‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 23 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— 1[ «I prit par dn pin

L n'y avait guère que deux ans que j'étais de retour chez moi, lorsque le capitaine GuillaumcRobioson, de la province de Cornouailles, commandant la Bonne-Espérance, navire de trois cents tonneaux, vint me trouver. J'avais été autrefois chirurgien d'un autre bâtiment dont il étaitcapitaine, dans un TOjage au Levant, et tant que je fus avec lui il me traita plutdt comme un frère que comme un subalterne. Le capitaine, ajaot appris mon arrivée, me rendit une visite, de pure amitié, àcequeje pensai d'abord, car il secontenla de me parler comme

S5« TaOISlËHE PARTIK.

à UD ami qu^oD retrouve après une longue absence, Mais il réitéra sa visite, revenant souvent sur le plaisir qu'il avait de me voir en si bonne santé, et me demandant si j'étiris fixé pour la vie. Il m'apprit qu'il avait l'intention de partir deux mois après pour les Indes, et finit par m' engager à accepter l'emploi de chirurgien de son vaisseau ; il me promit que j'aurais un

aide sous mes ordres, et une double paye; il ajouta qu'ayant l'imMuo nuf la connaissance que j'avais de la mer était au moins .yi»lc i\ la sienne, il s'engageait à se comporter à mon •'^Hitl t-onnueavec nn capilainc en second. 11 me dit enfin tant ilo e))(iNO« olili^oantes, et je le savais si honnête homme, que je ii'enN pant le courage de refuser. D'ailleurs, en dépit de mes nmllieni'K |mssi^s, le désir de voir le monde était encore eu moi |i|(i« ai\lenl ipio jamais. La seule difficulté était d'obtenir le I i>ii«eutoitient de nui femme, et j'y parvins enfin en lui faisant

considérer les avantages que ses enfants pourraient tirer de mon voyage.

Nous mimes à la voile le 5 août 1706, et arrivâmes le V avril 1707 au fort Saint-Georges, où nous restâmes trois semaines pour rafraîchir notre 'équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous allâmes vers le Tonqnin, où notre capitaine résolut de s'arrêter quelque temps, parce que la plus grande partie du chargement qu'il avait envie de prendre ne pouvait lui être livrée que dans plusieurs mois. Pour se dédommager un peu des frais de ce retard, il acheta une barque chargée de différentes sortes de marchandises^dont les Tonquinois font ordinairement commerce avec les iles voisines; et, mettant sur ce petit navire quarante hommes, parmi lesquels il y en avait trois du pays, il m'en fit capitaine, et m autorisa à trafiquer pendant qu'il ferait ses affaires au Tonquin.

Il n'y avait pas trois jours que nous étions en mer, lorsque, une grande tempête s'étant élevée, nous fûmes poussés pendant cinq jours vers le nord-nord-est, et ensuite à Test. Le temps devint un peu plus calme, mais le vent d'ouest soufflait toujours assez fort. Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et bientôt nous prirent car mon navire était si chargé qu'il allait très lentement, et nous n'étions pas en état de nous défendre.

Les deux pirates vinrent à l'abordage, et entrèrent dans notre navire à la tête de leurs gens ; mais, nous trouvant tous couchés sur le ventre, comme je l'avais ordonné, ils se contentèrent de Qous lier; et, nous ayant donné des gardes, ils se mirent à visiter la barque.

Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque autorité, quoiqu'il ne commandât ni l'un ni l'autre bâtiment; il reconnut à notre extérieur que nous étions Anglais, et, nous parlant en sa langue, il nous dit qu'on allait nous lier

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dos à dos, el Qous jeter dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui déclarai qui nous étions, et le conjurai, en considération du nom commun de chrétiens, et de chréUens réformés, de voisins, d'niliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne firent que l'irriter: il redoubla ses menaces, et, s'étani tourné vers ses compagnons, il leur paria avec beaucoup de véhémence en langue japonaise, répétaol souvent lo nom de christianos.

Le plus fort bâtiment de ces pirates était commandé par un capitaine japonais qui parlait un peu hollandais; il vint à moi,

et, après m'avoir fait diverses questions, auxquelles je répondis avec beaucoup d'humilité, il m'assura qu'on ne nous ôterail point la vie. Je lui fis une très profonde révérence ; et, me tournant alors vers le Hollandais, je lui dis que j'étais bien fâché de trouverplus d'humanitédans un idolâtre que dans un chrétien.

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vivres, et ne voulut pas permettre qu'on me fouillât. Je descendis donc dans le canot pendant que mon Hollandais brutal m'accablait, de dessus le pont, de toutes les injures et de toutes les imprécations que sa langue pouvait lui fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j'avais pris hauteur, et avais trouvé que nous étions à 46^ de latitude et à 183^ de longitude.

Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec ma lunette différentes iles au sud-ouest. Comme le temps était bon, je hissai ma voile, et je tâchai d'aborder à la plus voisine de ces lie, ce que j'eus bien de la peine à faire en trois heures. Cette île n'était qu'une roche, où je trouvai et ramassai beaucoup d'œufs d'oiseaux.

Alors je mis le feu à quelques bruyères et à quelques joncs marins pour faire cuire des œufs, auxquels je bornai ce soirlà toute ma nourriture, étant résolu à épargner mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sous une roche, j'étendis des bruyères sous moi, et je dormis assez bien.

Le jour suivant, je fis voile vers une autre île, et de là vers une troisième et une quatrième, me servant soit de mes rames, soit de ma voile ; mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernière île que j'avais en vue, et qui était au sud-sud-est de la première.

Cette île était plus éloignée que je ne croyais, et je ne pus y arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant de trouver un endroit abordable. Ayant pris terre à une petite baie qui était trois fois large comme mon canot, je reconnus que toute Tîle n'était qu'un rocher, avec quelques places où il croissait du gazon et des herbes très odoriférantes. Je pris mes petites provisions, et, après m'ètre un peu restauré, je mis le

reste dans une des cavernes qui existaient en grand nombre sur cette côte.

Je ramassai des œufs sur le rocher, et arrachai des joncs marins et des herbes sèches, afin de les allumer le lendemain pour faire cuire mes œufs, car j'avais sur moi une pierre, un briquet, ma mèche et un verre ardent.

Je passai toute la nuit dans la caverne où j'avais mis mes provisions, et ces mêmes herbes sèches destinées à faire du feu me servirent de lit. Je dormis peu, car Tinquiélude de l'esprit l'emporta chez moi sur la lassitude du corps. Je considérais qu'il était impossible de ne pas mourir dans un lieu si misérable, et qu'il me faudrait bientôt faire une triste fin.

Ces réflexions me jetèrent dans un tel abattement, que je n'eus pas le courage de me lever; et, avant que j'eusse assez de force pour sortir de ma caverne, le jour était déjà grand; le temps était beau, et le soleil si ardent, que j'étais obligé de lui tourner le dos.

Mais voilà tout à coup que le temps s'obcurcit, d'une manière pourtant très différente de ce qui arrive par Tinterposition d'un nuage. Je me tournai vers le soleil, et je vis entre lui et moi un grand corps opaque et mobile, qui semblait avancer vers Tile. Ce corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha le soleil environ six à sept minutes ; mais je ne remarquai point que l'air fût plus froid ni le ciel plus obscur que si je m'étais trouvé sous l'ombre d'une montagne.

Quand ce corps fut plus rapproché de l'endroit où j'étais, il me parut être d'une substance solide, aplati à la base, uni, et qu'il réfléchissait très clairement la mer sur laquelle il planait.

Je m'arrêtai sur une hauteur à deux cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps s'abaisser presque en ligne parallèle avec moi à un mille de distance.

Je pris mon télescope, et je découvris un grand nombre

de personnes qui allaient et venaient sur les flancs un peu inclinés de celle masse flottante ; mais je ne pas discerner ce qu'elles faisaient.

L'amourDatureldelavieStnaUreenmoîunsentiroentdejoie,

el j'espérai que cette aventure me donnerait le moyen de sorUrde l'état fÂche a\ où j'étais ; mais le lecteur aura peine à se figurer quel fut mon étonaemeot lorque je vis en l'air une Ile habitée

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par des hommes qui avaient le pouvoir de la hausser, de l'abaisser et de la mouvoir à leur gré ; cependant, peu disposé à approfondir cet étrange phénomène, je mécontentai d^observer de quel côté File tournerait; car elle me parut s'être arrêtée.

Mais bientôt après elle avança de mon côté, et j'y pus découvrir plusieurs grandes galeries, avec des escaliers d'intervalle en intervalle pour communiquer entre elles. Sur la galerie la plus basse, je vis plusieurs hommes qui péchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui regardaient.

Je leur fis signe avec mon bonnet (depuis longtemps mon chapeau était usé) et avec mon mouchoir; puis, lorsque je fus plus près d'eux, je criai de toutes mes forces ; et, ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule amassée sur le bord qui était vis-à-vis de moi. Ils ne me répondirent pas, mais je compris par leurs gestes qu'ils me voyaient. J'aperçus cinq ou six hommes montant avec empressement au sommet de l'île, et je m'imaginai qu'ils avaient été envoyés à quelques personnes d'autorité pour en recevoir des ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demiheure l'île s'approcha tellement, qu'il n'y avait plus que cent pas de distance entre elle et moi.

Ce fut alors que je pris diverses postures humbles et suppliantes, et que je parlai du ton le plus touchant; mais je ne reçus point de réponse. Ceux qui se trouvaient le plus près de moi me semblaient, à en juger par leurs habits, des personnes de distinction. Us se consultaient ensemble en regardant sonvent de mon côté.

A la fin, un d'eux s'adressa à moi dans un langage clair, poli et très doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut aussi en italien que je répondis, m'imaginant que l'accent de cette langue serait plus agréable à leurs oreilles que tout autre

KM TROISIËME PARTIE,

langage. Bien que nous De nous entendissions point les uns les autres, ma détresse fut comprise ; et l'oa me fit signe de descendre du rocher, et d'aller vers le rivage, ce que je fis.

L'tle volante s'étant abaissée à un degré convenable, on me jeta de la galerie inférieure une chaîne avec un petit siège qui y était attaché : je m'y assis, et en un moment je fus enlevé par le moyen d'une moufle.

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