CHAPITRE VIII
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AVAIS toujours eu , dans l'esprit que je I recouvreraisunjour ma liberté, quoique je ne pusse deviner ( par quel moyen, ni ■;\ formeraucuo projet 4 avec la moindre api parence de réussir.
Le vaisseau qui m'avait porté, et qui ~ avait échoué sur ces cMes, était le premier bitiment européen qu'on eût vu s'en approcher, et le roi aTÛt donné des ordres très précis pour que, si jamais il arrivait qu'on autre parût en vue de ses États, il fût tiré à terre, mis avec tout l'équipage et les passagers sur un tombereau, et apporté k Lorbnilgrud.
Il aurait bien voulu me trouver une Femme de ma taille, afin de voir mon espèce se multiplier; mais je crois que j'aurais mieux aimé mourir que de mettre au monde de malheureux
enfants destinés à être tenus en cage ainsi que des serins de Canarie, et ensuite vendus par tout le royaume aux gens de qualité comme de petits animaux curieux.
Adirevrai, on me traitait avec beaucoup de bonté : J'étais le
favori du roi et de la reine et les délices de toute la cour; mais c'était dans une condition qui ne convenait pas à la dignité de ma nature humaine.
Je ne pouvais d'ailleurs oublier ces précieux gages que j'avais laissés chez moi. Je souhaitais fort de me retrouver parmi des peuples avec lesquels je pusse m'eotretenir d'égal à égal, et d'avoir la liberté de me promener parles rues et par les champs sans craindre d'être foulé ati\ pieds, d'èlre écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune chien.
Mais ma délivrance arriva plus tôt que je ne m'y attendais, el d'une manière très extraordinaire, ainsi que je vais le raconter fidèlement, avec toutes les circonstances de cet événement miraculeux.
YOTâGB a BR0BDIN6NAG. 235
11 y aTait deux ans que j'étais dans ce pays. Au commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi nous étions à la suite du roi et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte méridionale du royaume. J'étais porté à mon ordinaire dans la boite, qui formait un cabinet très commode et large de douze pieds. On avait, par mon ordre, attaché un hamac avec des cordons de soie aux quatre coins du haut de la boite, afin que je sentisse moins les secousses du cheval sur lequel un domestique me portait devant lui, quand je voulais aller à cheval ; et souvent je dormais dans mon hamac pendant les voyages. J'avais ordonne au menuisier de faire au toit de ma boite une ouverture d'un pied carré pour laisser entrer l'air, de telle sorte qu'elle pût, à ma volonté, s ouvrir ou se fermer avec une planche mobile.
Quand nous fûmes arrivés au terme de notre route, le roi jugea à propos de passer quelques jours à une maison de plaisance qu'il avait près de Flanflasnic, ville située à six lieues de la mer. Glumdalclitch et moi nous étions bien fatigués : j'étais seulement un peu enrhumé ; mais la pauvre fille se portait si mal, qu'elle était obligée de se tenir toujours dans sa chambre. Je mourais d'envie de revoir l'Océan; car, si je pouvais m'échapper, ce devait être par cette voie.
Je fis semblant d'être plus malade que je ne Tétais réellement, et je demandai la liberté de prendre l'air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et h qui j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni Tordre sévère qu'elle donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit, comme si elle eût eu quelque pressentiment de ce qui devait m'arriver.
Le page me porta donc dans ma boite et me mena à environ une demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le bord de la mer. Je lui dis alors de me poser à terre ; et, levant le châssis
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d'une de mes Tenêlres, je me mis à regarder la mer d'un œil
triste. Je dis ensuite au pa^ que j'avais envie de dormir un
peu dans mon hamac, el que cela me soulagerait. Le page ferma bien la fenêtre, de peur que je n'eusse froid ; je m'eadorrais bientôt.
Tout ce que je puis conjecturer, c'est que, pendant que je dormais, ce page, croyant qu'il n'y avait rien à appréhender, grimpa sur les rochers pour courir après des œufs d'oiseaux : je l'avais vu auparavant de ma fenêtre en chercher et en ramasser. Quoi qu'il en soit, je me trouvai soudainement éveillé par aae secousse violente donnée à ma boite, que je sentis tirée eo haut, et ensuite portée en avant avec une vitesse prodigieuse. La pre mière secousse m'avait presque jeté hors de mon hamac ; mais ensuite le mouvement fut assez doux. Je criais de toute ma force.
TOYAOK k BROBDINGNAC. U7
mais ÎDutilement. Je regardai à traTers ma fenêtre, et je ne vis que des nuages.
J'entendais aa-dessus de ma fête un bruit horrible, ressemblant à celui d'un battement d'ailes. Alors je commençai à voir
le danger de ma situation, et à soupçonner qu'un aigle avait pnsle cordon de ma boite dans son bec, avec le dessein de la 'lisser tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son ^ille, puis d'en tirer mon corps pour le dévorer; car ta vue
23a SfCOIfftl FilftTI£.
pexcacnte et Têdorai àe cet oiseaa Ieinelt»i( en état de décoovrir 9a proie à une grande distance^ fât-elle cachée encore mieux ifoat je ne ponrais Fètre soos des planches épaisses de deux fooces.
Au boat de quelque temps, je remarquai que le bruit et le battement d^ailes s^angmentaient beaucoup, et que ma boite était a^tée çà et là comme une enseigne de boutique par un grand iFent ; j*enbendis plusieurs eoops Tiolents qu*on donnait à Taigle i^car il est certain que e'^était un aigle qui tenait ma boite) ; pois tout à coup je me sentis descendre perpendiculairement pendant plus d'une minute, mais arec une vitesse prodi^use. qui me dt presque perdre la respiration. Ma chute se termina par une secousse terrible, qui retentit à mes oreilles plu2^ haut que la cataroicte de Niagara ; je me trouvai ensuite dons les ténèbres pendant une autre minute, et enfin ma boite commença à s^élever de manière que je pus Toir le jour par le haut de ma fenêtre.
Je reconnus alors que j'étais tombé dans la mer. Ma boite, à cause de mon poids, de celui de mes meubles, et des plaques Je fer qui reuforcaieut les coins, enfonçait d'environ cinq pieds dans l eau. Je crus, et Je le crois encore, que Taigle qui emportait ma botte avait été poursuivi par deux ou trois autres aigles, etcoutraiut de me laisser tomber pendant qu'il se défendait cotttrv les autres, qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer du tVud de la boite* se trouvant les plus fortes, la tinrent en équilibre dans sa chute, etTempéchèrent de se briser. Les jointurv'î* eu étaient si bien faites, qu'il n'y pénétrait pas une ^tauvlc quantité d'eau. Je sortis du hamac, non sans peine, et jv' lu'aveuturai à ouvrir la planche dont j'ai parlé, afin d'avoir vW Tairv car jVtais suffoqué.
Oh' que je^ si>uhaitais alors d'être secouru par ma chère iUuuublclitch. dont cet accident subit m'avait tant éloigné ! Je
puis dire en yérité qu*âu milieu de mes malheurs je plaignais et regrettais ma chère petite maltresse ; que je pensais au chagrin qa'elle aurait de ma perte, à la disgrâce de la reine qui en serait la suite, et à la ruine de la fortune de cette pauvre enfant.
Je suis sûr qu'il y a très peu de voyageurs qui se soient rencontrés dans une situation aussi triste que celle où je me trouvais alors, m'attendant à tout moment à voir ma boite brisée, ou au moins renversée par le premier coup de vent, et submergée par les vagues; un carreau de vitre cassé, et c'était fait de moi. Rien n'avait pu jusqu'alors garantir ma fenêtre que des fils de fer assez forts dont elle était munie à Textérieur contre les accidents qui peuvent arriver en voyageant.
Je vis Feau entrer dans ma boite par quelques petites fentes que je tâchai de boucher le mieux que je pus. Hélas ! je n'avais pas la force de soulever le toit de ma boite, autrement je me serais assis dessus plutôt que de rester enfermé et comme relégué à fond de cale. Et si j'échappais à ces dangers pendant un jour ou deux, que pouvait-il m arriver, sinon de mourir misérablement de froid et de faim? Je fus quatre heures en cet état, croyant que chaque moment allait être le dernier de ma vie.
J'ai déjà parlé de ces boucles de cuir qui servaient à porter ma boite et qui étaient placées du côté oii il n'y avait pas de fenêtre. Pendant que j'étais dans celle déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre une sorte de bruit du côté de ma botte où les boucles étaient fixées, etbientôt après je commençai à soupçonner qu'elle était tirée et en quelque façon remorquée, car de temps en temps je sentais comme un effort qui faisait monter les vagues jusqu'au haut de mes fenêtres, me laissant presque dans l'obscurité.
Je conçus alors quelque espérance de secours, quoique je ne pusse me figurer d'où il pourrait me venir. Je me hasardai à
ttO SECONDE PARTIK.
dévisser ane de mes chaises, j'approchai ma tète d'une petite fente qui était au toit de ma botte, puis je me mis à crier de toutes mes forces, et à demander du secours dans toutes les langues que je savais. Ensuite j'attachai mon moacboJr i on biton que j'avais, et, le haussant à travers l'ouverture, je l'agitai plusieurs fois dans l'air, a0n que si quelque harqne ou niaseau était à portée, les matelots pussent conjecturer qu'Q y avait un malheureux mortel renfermé dans cette boite.
Cette tentative ne fut pas immédiatement suivie de succès; toutefois je ne tardai pas beaucoup à reconnaître que ma boite était tirée en avant, et au bout d'une heure je sentis qu'elle
heurtait un corp très dur. Je craignis d'abord que ce ne fût un rocher, mais je me sentis ensuite ballotté plus que jamais. J'entendis alors distinctement sur le toit de ma boite un bruit semblable à celui d'un câble, et quelque chose parut frotter contre l'anneau au-dessus de mon toit; peu à peu je me trouvai au moins (rois pieds plus haut que je n'étais auparavant; je levai
VOYAGE k BROBDINGNAG. 24t
«Dcoremon biloD et mon mouchoir, criaatau secours jusqu*& m'enrouer.
Pour réponse, de grandes exclamations se répétèrent k trms reprises : elles me donnèrent des transports de joie qui ne peu- Tent être compris que par ceux qui les éprouvent. En même temps j'entendis marcher sur le toit, et quelqu'un appeler par l'ouverture et crier en anglais : « Y a-t-il quelqu'un? « Je
répondis ; « Hélas! oui; je suis uq pauvre Anglais, réduit par la fortune <i la plus grande calamité qu'aucune créature humaine ait jamais soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot. » La voix me répondit: « Rassurez-vous, vous n'avez lien à craindre; votre botte est attachée au vaisseau, et le char- (WDlier va venir pour faire un trou dans le toit et vous tirer dehors. » Je répondis que cela n'était pas nécessaire et deman- -Jcrait trop de temps ; qu'il suffisait que quelqu'un de l'équipage
mit son doigt dans le cordon, afin d'emporter la boite hors de la mer sur le pont du vaisseau, puis dans la chambre du capitaine. Quelques-uns d'entre eux, m'enlendant parler ainsi, supposèrent que j'étais un pauvre insensé; d'autres en rirent; je ne pensais pas que j'étais alors parmi des hommes de ma taille el de ma force. Le charpentier vint, et en peu de minutes fit au haut de ma boite un trou large de trois pieds, et me présenta une petite échelle sur laquelle je montai, et là on me porta sur le vaisseau dans un état de faiblesse excessive.
Les matelots, fort étonnés, me firent mille questions auxquelles je n'eus pas la force de répondre. Je m'imaginais voir autant de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter ; mais le capitaine, M. Thomas Wilcoks, brave et digne homme, originaire du Shropshire, remarquant que j'étais près de tomber en défaillance, me fit entrer dans sa chambre, me donna un cordial pour me soulager et me fît coucher sur son lit, m'engageant à prendre un peu de repos, dont j'avais assez besoin.
Avant de m'enJormir, je lui fis entendre que j'avais des nieubh^s précieux dans ma boite, un hamac superbe, un lit de campagne, deux chaises, une table el une armoire; que ma chambre était tapissée, ou pour mieux dire, matelassée d'étolTos do soie et de coton ; que s'il voulait ordonner à quelqu'un do son ôquipngo d'apporter ma chambre dans sa cabine, je l'y ouvrirais on sa présence, et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, on entendant ces absurdités, jugea, lui aussi, que j'étais fou : cependant, pour me complaire, il promit d'ordonnor co «pie je souhaitais ; et, montant sur le tillac, il envoya queli|Ut>8-uns de ses gens visiter la caisse, de laquelle (comme je I appris ensuite) on tira tous mes effets. Ils enlevèrent mes malohis de parois ; mais les meubles vissés furent gâtés par l'ignorance de ces matelots, qui voulurent les arracher de force.
Us prirent aussi quelques planches pour T usage de leur bâtiment; et lorsqu'ils eurent ôté tout ce qui leur sembla bon à quelque chose, ils jetèrent la carcasse de la boite à la mer, où elle enfonça bientôt, grâce aux brèches qu'on y avait faites de tous côtés. Je fus heureux de n'être pas témoin du ravage qu'ils firent dans ma maison ; j en aurais été vivement touché, et cette circonstance m'eût rappelé des choses qu'il valait mieux oublier.
Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troublé par la pensée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais couru. Cependant, quand je m'éveillai, je me trouvai assez bien remis. 11 était huit heures du soir, et le capitaine donna l'ordre de me servir à souper sur-le-champ, croyant que j'avais jeûné trop longtemps. 11 me régala avec beaucoup d'honnêteté, et il obser\a que mes yeux n'avaient rien d'égaré, ni mes discours rien d'incohérent.
Quand on nous eut laissés seuls, il me pria de lui faire le récit de mes voyages, et de lui apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots dans cette grande caisse. Il me dit que sur le midi, comme il regardait avec sa lunette, il l'avait découverte de fort loin, l'avait prise pour une petite barque, et qu'il avait voulu la joindre, dans la vue d'acheter du biscuit, le sien commençant à manquer; qu'en approchant, il avait reconnu son erreur, et avait envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c'était; que ses gens étaient revenus tout effrayés, jurant qu'ils avaient vu une maison flottante; qu'il avait ri de leur sottise, et s'était lui-même mis dans la chaloupe, ordonnante ses matelots de prendre avec eux un câble très fort ; que le temps étant calme, après avoir ramé autour de la grande caisse, et en avoir fait le tour plusieurs fois, il avait observé mes fenêtres et les grilles qui les fermaient; qu'il avait remarqué aussi deux grandes boucles du côté ou il n'y avait
point douyer lu re, et qu'il avait ordonné à ses gens de s^approcher de la botte et de passer un câble dans ces boucles, afin de ramener vers le vaisseau. Quand cela eut été fait, il commanda qu'on fit passer un autre câble dans Tanneau fixé au-dessus de mon toit; mais tout Téquipage, à Taide de poulies, ne pat élever le coCTre à plus de trois pieds.
Il me dit qu'ils avaient vu mon bâton et mon mouchoir, et qu'ils en avaient conclu que quelque infortuné était renfermé dans cette machine. Je lui demandai si lui ou son équipage n'avait point vu dans Fair des oiseaux monstrueux au moment où il m'avait découvert; à quoi il répondit que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je dormais, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois aigles volant vers le nord; mais il n'avait point remarqué qu'ils fussent plus gros qu'à l'ordinaire; ce qu'il faut attribuer, je crois, à la grande hauteur où ils se trouvaient ; aussi ne put-il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je demandai au capitaine de combien il croyait que nous fussions éloignés de la terre. 11 me répondit que par le meilleur calcul qu'il eut pu faire nous en étions éloignés de cent lieues. Je l'assurai qu'il s'était certainement trompe de la moitié au moins, parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de deux heures avant que je tombasse dans la mer : sur quoi il recommença à croire que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me remettre au lit dans une chambre qu'il avait fait préparer pour moi. Je l'assurai que je me sentais parfaitement remis par son bon repas et sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens et de ma raison aussi complètement que je l'avais jamais eu.
11 prit alors son sérieux, et me pria de lui dire franchement si je n'avais point la conscience bourrelée de quelque crime pour lequel j'eusse été puni par l'ordre de quelque prince et
exposé dans cette caisse, comme les grands criminels, en cer* tains pays, sont quelquefois abandonnés à la merci des flots dans une barque sans agrès et sans provisions ; que, s'il en était ainsi, bien qu*il fût fiché d'avoir reçu un tel scélérat sur son bord, il me donnait sa parole d'honneur de me mettre à terre en sûreté au premier port où nous arriverions : il ajouta que ses soupçons s'étaient beaucoup augmentés par quelques discours très absurdes que j'avais tenus d'abord aux matelots, et ensuite à lui-même, à l'égard de ma boite et de ma chambre, aussi bien que par mon air singulier et mon étrange conduite pendant le souper.
Je le priai d'avoir la patience de m'entendre faire le récit de mon histoire : je le fis très fidèlement, à partir de la dernière fois que j'avais quitté TAngleterre jusqu'au moment où il m'avait découvert ; et, comme la vérité s'ouvre toujours un passage dans les esprits raisonnables, cet honnête homme, qui avait beaucoup de bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu d'instruction, fut convaincu de ma candeur et de ma sincérité.
Mais, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de donner ordre de m'apporter mon armoire, dont j'avais la clef ; je l'ouvris en sa présence, et lui fis voir toutes les choses curieuses recueillies dans le pays d'où j'avais été tiré d'une manière si étrange. 11 y avait, entre autres objets, le peigne que j'avais formé des poils de la barbe du roi, et un autre de la même matière, dont le dos était d'une rognure de l'ongle du pouce de Sa Majesté ; il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues d'un pied et demi ; une bague d'or dont un jour la reine me fit présent d'une manière très obligeante, l'ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Je lui montrai un cor que j'avais extirpé moi-même
•VIL:- A.en
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voyages ; que maintenaDl un ouvrage ne pouvait réussir s'il ne coalenait pas quelque chose d'extraordinaire, ce qui me faisait douter de la véracité des auteurs, que la vanité et l'iDiérét devaient tenter bien souvent de s'éloigner du vrai pour divertir
les lecteurs ignorants. Mon histoire, lui disais-jc, ne renfermerait que des événements vulgaires, et serait dépourvue de ces descriptions de plantes et d'animaux singuliers, de mœurs barbares, de cérémonies idolâtres observées parmi des peuples sauvages, et dont la plupart des écrivains ornent leurs relalions. Cependant je le remerciai de l'opinion avantageuse qu'il avait de moi, et lui promis de réfléchir à ce qu'il me conseillait. Il me parut étonné d'une chose, ce fut de m'entcndre parler si haut, et me demanda si le roi et la reine de ce pays étaieot sourds. Je lui dis que j'étais accoutumé à crier ainsi depuis plus de deux ans; que démon côté j'avais été frappé de sa voix et de celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler tout bas à l'oreille, mais que, malgré cela, je les entendais assez bien ; que quand je conversais dans ce pays, j'étais comme un homme adressant de la rue la parole à un autre qui est
tW SECONDE PARTIE-
inonté au haut d'un clocher, excepté quand j'étais mis sur
iiac table ou tenu dans la main de quelque personne.
Je lui dis que j'avais aussi remarqué une autre chose, c'est que, lorsquej'arrivaisursoo bord, les matelots qui se tenaient debout autour de moi me paraissaient les créatures les plus chétives que j'eusse jamais rues ; et qu'en eflet,pendant mon »êjour dans te pays d'où je sortais, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, parce que. mes yens étant accoutumés à de grands objets, la comparaison que je faisais d'eux à moi me rendait méprisable à moi-même.
Le capitaine me dit que. pendant que nous soupions, il avaif aussi remarque que je regardai! tootes cboses avec une espèce
*MM*wft«*. - -^ » i*' ^«nôfiiis^idquerois avoir de I» ^*UH ^;,i,^**j(-» xTartT-it'rtw: ^a'il ne savait pas bien ,iu.^ ,-,«»*.».*» ; -***'» :«*?»»« •-■**«- "»^* "J""'' l'altrihua à ^,^^..,P^..^.sà^.^^iir*asiii«w>wnwa.Jfivpondi5quej^élais
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de la grosseur d'une pièce d'argent de trois sous, une éclanche de mouton qui était à peine une bouchée, un gobelet moins grand qu'une coquille de noix, et je continuai ainsi la description du reste de ses meubles et de ses viandes en les comparant avec les choses de même genre que j'avais coutume de voir; car, bien que la reine m'eût donné pour mon usage tout ce qui m^était nécessaire dans une dimension porportionnée à ma taille, cependant, préoccupé de ce que je voyais autour de moi, je faisais comme tous les hommes qui considèrent sans cesse les autres sans se considérer eux-hiêmes, et j'oubliais ma petitesse tout en remarquant celle d'autrui.
Le capitaine entendit fort bien la raillerie, et repartit gaiement par le vieux proverbe anglais ; il me dit que mes yeux étaient sans doute plus grands que mon ventre, puisqu'il n'avait pas remarqué que j'eusse un grand appétit, quoique j'eusse jeûné toute la journée ; et, continuant de badiner, il ajouta qu'il aurait donné volontiers cent livres sterling pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de l'aigle, et ensuite tomberd'une si grande hauteur dans la mer; ce qui certainement aurait été une chose prodigieuse et digne d'être transmise aux siècles futurs. La comparaison de Phaéton se présentait si naturellement, qu'il ne manqua point de l'appliquer; mais j'avoue que j'y trouvai peu de sel.
Le capitaine, revenant de Tonquin, faisait route vers TAngleterre, et avait été poussé vers le nord-est, à quarante degrés de latitude, et à cent quarante-trois de longitude; mais un vent de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fumes jetés au nord pendant un long temps ; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et depuis au sud-sud-ouest, jusqu'à ce que nous eûmes doublé le cap de Bonne-Espérance.
Notre voyage fut très heureux, mais j'en épargnerai au lec-
leur les ennuyeux détails. Le capitaioe mouilla dans un ou deux ports, et y envoya sa chaloupe pour chercher des vivres et Taire de l'eau; pourmoi, je ae sortis poiat du vaisseau que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce Tut, je crois, le 3 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. J'oiTris de laisser mes meubles pour la sûreté du payement de mon passage; mais te capitaine protesta qu'il oe voulait rien recevoir. Nous nous dimes adieu très affectueusement, et je lui lis promettre de venir me voir à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un écu que me prêta le capitaine^
Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des
niaisoiis, des arhrcs, du bétail et du peuple, je me croyais i>tirore Ji Lillîpnt; j'avais peur d'écraser les voyageurs que je n^ni'ODtrais, et souvent je leur criais gare; mais je courus nsi|ue une ou deux fois d'avoir la tète cassée pour mon imperliiioncti.
VOYAGE K BROBDING?(AG. S51
Quand je me reodis à ma maison, doot je Tus obligé de demaDderlechemia, ua de mes domestiques ouvraot ma porte, je me baissai pour entrer (comme une oie qui passe sous un portai)}, de crainte de me blesser la tête. Ma femme accourut pour m'enbrasser; je me courbai plus bas que ses genoux, soDgeant qu'elle ne pourrait autrement aUeindre ma bouche. Ha fille s'inclina pour me demander sa bénédiction; mais je ne pus la distinguer que lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à me tenir debout, et les yeux dirigés à la hauteur de soixante pieds ; alors même je fus tenté de la
relever en la prenant d'une main par la ceinture. Je regardai lODS mes domestiques, et un ou deux amis qui se trouvèrent alors dans la maison, comme s'ils avaient été des pygmées et moi un géant.
Je dis à ma femme qu'elle avait été trop frugale, car je trouvais qu'elle et sa Qlle étaient réduites presque à rien. Eq un mol, je me conduisis d'une manière si étrange, qu'ils
pensirent tous, comme le capiUioe l'aTait pensé à moD premier abord, que j'avais perdu l'esprit. Je mentionoe ces niînuties pour faire counaitre toute la puissance de Tbabitude et du préjugé.
En peu de temps je in*acGoutumai à ma femme, à ma famille età mes amis. Ma femme protesta que je n'irais jamais snr mer; mais mon maurais destin en ordonna autrement, et elle n'eni pas le pouvoir de me retenir, comme le lecteur pourra le vùr dan5 la suite. Cependant c'est ici que s'arrête la seconde partie de mes malbeareui voyages.