‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

t chaloupe pour itttain à Ion ; U a I h

YANT l'té condamné par la nature et par la forture à une vie agitée, deux mois après mon retour, comme Je l'ai dit, j'abandonnai encore mon pays natal, et je m'embarquai dans les Dunes, le 20 juin 1702, sur un vaisseau nommé FAventure, dont le capitaine, Jean Nicolas, de la province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent '' ' '-^ très favorable jusqu'à la hauteur du cap de BoDoe-Ëspérance, où nous jetâmes l'ancre pour faire de l'eau. Notre capitaine se trouvant alors atteint d'une fièvre intermilteate, nous ne pûmes quitter le Cap qu'à la tin du mois de mars.

Alors nous remimes à la voile, et noire voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; mais étant arrivés au nord de cette île, les vents, qui dans ces mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, depuis le commencement de

décembre jusqu'aux premiers jours de mai, se mirent le 29avril à souffler très violemment du côté de l'ouest, ce qui dura Tiagt jours de suite, pendant lesquels nous fûmes poussés un peu à l'orient des ites Moluques, et environ à trois degrés au nord de la ligne équinoiiate, suivant les observations du 2 mai, époque à laquelle le vent cessa : mais notre capitaine, homme très expérimenté dans la navigation de ces mers, nous ordonna de nous préparer pour le lendemain à une terrible tempête, ce qui ne manqua pas d'arriver ; car le vent du sud, appelé mousson, commença à s'élever.

Appréhendant que le vent ne devînt trop fort, nous serrâmes la voile de beaupré ; mais, l'orage augmentant toujours, nous

fîmes attacher les canons et serrâmes la misaine. Le vaisseau était au large, et ainsi nous crûmes que le meilleur parti à prendre était d'aller vent arrière. Nous rivâmes la misaine et bordâmes les écoutes ; le timon était devers le vent, et le navire se gouvernait bien. Nous mîmes hors la grande voile ; mais elle fut déchirée par la violence du temps. Ensuite nous amenâmes la grande vergue pour la dégréer, et coupâmes tous les cordages et le robinet qui la tenaient.

La mer était très haute, les vagues se brisant les unes contre les autres. Nous tirâmes les bras du timon, et aidâmes au timonier, quine pouvait gouverner seul. Nous ne voulions pas amener le mât du grand hunier, parce que le vaisseau se gouvernait mieux allant à la mer, et nous étions persuadés qu*il ferait mieux son chemin le mât gréé. Voyant que nous étions assez au large, après la tempête, nous mimes hors la misaine et la grande voile, et gouvernâmes auprès du vent; ensuite nous mimes hors Tartimon, le grand et le petit hunier. Notre route était est-nord-est, et le vent était sud-ouest. Nous arrivâmes à tribord, et démarrâmes le bras devers le vent, brassâmes les boulines, et mimes le navire au plus près du vent, toutes les voiles portant.

Pendant cet orage, qui fut suivi d'un vent impétueux d'ouestsud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient ; en sorte que le plus vieux et le plus expérimenté des matelots ne sut nous dire en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne nous manquaient pas, notre vaisseau ne faisait point eau, et notre équipage était en bonne santé; mais nous étions réduits à une très grande disette d'eau. Nous jugeâmes plus k propos de continuer la même route que de tourner au nord, ce qui nous aurait peutêtre portés vers les côtes nord-ouest de la Grande-Tartarie, et dans la mer Glaciale..

lU S8C0HDI PARTIS.

Le Iftjuin 1703, ud mousse découTrit terre du haut du perroquet.

Le 17, noasTÎmes clairement une grande lie ou uDcontineot (car nous ne sûmes pas lequel des deui), sur le c4té droit duquel il y avait une petite langue de terre qui s'avançait dans

la mer, et une petite baie trop basse pour qu'un vaisseau de cent tonneaux pût y entrer. ?ious jetâmes l'ancre à nue lieue de cette petite baie : notre capitaine envoya douze hommes de son équipage bien armés dans la chaloupe, avec des vases pour Teau, si l'on en pouvait trouver. Je lui demandai la permission d'aller avec eux pour voir le pays et faire toutes les découTertes que je pourrais. Quand nous fûmes à terre, nous ne vîmes ni ruisseau, ni source, ni aucun vestige d'habitants, ce qui obligea nos gens à côtoyer le rivage pour chercher de l'eau fraîche près

de la mer. Pour moi, je me promenai seul et j'avançai environ un mille dans les terres, où je ne remarquai qu'un pays stérile et plein de rochers. Je commençais à me lasser ; et, ne Toyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la chaloupe, qui semblaient ticher, à rorce de rames, de sau-

ver leur rie, et je remarquai en môme temps qu'ils étaient poursuivis par un homme d'une grandeur prodigieuse. La mer, dans laquelle il marchait, ne montait pas plus haut que ses genoux, et il faisait des emjambécs extraordinaires; mais nos gens avaient une demi-lieue d'avance, et la mer étant dans cet endroit pleine de rochers, le grand homme ne put atteindre la chaloupe. Ces détails me furent contés plus tard, car dans le moment je ne songeai qu'à fuir aussi vile que je pus, et je grimpai jusqu'au SDmmet d'une montagne escarpée, d'où je découvris une partie du pays. Je le trouvai parfaitement cultivé ; mais ce qui me surprit d'abord fut la grandeur de l'herbe, qui me parut avoir plus de vingt pieds de hauteur. Je pris un grand chemin, qui me sembla tel, quoiqu'il ne fût pour les habitants qu'un petit sentier qui traversait un

chanip d*orge. Là, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant hauts de quarante pieds au moins. Je cheminai pendant une heure avant de pouvoir arriver à Textrémité de ce champ, qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds : pour les arbres, il étaient si grands, qu'il me fut impossible d'en apprécier l'élévation. Une borne séparait ce champ d'un autre enclos. Quatre marches conduisaient à une longue pierre, sur laquelle on passait d'un côté à l'autre; mais je n'aurais pu franchir ce passage, les degrés ayant six pieds de haut, et la pierre qui les couronnait plus de vingt pieds.

Je tâchais de découvrir un passage à la haie, quand j'aperçus dans le champ voisin un habitant de la même taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il faisait environ cinq toises par enjambée, autant que je pus en juger. Je fus frappé d'une frayeur extrême, et je courus me cacher dans le blé, d'où je le vis arriver à une ouverture de la haie, jetant les yeux çà et là, et appelant d'une voix plus grosse et plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix; le son était si fort et partait de si haut, que je crus entendre le tonnerre. Aussitôt sept hommes de sa taille s'avancèrent vers lui, tenant chacun une faucille de la grandeur de six faux. Ces gens n'étaient pas aussi bien habillés que le premier, dont ils semblaient être les domestiques. D'après les ordres qu'il leur donna, ils allèrent couper le blé dans le champ où j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus; mais je ne me déplaçais qu'avec une difficulté extrême, car les tuyaux du blé n'étaient guère qu'à un pied l'un de l'autre, en sorte que je me glissais très péniblement dans cette espèce de forêt. Je m'avançai cependant jusqu'à un endroit du champ où la pluie

et le vent aTaieot couché le blé ; il me fut alors tout & fait impossible d'aller plus loin ; car les tuyaux étaient tetlemenl

entrelacés, qu'il n'y avait pas moyen de ramper au travers, et les barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues,

qu'elles perçaient mon habit et m'entraient dans la chair. Cependant j'entendais les moissonneurs qui n'étaient qu'à cinquante toises de moi. Épuise^ réduit au désespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitai d'y finir mes jours, me représentant ma veuve désolée, mes enfants orphelins, et déplorant la folie qui m'avait fait entreprendre ce second voyage contre l'avis de tous mes amis et de tous mes parents.

Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empècher de songer au pays de Lâlliput, où j'avais été regardé comme le plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde, où j'avais été capable d'enlrainer toute une flotte d'une seule main, et de faire d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, et que la postérité croira avec peine, quoique attestées par toute une nation.

Je pensai combien il serait mortifiant pour moi de paraître aussi misérable aux yeux de la nation chez laquelle je me trouvais alors, qu'un Lilliputien le serait parmi nous; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs; car on remarque que les créatures humaines sont ordinairement sauvages et cruelles en proportion de leur taille; et, d'après cela, que pouvais-jc attendre, sinon de n'être bientôt qu'un morceau dans la bouche du premier de ces hommes monstrueux qui me saisirait !

Les savants ont bien raison de dire qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison. Peut-être les Lilliputiens trouveront-ils quelque nation plus petite à leur égard qu'ils ne me le parurent; et qui sait si cette race gigantesque ne serait pas une nation lilliputienne par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore découvert ?

Au milieu de mes frayeurs et de mon étonnement, je ne pouvais me défendre de ces réflexions philosophiques, lors-

qu'un des moissonneurs, s'approchant à cinq toises du sillon où j'étais couché, me fit craindre que, pour peu qu'il marchât encore, je ne fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille : c'est pourquoi, le voyant avancer, je me mis à crier aussi fort que la frayeur dont j'étais saisi pût mêle permettre. Aussitôt le géant s'arrêta ; et, regardant avec atlention autour de lui et à ses pieds, il m'aperçut enfin. 11 me considéra quelque temps avec la circonspection d'un homme qui tâche d'attraper un petit animal dangereux de manière à n'être ni égratigné ni mordu, comme j'avais fait moi-même quelquefois avec une belette en Angleterre. Enfin il eut la hardiesse de me prendre par le milieu du corps entre son index et son pouce, et de me soulever à une toise et demie de ses yeux, afin d'observer ma figure plus exactement. Je devinai son intention, et je résolus de ne faire aucune résistance, tandis qu'il me tenait en l'air à plus de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrât horriblement les côtes, par la crainte qu'il avait que je ne glissasse entre ses doigts. Tout ce que j'osai faire fut de lever les yeux vers le ciel, de joindre les mains dans la posture d'un suppliant, et de dire quelques mots d'un accent humble et triste, conforme à Tétat où je me trouvais alors, car je craignais à chaque instant qu'il ne voulut m'écraser, comme nous écrasons d'ordinaire les petits animaux qui nous déplaisent; mais ma bonne étoile voulut qu'il fut touché de ma voix et de mes gestes, et il commença à me regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de m'entendre articuler des mots, quoiqu'il ne les comprit pas.

Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des larmes ; et, en tournant la tête, je lui donnai à entendre, autant que je pouvais, combien il me faisait de mal avec son pouce et son doigt. 11 me sembla qu'il comprenait la douleur que je ressentais ; car, levant un pan de son justaucorps, il me

IM SBCONDB PARTIE.

mit doucement dedans, et aussitôt il courut vers son maître, qui était un riche laboureur, et le même que j'avais tu d'abord dans le champ.

Le laboureur prit ud petitbria de paille à peu près de la gros-

ï^eur d'une canne, et avec ce brin il leva les pans de mon justaocorps, qu'il me parut prendre pouruneespècedecouTertureqne la nature m'avait donnée ; il souffla mes cheveux 'pour mieux voir mon visage ; il appela ses valets, et leur demanda, autant

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que je pas «n JQger, s'ils avaient jamais vu dans les champs aucan anim&J qui me ressemblftl. Ensuite il me plaça doucement à ferre et h quatre pattes, mais je me levai aussitôt et

marchai gravement, allant et venant, pour faire voir que je a avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour de moi pour mieux observer mes mouvements. J'ôtai mon chapeau, et 6s une révérence très humble au paysan ; je me jetai à ses genoux, et je prononçai plusieurs mots aussi Tortement que je pus ; ensuite je tirai une bourse pleine d'or de ma poche et la lui présentai respectueusement. Il la reçut dans la paume de sa main, et la porta près de son œil pour voir ce que c'était : puis il la tourna plusieurs fois avec la pointe d'une épingle, qu'il (ira de sa manche; mais il n'y comprit rien.

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Voyant cela, je lui fis signe de poser sa maia à terre ; et, prenaot la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans le creux de sa sain. Il y avait six pièces espagnoles de quatres pistoles chacune; sans compter vingt à trente pièces plus petites. Je le vis moniller son petit doigt sur sa langue, et lever une de mes pièces les plus grosses, et ensuite une autre ; mais il me sembla tout à [ait ignorer ce que c'était : il me fit signe de les remettre daQS ma bourse, et la bourse dans ma poche, ce que je fis après aroir renouvelé mon offre à plusieurs reprises, et vu qu'il n'y avait rien de mieux à faire.

Le laboureur fut alors persuadé qu'il fallait que je fusse une petite créature raisonnable. Il me parla plusieurs fois ; mais le

son de sa voix m'étourdissait comme celui d'un moulin à eau : cependant ses mots étaient bien articulés. Je répondis aussi

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rorlemeDt que je pus eo plusieurs langues, et souvent il prêta l'oreille à une toise de moi, mais ioutilemeut. Alors il renvoya ses gens à leur travail; et, liraat son mouchoir de sa poche, il le plia en deux et retendit sur sa main gauche, qu'il avait mise à terre, me faisant signe d'entrer dedans; ce que je pus Taire aisément, car elle n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur. Je crus devoir obéir; et de peur de tomber, je me couchai tout de moD long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa; de cette façon, il m'emporta chez lui. Là, il appela sa femme et me montra à elle ; mais elle jeta des cris effroyables, et recula comme font les femmes en Angleterre à la vue d'un crapaud ou d'une araignée. Cependaul, lorsqu'au bout de quelque temps elle eut vu toutes mes manières et mon obéissance aux signes que faisait son mari, elle s'habitua promptement a ma vue, et elle en vint par degrés à m'aimer tendrement .

Il était environ midi, et un domestique servit le dîner. Ce repas, cooforme à la vie simple d'un laboureur, consistait en viande grossière, servie dans un plat d'environ vingt-quatre

I>ieds de diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfaots ei une Tieille grand'mère composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était haute d'à peu près trente pieds ; je me tins ;nL^i loin que je pus du bord, de crainte de tomber. La femme coupa un morceau de viande, ensuite elle cmietta du pain sur imt> assiette de bois qu'elle plaça devant moi. Je lui fis une révérence profonde ; et tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, au grand étonnement de la société.

La maîtresse envoya sa servante chercher une petite tasse i[ui servit ;i boire des liqueurs, et qui contenait environ douze pintes, et la remplit de boisson. Je levai le vase avec une u:raude difficulté; et d'une manière très respectueuse, je husii lasîinle <ie madame, prononçant les motsaussi fortement que jt* pouvais i?a anirlais: ce qui fit faire à la compagnie de si grande "clats do rire, que peu s'en fallut que je n'en devinsse sourd.

Tolte biM^son avait à peu près le goût du petit cidre, et n'était pas Josagréable. Le maître me fit signe de venir à coté di» :50a assiette de bois: mais, en marchant trop vite sur la table, une petite croûte de pain me fit broncher et tomber sur II» vis;iîre, saus pourtant me blesser. Je me levai aussitôt: et, «•♦Miiarquant <iue ces bonnes gens étaient fort touchées de mon iccident, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma »éle, jr lis titûs acclamations pour marquer que je n'avais point r»MMï de mal : mais comme je m'avançais vers mon maître (c'est h' Tioiii que je lui donnerai désormais), le dernier de ses fils, qui fiait assis le plus près de lui, et paraissait avoir environ di\ iiiis et être très malin, me prit parles jambes, et me tint si haut dari^ laip. que je tremblai de tout mon corps. Son père 'u irriclia de ses mains, et en même temps lui donna sur > Mrille gaucho un soufflet qui aurait suffi à renverser un escai'*»wi de c.i\:ilerie européenne, et lui ordonna de se lever de

VOTACB A BROBDlltGNAG. iSS

table ; mais, ayant h craindre que le garçon ne garddt quelque ressentiment contre moi, et me souvenant que tous les enfants chez nous sont naturellement méchants h l'égard des oiseaux, des lapins, des petits chats et des petits chiens, je me mis à genoux ; et, montrant le petit garçon, je me fis entendre à mon maître autant que je pus, et le priai de pardonner à son fils. L^ père y consentit, et renfant reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui, etlui baisai la main. Au milieu du dîner, le chat TaTori de ma maitresse sauta sur

elle. J'entendis derrière moi un hruit ressemblant à celui de douze métiers à bas ; et, (ournanl la tête, je vis que c'était un chat qui faisait ce qu'on appelle le rouet. Il me parut trois fois plusgrosqu'uQ bœuf, fi en juger par sa tète et une de ses pattes, que j'aperçus pendant que sa maitresse lui donnait à manger et lui faisait des caresses. La physionomie féroce de cet animal me déconcerta tout à fait, quoique je me tinsse au bout le plus éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds, etquoique ma maitresse tint le chat de peur qu'il ne s'élançât sur moi ; mais il n'y avait point de danger ; car mon maître me plaça h (rois pieds du matou, et celui-ci ne Qtpasla moindre attention à moi. D'ailleurs, je savais que, lorsqu'on fuit devant un animal féroce, ou qu'on parait avoir peur, on est infailliblement

ISIi SECONDS PARTIE.

poursuivi ; je ri>solus donc de faire boDoe coateoaace devant le chat et de ne point paraître craindre ses griffes, je marehai hardiment devant lui, etje m'avançai jusqu'à dix-buit pouces, ce qui le fit reculer comme s'il eût eu lui-même peur de moi. J'eus moins d'appréhension des chiens. Trois ou quatre entrèrent dans la salle, parmi lesquels il y avait un mfltin d'une

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grosseur égale i\ celle de quatre éirpliants, et un lévrier plus haut que le niùlin, mais moins gros.

Sur la fin du diner, lanoiirricc entra, portant dansses bras un enfant de l'âge d'un an, qui, aussilôt qu'il m'aperçut, poussa des cris si forts, qu'on aurait pu, je crois, les entendre du pont de Londres jusqu'à Clielsea. L'enfant, me regardant comme une poupée, criait afin de m'avoir pour lui servir de jouet, La mère, par pure faiblesse, me mit à la portée de l'enfant, qui se saisit bientôt de moi, et mit ma tète dans sa bouche, où je commençai à hurler si horriblement, que l'enfant cQ'rayé me laissa tomber; et je me serais infailliblement cassé k lète, si la mère n'avait pas tenu son tablier sous moi. La nourrice, pour apaiser son poupon, se servit d'un hochet, sorte de vaisseau creux rempli de grosses pierres, et attaché par un câble au milieu du corps de l'enfant ; mais cela ne put le calmer, et

VOYAGE A BROBDINGNAG. iSl

elle se trouva réduite à se servir du dernier remède, qui Tut de lui dooner à teter. 11 faut avouer que jamais objet plus réfoltan t ne s'était offert à ma vue. Je ae sais comment décrire ce sein monstrueux. Que l'on se figure qu'il avait six pieds de saillie, et au moins seize de circonférence. Le mamelon étaitgroa comme

la moitié de ma tète, et sa couleur et celle des alentours était nuancée par tant de taches et de boulons, qu'il n'y avait rien de plus hideux; et je pouvais tout voir, caria nourrice s'ctailassise contrôla table sur laquelle j'étais placé. Cela me fit penser que les belles peaux de nos dames ne nous semblent telles que parce qu'elles sont dans nos proportions; et en efTct, vus au microscope, les traits les plus frais et les plus unis paraissent grossiers et mal colorés.

Je me rappelle que, pendant mon séjour h Ulliput, le teint de ce peuple en miniature me semblait admirable.'Je le dis un jour à un savant de ce pays, et il me répondit que, quant à

lui, mon visage, lorsqu'il le vopit de terre, lui paraissait beaucoup plus beau que lorsqu il en était proche ; et que la première fois que je l'avais pris dans ma main, Taspect de ma face Tavait presque effrayé. 11 me dit qu'il découvraitde grands trous dans ma peau, que les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies d'un sanglier, et que mon teint, composé de différentes couleurs, était tout à fait désagréable,] quoique je sois blond, et que je passe pour avoir le teint assez beau. Une autre fois, en parlant avec cet ami des dames de la cour, il me disait que celle-ci avait des taches de rousseur, celle-là le nez gros, une autre la bouche grande : tout cela m'avait échappé. Ces réflexions peuvent paraître inutiles; mais je les exprime, afin de ne point laisser l'idée que ces grandes créatures fussent difformes. Au contraire, c'est une assez belle race en général, et mon maître, quand je le voyais avec ses soixante pieds de hauteur, me paraissait très bien fait.

Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers; et, à ce que je pus comprendre par sa voix et par ses gestes, il chargea sa femme de prendre un grand soin de moi. J 'était bien las, et j'avais une grande envie de dormir; ma maîtresse, s'en apercevant, me mit dans son lit et me couvrit avec un mouchoir blanc, plus large que la grande voile d'un vaisseau de guerre.

Je dormis pendant deux heures, et songeai que j'étais chez moi avec ma femme et mes enfants; ce qui augmenta mon affliction quand je m'éveillai, et me trouvai tout seul dans une chambre de deux à trois cents pieds de large, et de plus de deux cents de haut, et couché dans un lit large de dix toises. Ma maîtresse était sortie pour les afl'aires de la maison, et m'avait enfermé au verrou. Le lit était élevé de quatre toises : cependant quelques nécessités naturelles me pressaient de descendre, et je n'osais appeler; quand je l'eusse essayé, c'eût été inutilement, avec une voix comme la mienne, et aussi éloigné

VOYAGE A BROBDINGNAC. 139

que je l'étais de la cuisine, où la famille se lenail. Sur ces eotrefaites, deux rais grimpèrent le long des rideaux, et se mirent à courir sur le Ht : l'aD approcha de mon fisage ; sur quoi je me levai tout effrayé et mis le sabre à la main pour me défendre.

Ces liorribles animaux eurent l'insolence de ni'attaquer des deux côtés, mais je fendis le ventre à l'un, cl l'autre s'enfuit. Après cet exploit, je me promeDai u petit pas sur le lit pour reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un m&lin, mais infiniment plus agiles et plus féroces; en sorte que si j'eusse quitté mon sabre avant de me coucher, j'aurais élc infailliblement dévoré par eux.

Je mesurai la queue du rat mort, et j'estimai qu'elle avait quatre pieds environ ; mais je n'eus pas le courage de traîner son cadavre hors du lit; et comme j'y remarquai certains signes de vie, je t'achevai en lui appliquant un grand coup sur la gorge.

Bienlàt après, ma maîtresse entra dans la chambre; me

voyant tout couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je lui montrai le rat mort, en souriant et en faisant d'autres signes pour lui faire conoattre que je n'étais pas blessé, ce qui lui donna de la joie. Je lâchai de lui faire comprendre mon désir d'être mis à terre, ce qu'elle fit; mais ma modestie ne me permit pas de m'expliquer autrement qu'en montrant du doigt la porte, et en faisant plusieurs réTérences. La bonne femme m'entendit, non sans quelque difficulté, et nie reprenant dans sa main, alla dans le jardin, où elle me

mita terre. Je m'éloignai à cent toises environ ; et, lui faisant signe de ne pas regarder, je me cacliai entre deux feuilles d'oseille, et je fis ce que vous poui^ez deviner.

J'espère que le lecteur m'excusera si je m'arrête sur de tels détails, qui, bien que puérils ou grossiers pour des yeux vulgaires, sont cependant propres à faire naître dans l'esprit des

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philosophes des idées applicables au bien public ou particulier, seul but de la publîcatioo de mes ouvrages. Je me suis surtout attaché, dans cette vue, à uoe exacte vérité, sans aucun ornement de science ou de langage. Tout ce qui m'est arrivé dans <e voyage a fait une si forte impression sur moi, ma mémoire l'a si fidèlement conservé, que je n'ai omis aucune circonstance importante. Mais, en relisant mon manuscrit, j'ai rayé plusieurs passages insignifiants, de peur d'être accusé d'une minutie fastidieuse, défaut dans lequel les voyatrcurs tombent assez fréquemment.

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