpoler tantôt des phrases, tantôt des pages entières, qui dénaturent l'esprit et le ton de l'ouvrage .

Toutefois nous devons reconnaître que, dans ses écarts. Desfontaines n'a pas toujours été malheureux au même degré; et, pour nous montrer justes envers lui, nous nous plaisons à rapporter, sous la forme d'appendice et en ayant soin de l'isoler du texte, un passage dans lequel il nous parait avoir assez habilement développé et complété le chapitre VI, refatif aux mœurs des habitants de Lilliput.

VOYAGE A LILLIPDT

Ks LilliputieDS sont persuadés, outrement ^'^ que nous ne le sommes en Europe, que riea De demande plus de soin eld'applicotioD que l'éducation des enTasts. 11 est aisé, disentils de semer et de planter; mais de conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de l'été, contre les attaques des insectes, de leur faire en6n porter des fruits en abondance, c'est l'effet de l'attention et des peines d'un jardinier habile.

Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait qu'un esprit sublime, plutôt des mœurs que de ta science; ils ne peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de rapport avec celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit de règles et d'exceptions, et laissent là l'usage et l'exercice, pour farcir leur mémoire de principes superflus et

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de préceptes épineux; ils veulent que le maitrese familiarise avec dignité, rien n'étant plus contraire ù la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux alTeclc ; il doit, selon eux, plu-

tôt s'abaisser que s'élever devant son disciple; el ils jugent l'un plus difficile que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort el de vigueur, et toujours plus d'attention, pour descendre sûrement que pour monter.

lis prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie, qu'à l'enricher de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. On leur apprend donc de bonne beure à être sages et pbilosopbes, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goùler pbilosopbiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en connaître la nature et le véritable usage quelorsqu'onyest devenu inhabile, d'apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et de commencer h devenir homme lorsqu'on va cesser de l'être ?

On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes; et ceux qui savent le mieux raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des hooaears. On veut qu'ils soientcurieux et qu'ils fassent souvent des ques-

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lions sur tout ce qu'ils Toieol et sur tout ce qu'ils eatendeat ; el l'on punit très sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose estraordiaaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

On leur recommande d'être très fidèles, très soumis, très attachés au prince, mais d'un attachement général et de devoir, et non d'un attachement particulier, qui expose h de grands malheurs.

Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d apprendre à leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur

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peindre le caractère, les bonnes el les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres ; ils croient qu'il leur importe assez peu de savoir qu'en telle année et en tel mois telle bataille a été donnée, mais beaucoup plus de considérer combien les hommes dans tous les siècles sont barbares, brutaux, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie sans nécessité, et à attenter à celle des autres sans raison; combien les combats déshonorent l'huma-

nilé, et combieD les motifs doiveot être puissants pour en veoirà cette extrémité funeste : ils regardent l'histoire de Tesprit bumain comme la meilleure de toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les faits qu'à les juger.

Ils veulent que l'amour des sciences soit borné, et que chacun choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination et À son talent ; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie trop que d'un homme qui mange trop, persuadésque l'esprit a ses indigestions comme te corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ail une vaste et nombreuse bibliothèque. A

l'égard de quciqui-s particulier? qui on onl de trop grandes, on les reganle comme do? ânes charge* de libres.

La philosophie choi ce? peuples est tK's gaie, et ne consiste pas en ergotismn comme dans nos écoles : ils ne savent ce que c'est que baroco el baralipton. que calégorirs. que termes de la prrmîi'reet delà seconde inlenlion.el aiitressollises épineuses de la dialectique, qui n'apprennent pas plus à raisonner qu'à danser. Leur philosophie consiste à établirdes principes infaillib)es,qui conduisent Tespril à préférer Têtat médiocre d'un honnête homme au\ richesses et au faste d'un financier, el les victoires remportées sur ses passions à celles d'un conquérant.'

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Elle leur apprend à vivre durement, et à fuir tout ce qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l'Ame trop dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on

leur représente toujours la vertu comme une chose aisée cl agréable.

On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et l'on tâche de leur faire apprendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins égard aux. facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme; en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre d'État, et le âls d'un seigneur est marchand.

Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonuer sur l'ordre et le mouvemeuldcs corps physiquesqu'à jouir de la nature sans l'examiner. A l'égard de la métaphy-

APPENDICE S la regardent comme une source de visions et de chi-

sique. Il mères.

Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieun, soit en prose, soit envers; et ils jugent qu 'il est aussi impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par celle de

s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des métaphores recherchées et insolites, est poursuivi et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

On cultive parmi eun le corps et l'àme tout à la fois, parce qu'il s'agit de dresser un homme, et qu'on ne doit pas former l'un sans l'autre. C'est, selon eux, une paire de chevaux attelés ensemble qu'il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur devient grossier et impoli ; tandis que vous ne lui formez que 1 ecorps, la stupidité et l'ignorance s'emparent de son esprit.

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Il est défendu aux maîtres de châtier les enfaDls par la douleur ; ils le foDt par le retranchemeot de quelque douceur seofible, par la honte, et surtout par la privatioa de deux ou trois

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leçons, ce qui les mortifie exlrèmcment, parce qu'alors on les abandonne h eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne pas tes juger dignes d'iDstruclion. La douleur, scion eux, ne sert qu'à les rendre timides; déraut très préjudiciable et dont on no guérit jamais.

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