CHAPITRE PREMIER
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G passai cmq mois avec ma femme et mes eafants, et je puis dire qu'alors j "aurais été heureux, si j'avais su apprécier la douce vie qui je pouvais mener chez moi. Je laissai ma pauvre femme enceinte, et j'acceptai l'offre qu'on me fit de commander fAventwe, bon navire marchand de trois cent cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et d'ailleurs j'étais las de l'emploi de chirurgien de vaisseau, que je pouvais cepen-
tranceSy obtenir de lui des explications : il me refusa même de me dire le nom de leur nouveau capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après m'a voir permis de mettre ceux de mes habits qui étaient neufs et bons et de prendre un petit paquet de linge, mais aucune arme, excepté mon sabre ; et ils eurent la politesse de ne point visiter mes poches, où ily avait quelque argent et divers petits objets usuels. Après avoir fait environ unelieue dansia chaloupe, on me déposa sur la côte. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. Us jurèrent tous qu'ils ne le savaient pas plus que moi, et que le capitaine (comme il leur plaisait de l'appeler) avait résolu, aussitôt après la vente de ma cargaison, de se débarrasser de moi dès qu'il verrait terre. Us s'éloignèrent à l'instant, me conseillant de ne pas me laisser surprendre par la marée et de me hâter de quitter le rivage ; puis ils me dirent adieu.
Dans cette position désolante, je marchai en avant et me trouvai bientôt au delà de la plage. Je m'assis sur un tertre pour mereposeret réfléchirsurle parti que j'avais à prendre. Quand je me sentis un peu rafraîchi, j'avançai dans les terres, résoluà me livrer au premier sauvage que je rencontrerais, et à racheter ma vie, si je pouvais, par quelques petites bagues, quelques bracelets, et autres bagatelles dont les voyageurs ont soin de se pourvoir, et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.
De longues lignes d'arbres, irrégulièrement plantés, et tels que la nature les avait fait croître, coupaient la campagne. Il y avait de vastespâturages, et des champsd'avoine. Je marchais avec précaution, de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche par derrière ou de côté.
Je me trouvai bientôt sur un chemin battu, où je remarquai plusieurs pas d'hommes, quelques-uns de vaches et un bien plus grand nombre de pas de chevaux; enfin j'aperçus quelques animaux dans un champ, et un ou deux de la même
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espèce perchés sur ud arbre. Leur figure me parut singulière, difforme, et me causa une certaine crainte; en sorte que je me cachai derrière un fourré, afin de les observer plus à mon aise. Quelques-uns s'étant un peu approchés de ta place où j'étais, je pus les examiner à loisir.
De longs cheveux leur tombaient sur le visage et sur le cou : ces cheveux étaient frisés chez les uns, et plats chez les
autres ; leur poitrine, leur dos et leurs pattes de devant, étaient couverts d'un poil épais : ils avaient de la barbe au menton comme des boucs ; mais le reste de leur corps était sans poils, et laissait voir une peau d'un brun fauve, et une longue raie depoU descendaitsur leur dos. Ils n'avaientpointde queue; ils
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restaient souvent assis, OU bien ib se couchaient ou se tenaient debout sur leurs pattes de derrière : ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agililè des écureuils, ayant des griffes très longues et croçbues aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petite^ que les mâles; elles avaient de fort longs cheveux lisses, le visage sans poil, et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leurs corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs, brun, rouge, noir et blond. En somme, ces animaux me semblèrent les plus laids et les plus dégoûtants que j'eusse jamais vus, et aucune autre espèce ne m'avait fait éprouver une anlipalliie aussi prononcée. Je pensai donc que j'en avais a^ez de leur vue ; je me levai plein de dégoût et d'aversion
pour eux, et je suivis le grand chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte d'Indien. Je ne tardai pas à
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me trouver face à face avec une de ces créatures : le monstre, à mon aspect, s'arrêta, décomposa ses traits par une infinité de grimaces, et parut me regarder avec étonnement comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'ap* procha et leva sur moi sa patte de devant, soit par curiosité, soit par malice. Je tirai mon sabre et le frappai du plat, ncvou* iant pas le blesser, de peur d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. La bête, se sentant frappée, se mit à fuir et à crier si haut, qu'elle attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, lesquels accoururent vers moi en hurlant et en me faisant des grimaces horribles. Je courus m'appuyer contre un arbre, et je les écartai avec mon sabre. Plusieurs de ces maudites bêtes sautèrent aux branches de l'arbre, et commencèrent à me couvrir de leurs ordures ; cependant je m'en garantis assez bien en me tenant très serré contre l'arbre, mais je fus presque sufToqué par l'odeur de ce fumier qui tombait autour de moi.
Dans cet instant de détresse, je les vis tout à coup s'enfuir le plus vite qu'ils pouvaient; je m'aventurai à quitter l'arbre, et poursuivis mon chemin, ne pouvant deviner quelle terreur soudaine leur avait ainsi fait prendre la fuite ; mais, regardant à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ : c'était la vue de cet animal qui avait fait décamper si précipitamment la troupe qui m'assiégeait.
Le cheval, s'étant approché de moi, s'arrêta, recula et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné : il me considéra de tous côtés, tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer; mais il se mit vis-à-vis de moi sur le chemin, me regardant d'un œil doux, et sans essayer la moindre violence.
Nous nous observâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin j'eus ta hardiesse de lui mettre la main sur le
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COU ponr le flatter, sirflsnt et parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent amadouer un cheval étranger; maiscet animal sembla recevoir mes civilités avec dédain; il secoua la tête, fronça les sourcils, et leva ftèrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer ma main. En mdme temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à croire qu'il parlait un langage qnï lui était propre, et qu'il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.
Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui se présenta
d'un air de grave politesse ; ensuite tous les deux se touchèrent doucement le sabot droit de devant, et se mirent à hennir tour à tour de cent façons ditTérentes, qui semblaient former des sons articules : ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque chose ; ils allaient et venaienlen marchant côte à côte avec dignité, semblables à des
personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes ; mais ils avaient toujours Tœil sur moi, comme s'ils eussent pris garde que je ne leur échappasse.
Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même : Puisqu'en ce pays les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes soient les plus sages de la terre.
Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse découvert quel* que village ou quelque maison, et que j'eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, yoyantque je m'en allais, se mit à hennir après moi d'une façon si expressive, que je crus entendre ce qu'il voulait : je me retournai et m'approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était possible; car, dans le fond, je ne savais ce que tout cela deviendrait; et le lecteur peut aisément imaginer que ma situation n'était pas très agréable.
Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer très attentivement mon visage et mes mains. Le grispommelé passa son pied de devant tout autour de mon chapeau, et le dérangea si fort, que je fus obligé de Tôter pour le remettre en ordre. Celte action parut surprendre à l'excès le cheval et son compagnon, qui était un bai brun : celui-ci toucha le pan de mon habit, et voyant qu'il ne tenait pas à mon corps, ils se regardèrent avec de nouvelles marques de surprise. 11 passa son pied sur ma main droite, dont il parut admirer la douceur et la couleur ; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force ; ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les flairèrent et les tàtèrent plusieurs fois, et
;> ^r^vs 'fmblAbles à ceux d'un 53ianl ■'.•M/umviie.
■ •■i muiiiéres de ces deux animauv .,tL<n-i. ii sises, si judicieuses, que j<- . t li lallait que ce fussent des enchan- . :-3U:;t'umiés eu chev.iuv pour acconi-
III. tpjuYant un étrangci- sur leur •'' Livi.Ttir (in peu à ses dépens, ou :••]•• ■r- lit." ■Kl lîjTurOj ilc SCS liabits et de iL-iii iiif'.'tLT ()o ce qu'on voyait dans le t >n.'iidre la lilicrlé do leur parler en -i -liHi i'if* des enchanteurs, comme
■ij'j'iof louU? K-* laniTues ; ainsi
0 <\uc je SUIS un pauailuur sur ces cùles. et qui il ;r SiHiflrii- qu'il monte sur .iM.si-hi'Kiux, pourcherclii'i"
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quelque village ou quelque maison oh il puisse se retir rer.. En reconnaissance il vous offre ce petit couteau et ce bracelet. >> Et je tirai en même temps ces objets de ma pDcbe.
Lies deux animaux parurent écouter mon discours avecatten« lion; et quand j'eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour, tournés Tun vers Tautre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être former un alphabet plus facilement que des mots chinois.
Je les entendis souvent répéter le mot yahou, dont je distinguai le son sans en pénétrer le sens, quoique, pendant Tentretien des deux chevaux, j'eusse cherché plusieurs fois à en trouver la signification ; mais j'avais essayé de le prononcer, et, lorsqu'ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma force, yahou, yahou, en imitant de mon mieux le hennissement d'un cheval. Cela parut les surprendre extrêmement; et alors le gris pommelé, répétant deux fois ce même mot, sembla vouloir m'apprendre comment il fallait le prononcer. Je le répétai après lui du mieux qu'il me fut possible, et il me sembla que, quoique je fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès.
Le cheval bai tâcha de m'apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, suivant l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire Ilouyhnhnm. Je ne réussis pas aussi bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier; mais, après quelques essais, je m'en tirai mieux, et les deux chevaux semblèrent étonnés de mon intelligence.
Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), les deux amis prirent congé l'un de l'autre avec la
même cérémonie,consistantàse toucher muluellemeatle sabot, que je les avais tus exécuter eu s'abordaot; et le gris me fit signe de marcher devant lui. ie jugeai que je n'avais rien de mieux à Taire que d'obéir à cette invitatioa jusqu'à ce que j'eusse trouvé un meilleurguide. Ouand it m'arrivait de ralentir mon pas, il criait hhvun, hhttim. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et ne pouvais aller plus loin : surquoi il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer.