‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

A maitresse avait uae fille de neuf ans, très intelligente pour son âge, et déjà très adroite pour le»

ouvrages à l'aiguille. Sa mère, de concert avec elle, s'avisa d'accommo- ^ der pour moi le berceau de sa poupée avant qu'il fit nuit. Le berceau fut mis dans un petit tiroir , decabinet,etletiroirposé sur une tablette suspendue, de peur des rais: ce fut lit mon lit pendant tout lo temps que je demeurai avec ces bonnes gens. Cette jeune fille, après que je me fus déshabillé une ou deux fois en sa présence, sut m'habiller et me déshahiller, quoique je ne lui donnasse cette peine que pour lui obéir. Elle me fit sis chemises, et d'autres sortes de linge, delà toile la plus fine qu'on put trouver (qui était plus grossière que destoiles de navire), elles blanchit toujours elle-même. Elle était encore

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mt maltresse d'école. Ouand je montrais quelque chose du doigt, elle m'en disait le nom aussitôt; en sorte qu'en peu de temps je Tus en état de demander ce que je souhaitais. C'était réellement une excellente Glle; elle me donna le nom de

Grildriff, que les latins expriment par Aomu»cu/u5, les Italiens par uomieciuolo, et les Anglais par meumikin. C'est à elle que je fus redevable de ma cooservatioa. Nous étions toujours ensemble; je l'appelais GlumdalcîiUh, ou la petite bonne, et je serais coupable d'une très noire ingratitude si j'oubliais jamais ses soins et son affection pour moi. Je souhaite de tout mon cœur de me trouver un jour en état de les reconnaître, au lieu d'être, quoique innocemment, la malheureuse cause de sa disgrâce, comme j'ai trop sujet de l'appréhender.

11 se répandit alors dans tout le pays que mon maître avait trouvé dans les champs un petit animal de la grosseur d'un ^AicA-noei (animal de ce pays, long d'environ six pieds), muis

I$ï SECONDE PARTIE.

ayant exactement la figure d'un homme, l'imitant dans toutes ses actions, et parlant une petite espèce de langue qui lui était propre; qu'il avait déjà appris plusieurs de leurs mots; qu'il marchait droit sur les deux pieds, était doux et traitable, venait quand il était appelé, faisait tout ce qu'on luiordonnaït de faire, avait les membres délicats et le teint plus blanc et plus fin que celui d'une demoîselte de trois ans.

Un laboureur, voisin et intime ami de mon maître, lui rendit ■visite exprès pour s'assurer de la vérité du bruit qui s'était répandu. On me fit veniraussitôt; on me mit sur la table, où je marchai comme on me l'ordonna. Je tirai mon sabre, et le remis dans son fourreau ; je lis la révérence à l'ami de mon

maître ; je lui demandai dans sa propre langue comment il se portail, et lui dis qu'il était le bienvenu, le tout suivant les instructions de ma petite maîtresse. Cet homme, k qui le grand âge avait fort affaibli la vue, mît ses lunettes pour me regarder

mieux ; sur quoi je ne pus m'empêcher d*éclater de rire, les deux Terres produisant Teffetde deux lunes dans leur plein. Les gens de la famille qui découvrirent la cause de ma gaieté se prirent aussi à rire, ce dont le vieux fut assez nigaud pour se fâcher. Il avait Fair d'un avare, et il le fit bien paraître par le conseil détestable qu'il donna à mon maître de me faire voir pour de Targent, un jour de marché, dans la ville voisine, qui était éloignée de notre maison d'environ vingt-deux milles. Je devinai qu'il y avait quelque dessein sur le tapis, lorsque je remarquai mon maitre et son ami se parlant tout bas a l'oreille pendant assez longtemps, et quelquefois me regardant et me montrant du doigt.

Lie lendemain matin, Glumdalclitch, ma petite bonne, me confirma dans ma pensée, en me racontant toute l'affaire, qu'elle avait apprise de sa mère. La pauvre fille me mit dans son sein, et versa beaucoup de larmes : elle appréhendait qu'il nem'arrivât du mal, que je ne fusse froissé, estropié et peutêtre écrasé par des hommes grossiers et brutaux qui me manieraient rudement. Comme elle avait remarqué que j'étais modeste de mon naturel, et très délicat dans tout ce qui regardait mon honneur, elle gémissait de me voir exposé pour de l'argent à la curiosité du plus bas peuple; elle disait que son papa et sa maman lui avaient promis que Griidrig serait tout à elle; mais qu'elle voyait bien qu'on voulait la tromper comme on avait fait Tannée précédente, quand on feignit de lui donner un agneau qui, une fois engraissé, fut vendu à un boucher. Pour moi, je puis dire en vérité que j'eus moins de chagrin que ma petite maîtresse. J'avais conçu de grandes espérances, qui ne m'abandonnèrent jamais, que je recouvrerais un jour ma liberté; et, quant à l'ignominie d'être colporté çà et là comme un monstre, je songeai qu'une telle disgrâce ne me pourrait jamais être reprochée, et ne flétrirait point mon hon-

neur lorsque je serais de retour en Angleterre, parce que le roi même de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille situation, aurait un pareil sort.

Mon maître, suivant Tavis de son ami, me mit dans une caisse, et, le jour du marché suivant, me mena à la ville voisine avec sa fille. La caisse était fermée de tous côtés, et percée seulement de quelques trous pour laisser entrer Tair. La jeune fille avait eu soin de mettre sous moi le matelas du lit de sa poupée; cependant je fus rudement secoué dans ce voyage, quoiqu'il ne durât pas plus d'une demi-heure. Le cheval faisait des enjambées d'environ quarante pieds, et trottait si haut, que je me sentais agité comme si j'eusse été dans un vaisseau pendant une tempête furieuse : le chemin était un peu plus long que de Londres à Saint-Albans. Mon maître descendit de cheval à une auberge où il avait coutume d'aller, et, après avoir tenu conseil avec l'hôte, et fait quelques préparatifs nécessaires, il loua le glultrud, ou crieur public, pour annoncer à toute la ville qu'on ferait voir à Tenseigne de l'Aigle-Vert un petit animal étranger moins gros qu'un splack-nock, et qui ressemblait, dans toutes les parties de son corps, à une créature humaine, prononçait plusieurs mots, et faisait une infinité de tours d'adresse.

Je fus posé sur une table dans la salle la plus grande de Tauberge, qui avait près de trois cents pieds en carré. Ma petite maîtresse se tenait debout sur un tabouret bien près de la table, pour prendre soin de moi et m'indiquer ce qu'il fallait faire. Mon maître, afin d'éviter la foule et le désordre, ne voulut pas permettre que plus de trente personnes entrassent à la fois pour me voir. Je marchai çà et là sur la table, suivant les ordres de la jeune fille : elle me fit plusieurs questions qu'elle savait être H ma portée, et en rapport avec la connaissance que j'avais de la langue; je répondis le mieux et le plus haut que je pus. Je me

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retoarnai plusienn fois Ters toute ia compagnie, et fis mille révérences. Je pris un dé plein devin, que Glumdatclitch m'avait donné pour me servir de gobelet, et je bus à la santé des

spectateurs, ie tirai mon sabre, et lis le moulinet ù la façon des Diaitres d'armes en Angleterre. Ma petite bonne me donna un brin de paUle, avec lequel je fis l'exercice comme avec une pique, ayant appris cela dans ma jeunesse. Je fus montrù ce jour-là douze fois, et fus obligé de répéter toujours les mêmes

IBS SECONDE PABTIB.

choses ; en sorle que j'étais k demi mort de lassitude, d'eanui

et de chagrin.

Un petit écolier malin me jeta une noisette, et peu s'en fallut qu'il ne m'allmpitt à la tête : elle fut lancée avec tant de force.

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que, s'il n'eût pas manqué sou coup, elle m'aurait infailliblement brisé le crâne, car elle était presque aussi grosse qu'un melon; mais j'eus In satisfaction do voir le méchant espiègle chassé de la salle.

Ceux qui m'avaient vu firent de tous côtés des récits si merveilleux sur le rapport de ma taille avec la leur, sur mesexercices prodigieux, que le peuple voulait ensuite enfoncer les portes pour entrer. Mon maître, ayant en vue son propre intérêt, ne voulut permettre à personne de me toucher, excepté à ma petite maîtresse, et, pour me garantir de toat accident, on avait rangé des bancs autour de la table k la distance convenable pour que je ne fusse k la portée d'aucun spectateur.

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Mon mattre publia qu'il me rnootrerait encore le jour de marché sniTant. CepeuetaDt il me lit faire une voiture plus commode, parce que j'avais été si raligué de moa premier voyage

et du spectacle que j'avais donué pendant huit heures de suite, que je ne pouvais plus me tenir debout, et que J'avais presque perdu la voix.

Pour m'achever, lorsque je fus de retour, tous les gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi, vinrent

chez mon maitre. Il y en avait on jour plus de trente, avec leurs femmes et leurs enfants; car ce pays est aussi peuplé que TAngleterre. Et mon maitre demandait toujours le prix d'une chambrée complète, même pour une seule famille, lorsqu'il me montrait à la maison. Ainsi je n'avais guère de repos que le mercredi (qui est leur jour de sabbat), quoique je ne fusse point porté à la ville.

Supputant le profit que je pouvais lui rapporter, mon maître résolut de me faire voir dans les villes les plus considérables. S*étant donc pourvu de toutes les choses nécessaires à un long voyage, ayant réglé ses affaires domestiques et dit adieu à sa femme, le 17 août 1703, c'est-à-dire environ deux mois après mon arrivée, nous partîmes pour nous rendre a la capitale, située vers le milieu de cet empire, à près de quinze cents lieues de notre demeure. Mon maitre fit monter sa fille en croupe derrière lui, et elle me porta dans une boite doublée du drap le plus fin qu'elle eût pu trouver et attachée autour de son corps. Le dessein de mon maitre était de me faire voir sur la route, dans toutes le villes, bourgs et villages de quelque importance, et de s'arrêter même dans les châteaux de la noblesse qui Téloigneraicnt peu de son chemin.

Nous faisions de petites journées, c'est-à-dire seulement de quatre-vingts à cent lieues; car Glumdalclitch, exprès pour m'épargner de la fatigue, se plaignit d'être incommodée du trot du cheval. Souvent elle me lirait de la caisse, pour me donner de l'air et me faire voir le pays ; mais elle me tenait toujours par mes lisières. Nous passâmes cinq ou si\ rivières plus larges et plus profondes que le Nil et le Gange, il n'y avait guère de ruisseau qui ne fut plus grand que la Tamise au pont de Londres. Nous fûmes trois semaines dans notre voyage, et je fus montré dans dix-huit grandes villes, sans compter les villages et les châteaux

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Le 26 octobre nons arrivimes à U capitale, appelée dans leur lAïïffieLm'brutdrudoal'Orffueii de r Univers. Mon maître prit un appartement dans la rue principale de la ville, peu éloignée du palais royal, et distribua, selon la coutume, des affiches contenant une description merreilleuse de ma personne et de mes talents.

Il loua une salle de (rois à quatre cents pieds de large, où il plaça une table de soixante pieds de diamètre, sur laquelle je devais jouer mon rôle; il la ût entourer de palissades pour m empêcher de tomber. C'est sur cette table qu'on me montra dix fois par jour, au grand étonnement et à la satisfaction de

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tout le peuple. Je savais alors passablenieot parler la laague, el j'eateadais parfaitement tout ce qu'on disait de moi; j'avais appris leur alphabet, et je pouvais, quoique avec peiae, lire et traduire les livres ; car Glumdalclitcb m'avait donné des leçons chez son père, etaux heures de loisir pendant noire voyage : elle portait dans sa poche un petit livre un peu plus grand qu'un de nosatlas; c'était un catéchisme en abrégé contenant les dogmes principaux de la religion; elle s'en servait pourm'enseigoerles lettres de l'alphabet, et elle m'en interprétait les mots.

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