‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 33 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ëlogï do Lugsaifgifu. -

fI quelque* panomiigci de nuqi>«

ES Luggnaggieos sont un peuple très poli et très brave, et, quoiqu'ils aieot un peu de cet orgueil qui caractérise toutes les nations de l'Orient, ils sont néanmoias honnêtes et civilsà l'égard des étrangers, et surtout de ceui qui ont clc bien roius t ta cour Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand monde; et, par le moyen de mon interprète, j'eus souvent arec eu\ des entretiens agréables et instructifs.

Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des humains; il me dit que quelquefois (rarement à la vérité) il naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde placée directement au-dessous du sour cil gauche, et qu'on reconnaissait ù cette marque qu'il ne de-

Tait jamais mourir. Cette tache était, suivant sa description, d'abord de la largeur d'une pièce d'argent (que nous appelons enAagleterre un ihree pence), et qu'ensuite elle croissait et chaDgeaitde couleur;qu'à l'âge de douze ans elle était Terte,ik vingt ans bleue; h quarante ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu'un schelllng; dès lors elle ne chaDgeait

plus : il ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants marqués au front, que l'on comptait à peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le royaume; qu'il y en avait eaviron cinquante dans la capitale, parmi lesquels se trouvait une fille de trois ans. Ces naissances n'étaient point particulières à certaines familles, c'était un pur effet du hasard, et les eofaots mêmes des struldbruggs naissaient mortels comme les enfants des autres hommes.

J'avoae que ce récit me causa un intérêt inexprimable ; et comme la personne qui me le faisait enlendait la langue des

31C TROISIËHB PARTIE.

Balnibarbes que je pariais fort bien, je lui tétnoigaai moa ad' ■iiiraliuo et ma joie en des termes peut-être un peu exagérés. Je m'écriai daos uneespccede ravissement: «Heureuse nation, doat tous les enfants à naître peuvent prétendre a l'immorialité ! Heureuse contrée, où les e\emplesde l'ancien temps sab-

sistcnt toujours, un la verlu des premiers siècles n'a point péri, (;( où les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour donner des leçons de sagesse à tous leurs desceoilantsl Heureux au delà de toute comparaison ces excellents struldbruggs, exempts jiar leur nature de la grande calamité humaine, et dont l'esprit esl dégagé du poids découiiigeant produit par la crainte continuelle de la mort! »

Jo témoignai ensuite que j'étais surpris de n'avoir encore vu iiucun de ces immortels à la cour. S'il y en avait, la marque lîlorieuse empreinte sur leur front aurait sans doute attiré mes regards. " Comment, ajoutai-jo, le roi. qui est un prince si judicieux, ne les emploie-t-it pointdans le ministère ou dans ''t's conseils? Mais peut-être que la vertu rigide de ces vieillards vénérables s'accorderait mal avec les mœurs libres et corrompues des courtisans. Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en

parler à Sa Majesté à la première occasion qui s'offrira; et, soit qu'il défère à mes ayis ou non, j'accepterai en tous cas rétablissement qu'il a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de poQToir passer le reste de mes jours dans la compagnie de ces hommes immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne. »

Celui à qui j'adressais la parole (parce que, comme je l'ai déjà dit, il parlait la langue de Balnibarbi), me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d'expliquer à la compagnie ce que je venais de lui dire ; il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais point; je ne pus même lire dans leurs gestes ni dans leurs yeux l'impression que mon discours avait faite sur leur esprit. Enfin la même personne qui m'avait parlé jusquelà me dit poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité, mais qu'ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m^avait fait naître struldbrugg.

Je répondis qu'il était facile d'être éloquent sur un sujet aussi riche, aussi entraînant, surtout pour un esprit comme le mien, qui ine portait à imaginer ce que j'aurais fait si j'eusse été roi , général d'armée ou ministre d'État ; que, par rapport à l'im mortalité, j'avais aussi quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si je devais vivre éternellement ; et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur cela donner l'essor à mon imagination.

Je dis donc que si j'avais eu l'avantage de naître struldbrugg, aussitôt que j'aurais pu connaître mon bonheur et savoir la différence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis tout en œuvre pour devenir riche ; et qu'à force d'économie et de bonne conduite j'aurais pu espérer de me voir un peu à mon

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aise au bout de deux ceots ans ; qu'en second lieu, je me senu appliqué si sérieuscmeni à l'étude dès mes premières années, que j'aurais pu me flatter de devenir un jour le plus sannt homme de l'univers ; que j'aurais remarqué avec soin tous les grands événements ; que j'aurais observé avec attention tous les princes cl tous les ministres d'État qui se succèdent les om aux autres, et aurais eu le plaisir de comparer tons leurs canetères, et de faire sur ce sujet mes réflexions ; que j'aurau tracé un mémorial fidèle et exactde toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, au\ mœurs, aux plaisirs même ; que, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin vivant de connaissances et de sagesse, et très certainement l'oracle de la nation.

Passé soixante ans, je ne songerais pas à me marier, je vi-

vrais honorablement, mais avec économie. Je m'occoperais à former l'esprit de quelques jeunes gens en leur faisant part de mes lumièresetdema longue expérience. Mes vrais amis, mes

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compagnons, mes confidents, seraient mes illustres confrères les struldbruggs, dont je choisirais une douzaine parmi ceux de tous les siècles jusqu'au mien inclusivement. Si quelques-uns d'eux manquaient de fortune, je leur offrirais un logement chez moi, et j'en aurais toujours plusieurs à ma table, auxquels je mêlerais quelques mortels de mérite, que je m'accoutumerais à Toir mourir sans chagrin et sans regret, leur postérité nie consolant de leur mort : ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de même qu'un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les œillets de son jardin naître, mourir et renaître.

Nous nous communiquerions mutuellement entre nous aatres struldbruggs toutes les observations que nous aurions faites dans le cours des siècles ; nos remarques et nos souvenirs nous donneraient le moyen de suivre les progrès de la corruption du genre humain, et nous pourrions la combattre pied à pied par nos enseignements et nos conseils, ce qui, joint à Tinfluence prolongée de notre exemple, empêcherait notre espèce de dégénérer comme elle le fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux mille ans.

Et j'ajouterais à tout cela le plaisir de voir les décadences et les révolutions des empires, les changements dans les classes supérieures et parmi le peuple, les villes superbes ensevelies sous leurs ruines, les villages obscurs devenus le séjour des rois, les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux, TOcéan abandonnant une côte pour aller baigner d'autres rivages, de nouvelles contrées découvertes, la barbarie et Tignorance répandues sur les nations les plus policées, et les nations les plus barbares éclairées et civilisées à leur tour. Je pourrais voir découvrir la longitude, le mouvement perpétuel, la médecine universelle, et d'autres grands problèmes parfaitement résolus.

QueUes merveilleuses découvertes ne pourrions-nous pas faire en astronomie, ayant l'avantage de survivre aux époques

des éTéncmenls que nous aurioDS prédits, el de voir confirmer

la vérité de nos prédictions! Nous pourrions observer la

marche el le retour di-s coiiictes, et tous li-s cEiangemcnts daos les mouvemcuts du soleil, de la lune et des étoiles.

Je m'étendis sur beaucoup d'autres sujets qui m'étaient fournis par le désir naturel d'une vie saus fin el d'une félicité sublunaire. Lorsque j'eus fini mou discours, et que la substance en eut été interprétée, les Luggiiag^icus raisonnèrent ensemble pendant quelques moments, non sans rire un peu à mes dépens. A la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d'avoir la cliarilé de me dessiller les yeux et de me découvrir mes erreurs, qu'ils trouvaient e\cusables, d'abord parce qu'elles sont inhérentes à notre faible nature, ensuite parée que cette race de struld-

VOYAGE A LAPUTA. 3.'il

bruggs, étant particulière à leur pays, devait être mal jugée paruD étranger. On ne trouvait cette espèce d'Iioinmes ni chez les Balnibarbes, ni chez les Japonais. 11 avait eu, me dit-il, Thonneur de représenter son souverain dans ces royaumes, et le récit qu'il y avait fait de ce phénomène singulier avait été écouté presque avec incrédulité. Il ajouta que mon élonncmcnt, lorsqu'il me parla pour la première fois de ces sortes de gens, montrait que c'était pour moi une chose entièrement nouvelle etqui mesemblait peu croyable. 11 avait eu Foccasion, pendant son séjour à Balnibarbi et au Japon, de remarquer que le désir de vivre longtemps était général parmi les hommes, el (|iio celui qui a déjà un pied dans la tombe affermit Taulre sur la terre aussi fortement qu'il le peut. Mais dans rile de Luggiiagg on pensait bien autrement ; Texemple familier et la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé ses habitants de cet amour insensé de la vie.

« Le système de conduite, continua-t-il, que ^ous proposez dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez tracé tout à Theure, est ridicule et tout à fait contraire à la raison, parce qu'il implique une jeunesse [lerpétuelle, une vigueur et une santé inaltérables. Mais il ne s agissait pas de savoir si vous vous estimeriez heureux de conserver éternellement la fraîcheur de la jeunesse accompagnée de la santé ; nous vous demandions comment vous passeriez une vie immortelle, sujette à tous les inconvénients de la vieillesse; car si Ton n'avoue pas toujours le désir d'être immortel, même en de dures conditions, j'ai constamment observé, dans les deux royaumes dontje viens de parler, que chacun souhaitait de reculer encore le moment de la mort, alors même qu'il arriverait très tardivement, et que personne ne mourait de son plein gré, à moins d'être amené à cette nécessité par des tortures ou des douleurs excessives. Il en appela à l'expérience que j'avais acquise dans

3S2 TROISIÈME PAIITIE.

mon pays et dans ceux où j'avais voyagé, pour confirmer la

vérité de cette remarque.

Apres ce préambule il me fit te portrait des slruldbra^, et me ditqu'ils ressemblaient aux mortels, et vivaient comme eax

jusiqu'â Tûge de trente ans; qu'après cclàge ils tombaient peu à peu dans une mélancolie noire qui augmentait toujoursjiuqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de quatre-vingts ans, qu'alors ils n'étaient pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères et h toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que l'idée afiligeante de l'éternelle durée de leur misérable caducité les tourmentait à tel point, que rien ne pouvait les consoler; qu'ils n'étaient pas seulement enlèlés, bourrus, avares, chagrins, rabâcheurs, mais qu'ils étaient de plus incapables d'amitié, morts aux plus tendres alTections naturelies, qu'ils ne conservaient jamais au delà de la seconde

génération. L^enyie et les désirs impuissants les déyoraient sans cesse, et les principaux objets de ces sentiments étaient les ▼ices des jeunes mortels et la mort des yieillards. Ils s'affligeaient, en Yoyant les premiers, d'être privés de toute possibilité de jouissances; et quand ils assistaient à des funérailles, ils maudissaient leur sort, et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait refusé la douceur de mourir, de fi nir leur course fatigante, et d'entrer dans un repos éternel. Us perdaientle souvenir de toutes choses, et se rappelaient à pei ne ce qu'ils avaient vu et appris dans leur jeunesse et dans leur âge moyen; encore était-ce très imparfaitement. Quanta l'exactitude oa aux particularités d'un fait, il est toujours plus sûr de 8*ea rapporter à la tradition commune qu'à leur mémoire. Lies moins misérables étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire, parce qu'ils excitaient la commisération en même temps qu'ils étaient exempts des travers et des vices qui abondaient chez les autres immortels.

« Lorsqu'un struldbrugg, ajouta-t-il, s'est marié à une strudbrugge, le mariage, selon les lois de l'État, est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatrevingts ans. 11 est juste, en effet, que de malheureux humains, condamnés malgré eux, et sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre avec une femme éternelle.

Aussitôt qu'ils atteignent cet âge fatal, ils sont regardés comme morts civilement. Leurs héritiers s'emparent de leurs biens, et ils sont réduits à une simple pension alimentaire. Les pauvres sont entretenus aux dépens du public. Passé cette période, ils sont incapables d'occuper aucun emploi de confiance, d'exercer aucun métier lucratif; ils ne peuvent ni acheter, ni vendre, ni passer des baux, et leur témoignage n'est point reçu en justice.

SI TBOISlfiHB PARTIB.

u Parvenus à quatre-vin^-diK ans, lears dents et lears cbereux tombent; ils perdent le goût des aliatents, et ils boivent et mangent sans aucun plaisir.

« Les maladies et les infirmités auxquelles ils étaient sojels continuent sansaugmenterai diminuer. £n pariant ils ouUtenl le nom des choses les plus communes et ceux de leurs amis les

plus intimes. Il leur est pour cette raison impossible de s'amuser à lire, puisque leur mémoire ne leur pennet pas de retenir les premiers mots d'une phrase jusqu'à ce qu'ils arrivent aux derniers; et cette infirmité les prire de la seule distraction qu'ils pourraient avoir. D'ailleurs, comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements, les struld-

Y0TA6E k LAPUTA. 335

bniggs nés dans un siècle ont beaucoup de peine à entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils sont toujours comme étrangers dans leur patrie. »

Telle fut la description qu'on me fit des immortels de ce pays, et je crois Tavoir fidèlement rendue. On m*en montra daos la suite cinq ou six de différents siècles, dont les plus jeunes n'ayaient pas plus de deux cents ans ; mais on eut beau leur dire que j'étais un grand Toyageur, ils ne semblèrent pas tentés de me faire la moindre question ; ils me demandèrent sealement on sbonskudask ou souTenir. C'est une manière modeste de demander Taumône et d^éluder la loi, qui leur défend de mendier, FÉtat pounroyant à leur besoins, quoique, à vrai dire, fort mesquinement.

Ils sont généralement haïs et méprisés; la naissance de Ton d'eux est regardée comme un mauvais présage et consi* gnée ayec soin, en sorte qu'on peut savoir leur âge en consultant les registres publics, lesquels toutefois ne remontent pas à plus de mille ans, ou ont été détruits avant celte époque, soit par l'effet du temps, soit par des révolutions politiques. Mais, pour reconnaître combien de temps ils ont vécu, ou leur demande de quels souveraios ou de quels personnages célèbres ils peuvent se ressouvenir, et Ton est sûr cjuc le dernier dont ils ont conserve la mémoire est antérieur à la quatn;vingtième année de Timmortel.

Leur vue était révoltante. Les femmes étaieot encore plus horribles que les hommes. Toutes joignaient aux diflbnnités ordinaires à l'extrême vieillesse un certain air de spectre plus marqué, suivant le nombre de leurs années, et dont reffet ne peut se décrire. Parmi cinq ou six de ces personnes je distinguai sans peine les plus âgées, quoiqu'il n'y eût guère plus d'un siècle de distance de l'une à l'autre.

Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait

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l'eDTÏe de deveoir immortel. J'eus beaucoup de bonté de toutes les folles imagiaatioas auxquelles je m'étais abandoDué sur le système d'une vie éternelle en ce bas monde, et je pensai que le tyran le plus cruel ue pourrait inventer une mort qui ne fût préférable à une telle vie.

Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans l'entretien que

j'avais eu avec ceux dout j"ai parlé, plaisanta à ce sujet, et m'invita à envoyer dans mon pays un ou deux siruldbruggs, afin de guérir mes compatriotes de la crainte de la mort. Cela ne pouvait avoir lieu, une loi fondamentale défendant de faire sortir les immortels du royaume de Luggnagg ; autrement j'aurais volontiers risqué la peine et les frais de leur déplacenieut.

VOYACK A LAPUTA. 357

Les lois de ce pays relatives aux struldbruggs me semblèreDt parTaitemeot raisoaaables et tout à fait nécessaires en pareil cas. Si ToD D'avait pas pris ces précautions, l'avarice augmcDtant toujours avec l'âge, ces ïromor(e1s auraient Rni par accaparer les propriétés de toute la nation, el se seraient emparés de toate la puissance civile, laquelle, se trouvant en des mains inhabiles, aurait amené la ruine de l'État.

CHAPITBE X

1> ]k puM CD iDgMtrn

E m'imagine que (out ce que je viens de raconter des struldbruggs n'aura pas ennuyé le lecteur. Ce nesoDtpointlà, jecrois, des choses communes ; au moins je puis assurer que je n'ai rien trouvé de pareil dans aucun livre de voyages. En toutcas,sice sont des redites et des choses déjà connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses lorsqu'ils ont visité les mêmes pays.

Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l'empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais n'ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces struldbruggs : le séjour que j'ai fait au Japon ayant été très court, et mon ignorance de la langue japonaise étant complète, je n'ai pu savoir si cette matière a été traitée dans leurs livres. Mais j'espère que les Hollandais, informés de ce fait, seront assez curieux et assez persévérants dans leurs recherches pour suppléer à ce que je n'ai pu faire à cet égard. Le roi de Luggnag;g m' ayant souvent et inutilement pressé

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de prendre ane charge à sa coar, et me royaot défermiDé à retourner dans moa pays, eut enfin Ift bonté de m'accorder mon congé; il me fit même l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa pn^re main, pour Sa Majesté l'emperenr du Japon. En même temps il me gratifia de quatre cent quarante-quatre pièees d'or (cette nation afTee- Uonne ^écialement les chifTres pairs) et d'un gros rubis qae je Tendis en Angleterre onze cents gninées.

Le 6 mai 1709, je pris congé en cérémonie de Sa Majesté, et

dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince me fitconduire par un détachement des ses gardes jusqu'au port du Glanguensstala situé au sud de l'Ile. An bout de six jonrs, je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon : je montai sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours,

ace TROISIÈME PARTIS.

BOUS débarquâmes à un petit port nommé Xamoschi, au sudooest du Japon.

La Tille est située à l'extrémité occidentale de Tile, sur un détroit qui conduit du côté du nord dans un bras de mer, au nord-ouest duquel on trouve Yédo, capitale de Tempire. En débarquant, je fis voir aux officiers de la douane la lettre dont j'avais Thonneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté japonaise.

Les magistrats de la ville, ayant eu connaissance de cette lettre, me traitèrent en ministre, me fournirent une voiture pour me transporter à Yédo et se chargèrent des dépenses de mon voyage. Là j'eus audience de Sa Majesté impériale, et rhonneur de lui présenter ma lettre, revêtue du sceau de Sa Majesté luggnaggienne, dont l'empreinte représentait un roi relevant de terre un pauvre mendiant boiteux. On l'ouvrit publiquement avec de grandes cérémonies, et Tempereur se la fit aussi expliquer par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire par ce même interprète que j'eusse à lui demander quelque grâce, et qu'en considération de son très cher frère le roi de Luggnagg il me l'accorderait aussitôt.

Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, reconnut aisément à ma physionomie que j'étais Européen, et, pour celte raison, me traduisit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un marchand de Hollande qui avais fait naufrage dans une mer éloignée ; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient commerce, ce qui pourrait me procurer l'occasion de retourner en Europe ; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander

une autre grâce ce fut qu'en considératioD du roi de Luggoagg, qui me faisait l'honDeur de me protéger, on voulût bien me dispenser de la cérémoDie qu'on Taisait pratiquer à ceux de mon pays, et ne poiat me contraindre à fouler ayx pieds le

eruci/ix, n'étant veau au Japon que pour passer en Europe, et non pour y trafiquer.

Lorsque l'interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette dernière grdce que je demandais, elle parut surprise de ma proposition, et répondit que j'étais le premier homme de mon payschezquiuopareilscrupolefritveauà l'esprit; ildoutait donc un peu que je fusse véritablement Hollandais, comme je l'avais assuré, et me soupçonnait plutôt d'èlrc chrétien. Cependant l'empereur, ayant principalement égard ù la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les apparences : il me dit qu'il donnerait ordre aui officiers préposés pour faire observer cet usage de me laisser passer, et de faire semblant de m'avoir oublié. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de tenir la chose secrète, parce qu'infailliblement les Hollandais mes compatriotes me poignarderaient dans le voyage, s'il venaient à savoir la dispense

qoe j «TUS obtenue, et le scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter.

Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de eHtt bTeur particulière, et quelques troupes étant alors en nirche pour se rendre à Nangasaki, Tofficier commandant «Qt ordre de me conduire en cette ville, avec une instruclïM secrète surraffaire du crucifix.

Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et l«uble, j'arrivai à Nangasaki , où je rencontrai une compagnie Jk Hollandais qui étaient partis d'Amsterdam sur YAmboiney taisseau de quatre cent cinquante tonneaux, et qui étaient prêts à s'embarquer pour le retour. J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je parlais fort bien la langue de ce pays. Les gens du navire reconnurent bientôt d'où je venais, et désirèrent être instruits de mes voyages et de mes aventures. Je leur fis une histoire aussi brève et aussi vraisemblable que je pus; mais je leur cachai la plus grande partie des clioses qui m'étaient arrivées. Je connaissais plusieurs personnes en Hollande, et je pus inventer des noms pour mes parents, que je prétendis être des ^ns obscurs de la province de Gueldre.

J'étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, un certain Théodore VangruU, tout ce qu'il lui aurait plu de me demander pour mon passage ; mais, ayant su que j'étais chirurgien, il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que j'exercerais ma profession dans le vaisseau.

Avant de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient souvent demandé si j'avais pratiqué la cérémonie, et j'avais toujours répondu en général que j'avais fait tout ce qui était nécessaire. Cependant un malicieux coquin de l'équipage s'avisa de me montrer à un officier japonais, et de dire : « Il n'a point foulé aux pieds le crucifix. » Mais lofficier, qui avait

VOYAGE k LAPUTA. 363

un ordre secret de oe point exiger de moi cette formalité, lui répliqua par vingt coups de canne qu'il déchargea sur ses épaules ; en sorte que personne ne Fut d'humeur après cela de me faire des questions sur la cérémonie.

Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d'être rapporté. Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de Bonne>Espérance pour y faire de l'eau. Le 10 avril 1710, nous déharquàmes à Amsterdam, ayant perdu seulement trois hommes dans la traversée par des maladies, e( un quatrième qui tomba du grand mât près des côtes de Guinée. D'Amsterdam je fis bientôt voile pour l'Angleterre, sur un petit bâtiment appartenant à la ville.

Le 16 avril, nous arrivâmes au:i Dunes. Je débarquai le lendemain, et je revis encore une fois ma patrie après cinq ans et demi d'absence. Je me rendis directement à Rcdrifî, où j'arrivai le même jour à deu\ heures après midi, et où je trouvai ma femme et mes enfants en bonne santé.

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