‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le portiMDl ■ Toyigar.

Bf la paji de Lillipul. — <

ON perc avait un petit bien Wi situe dans la province (Il Nottingliam. J'étais le trOLsicme de ses cinq lîls.

Il m envoya au collège ' d Emmanuel à Cambridge d 1 âge de qua- .^ torze ans J y demeurai trois annces pendant lesquelles j étudiai assidûment.

Mais, malgré le priii modique de ma pension, la dépense de mon entretien au collège étant encore trop grande, on me mit en apprentissage, à Londres, sous M. Jacques Bâtes, chirurgien célèbre, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m'envoyait de temps en temps quelques petites sommes ; je les employai à étudier la navigation, et à acquérir les connaissances mathématiques nécessaires à ceux qui se proposent de

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voyager sur mer, ce que je prévoyais être tôt ou tard dans ma destinée. Ayant quitte H. Bâtes, je retournai chez mon père ; et tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling,

avec la promesse de trente autres livres par nu pour me défrayer à Lcyde. Je m'y rendis, et m'y appliquai à l'étude de la médecine pendant deux ans et sept mois, persuadé qu'elle me serait un jour utile dans des voyages de long cours.

Bientôt après être revenu de Leyde, j'eus, à la recommandation de mon bon maître, l'emploi de chirurgien sur fHtrondelie, où je restai trois ans et demi sous le commandement du capitaine Abraham Panell. Je fis pendant ce temps-là des voyages dans le Levant et ailleurs.

A mon retour, je résolus de m'établir à Londres. M Bates m'encouragea à prendre ce parti, e( me présenta à quelquesuns de ses malades. Je louai un appartement dans une petite maison du quartier d'Old-Jewry; et bientôt après j'épousai mademoiselle Marie Burton, seconde Hlle de M. Edouard Bur-

VOYAGB A L1LLIPUT. il

Ion, bonnelier dans la rue de Newgale, laquelle m'apporta en dot quatre cents livres sterling.

Hais mon cher maître, M. Bâtes, mourut deux ans après; Je ne conservai dès lors qu'an petit nombre de relations, et ma

clientèle commença à diminuer : ma conscience ne me permettait pas de recourir aux movens réprélicnsïblcsdont usaient la plupart de mes confrères. C'est pourquoi, après avoir consulté ma femme cl quehpies amis, je pris la résolution de me remettre en mer. Je fus successivement chirurgien sur deu\ vaisseaux; et plusieurs autres voyages que je fis, dans le cours de six ans, aux Indes orientales et occidentales, augmentèrent un peu ma petite fortune. J'cmplovais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours pourvu d'un bon nombre de livres; et quand je me trouvais à terre, je ne négligeais pas d'observer les mœurs et les coutumes des peuples, et d'apprendre en même temps la langne du pays, ce qui me coûtait peu, grAce à mon excellente mémoire

tt PREHltRE PARTIE.

Le dernier de ces voyages n'ayant pas réossi, je me seatîi dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma femme et mes enranis. Je quittai Old-Jewry pour Fetter- LaBe. et plus tard cette demeure pour Wapping, dans l'espérance d'avoir de la pratique parmi les matelots; mais je n'y trouvai pas mon compte.

.\prê$ avoir attendu trots ans, et espéré en vain que mes affaires iraient mieux, j'acceptai une offre avantageuse qui me fut faite par le capitaine Guillaume Prilcbard, prit i monter tAïUi/opf et à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 mai 1699. et notre voyage fut d'abord trè$ heureuv.

Il rsl inutile d'ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures dan» ces mers: c't-5l as<«^t de lui faire savoir que, dans noire [vi>>aia" au\ lnde> orieDtjli»*. nous essoyimes une vio-

lente tempête 'l'ij nou'i {>oa>^ vers le Dord-ouesl de la terre de Van-Dicmcn. .Nous nous trouvions alors par trente degrés deui minutes de latitude méridionale. Douze de nos hommes étaient morts d'cucés de fati^iue cl de mauvaise nourriture, les autres se trouvaient dans un état d'épuisement absolu. Le 3 novembre, commencement de l'été dans ces pavs-là, le ciel étant très sombre, les matelots aperçurent un rocher qui

n'était qu'à une demi-encâbbire du vaisseau; mais le veut était si fort, que nous fûmes poussés directement contre recueil, et brisés aussitôt. Six hommes de l'équipage (j'étais du nombre), s'étaot jetés dans la chaloupe, Irouvèrent moyen de se débarrasser du vaisseau el du rocher. Nous allâmes à la rame environ trois lieues; mais à la (in la lassitude ne nous permit plus de ramer. Entièrement épuisés, nous nous abandonnâmes au gré des flots ; et environ une demi-heure après nous Tûmes renversés par un coup de vent du nord.

Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, non plus que de ceux qui se sauvèrent sur le rocher ou qui res-

tèrent dans le vaisseau; mais je crois qu'ils périrent tous : pour moi, je nageai A l'aventure, et fus poussé vers la terre par le TCDl et la marée. Je laissai souvent tomber mes jambes; mais je ne sentais pas le fond. ËuGn, j'étais près de m'abandonner, quand je trouvai pied dans l'eau; alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente était presque insensible, je marchai une denii-lieue dans la mer avant de prendre terre; dans ce moment-là je supposai qu'il pouvait être environ huit heures et demie du soir. Je fis près d'un quart de lieue sans découvrir aucune maison, ui aucun vestige d'habitants; ou du moins j'étais

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Irop eslénué pour les apercevoir. La fatigue, la chaleur, et une demi-plDted'eau-de-viequej'aTais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela m'eicita à dormir. Je me couchai sur l'herbe, qui élait très fine et très douce; bientôt je fus enseveli dans le plusprofondsommeilque j'aie jamais goûté, etquiduraenTlroQ neuf heures, car je ne m'éTcillai qu'au jour, J'essayai alors de me lever; mais ce fut en vain. Comme je m'étais couché sur le dos, je sentis mes bras et mes jambes attachés à la terre de l'un et de l'autre côte, et mes cheveux, qui étaient longs et épais, attachés de même. Je vis aussi plusieurs liens très minces qui m'entouraient le corps depuis les épaules jusqu'aux cuisses.

Je ne pouvais regarder que le ciel ; le soleil commençait à être fort chaud et sa *ive clarté me fatiguait les yeux. J'en-

tendis un bruit confus auluiir de uiul : mais dans la posture où j'étais je ne pouvais, je le répète, rien voir que le ciel. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cet objet, avançant doucement sur ma poitrine, monter presque jusqu'à mon menton. Dirigeant, comme je le pus, ma vue de ce côté, j'aperçus une créature humaine, haute tout au plus de six pouces, tenant à la main un arc et une flèche, et portant un carquois sur le dos. J'en vis aussitôt au moins quarante autres de la même espèce qui la suivaient. Dans ma surprise, je jetai de tels cris, que tous ces petits êtres se retirèrent saisis de peur; il y en ent quelques-uns, comme je l'ai appris ensuite, qui fu-

VOYAGE A LILL[PUT . iS

rent dangereusemeot blessés par les chutes qu'ils Qrcut en se précipiUat à terre. NéanmoiDs ils revinrent bientôt; et ud d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer assez pour voir entièrement mon visage, levant les mains et les yeux en signe d'éloonement, s'écria d'une voix aigre, mais distincte: hekinah degul. Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots; je n'en compris pas alors le sens.

J'étais pendant ce temps-là, comme le lecteur peut le penser, dans une position fort gênante. Enfin, par mes cfTortspour me

mettre en liberté, j'eus le bonheur de rompre les cordons ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient mon bras droit à la terre; car, en le haussant un peu, j'avais découvert ce qui me tenait captif. En même temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit, en sorte que je me trouvai en état de tourner un peu la tête. Alors ces insectes humains prirent la fuite avant que je pusse les toucher, et poussèrent des cris très aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux

s'écrier : iolgophonac; et aussitôt je me sentis percera la main gauche de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Us en firent ensuite une autre décharge en l'air, comme nous tirons des bombes en Europe ; plusieurs, je crois, me tombaient sur le corps, quoique je ne les aperçusse pas, et d'autres s'abattaient sur mon visage, que je tâchai de couvrir avec ma main droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je m'efforçai encore de me dégager ; mais on fit alors une autre décharge plus grande que la première, et quelques-uns tâchaient de me percer de leurs lances; mais par bonheur je portais une veste de peau de buffle qu'ils ne pouvaient traverser. Je crus donc que le meilleur parti était de me tenir en repos, et de rester comme j'étais jusqu'à la nuit; qu'alors, dégageant mon bras gauche, je pourrais devenir tout à fait libre ; et quant aux habitants, c'était avec raison que je me croyais d'une force égale aux plus puissantes armées qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaqucr, s'ils étaient tous de la même taille que ceux que j'avais vus. Mais la fortune me réservait un autre sort.

Quand ces gens eurent remarqué que j'étais tranquille, ils cessèrent de me décocher des flèches; cependant une rumeur croissante m'apprit que leur nombre s'augmentait considérablement; et à deux toises environ de moi. vis-à-vis de mon oreille droite, j'entendis, pendant plus d'une heure, comme un bruit de gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma tête de ce côté-là autant que les chevilles et les cordons me le permettaient, je vis un échafaud élevé de terre d'un pied et demi, où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et deux ou trois échelles pour y monter; d'où un d'entre eux, qui me semblait être une personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je ne compris pas un mot. Avant de commencer, il s'écria trois fois : latigrodehulsan. (Ces mots furent

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répétés par la suite, et me furent expliqués, ainsi que les précèdeats.) Aussitôt ciaquaate hommes s'avaucèreot, et coupèrent tes cordons qui attachaient le côté gauche de ma tète ; ce

qui me donna la liberté de la tourner à droite, et d'observer la figure et l'action de celui qui devait parler. Il inc parut être de moyen âge, et d'une taille plus grande que les trois autres qui l'accompagnaient, dont l'un, qui avait l'air d'un page et était à peu près haut comme mon doigt, tenait la queue de sa robe, et les deux autres étaientdebout de chaque cùtc pour le soutenir. 11 remplissait conTenablement son rûle d'orateur, el je crus voir se succéder la menace et la promesse dans son discours, qui contenait aussi des mouvements de compassion et de sensibilité. Je fis la réponse en peu de mots, mais du ton le plus soumis, levant la main gauche et les yeux vers le soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant rien mangé depuis longtemps.

Mon appétit était, en effet, si pressant, que je ne pus m'empécher de faire voir mon impatience (peut-être d'une façon un peu incivile) en portant souvent mon doigt à ma bouche, pour faire connaître que j'avais besoin de nourriture. Vhwffo (c'est

i$ PREMIÈRE PARTIE-

ninsi que parmi eux on appelle un grand seigneur, comme je l'ni 9U depuis) me comprit fort bien. Il descendit de réchafaud, ot fit appliquer à mes côtés plusieurs échelles, sur lesquelles montèrent bientôt une centaine d'hommes, qui se mirent eo marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viande, réunis et envovés par les ordres de leur souverain dès qu'il avait eu connaissance de mon arrivée. J'observai qu'il y avait de In chair de difrércnts animaux; mais je ne pus les distinguer par le goiii. Il y avait des gigots, des épaules el des éclanclies taillées comme du mouton, el Tort bien accommodées, mais plus petites que les ailes d'une alouette ; j'en avalai deux ou trois d'une bouchée avec trois pains gros comme des balles de fusil. Ils me funniircnt tout cela, lémoigoant de grandes man]ues d'élonneiueul ot d'admiration li la vue de ma taille et do mou prodigit'uv appétit.

Je lis un aulro si^ue [H)tir leur indiijuor qu'il me manquai! à lioir»': ils coujccluréi-ent. par la fiuon dont je mangeais.

t|u'une petite iiimulitt' de U>is»uu aeuicsuf lirait [kis : el, comme il» éliiienl iugi>ui*Hi\. ils levèrent avec beaucoup d'adresse qq des plusjtrauds toHueuu\ de vin tju'ils eussent, le roolèreot Ter» mtt uiai», ot U< défoucôr^'ut. Je le bus d'un seul coup, ce qui uo iiio Tut pas tiA^s dirticilo. car il ne couleoail pas plus d'ane douii-piute ; ov vin ttvait un |Hni lo ^\l dti bour^t^e, nuis il tétait plus agr\\tblo. On m ou ap|M>rta un aulr« muid. que je bus

VOYAGB A LILLIPUT. 4«

de même, et je fis signe qu'on m'en amen&t encore d'autres; mais on n'en avait plus à me donner.

Après m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des cris de joie, et se mirent à danser sur ma poitrine ; répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait d'abord : hekinah

degul. Ils m'indiquèrent par signes que je pouvais jeter à terre les deux muids ; mais ils avertirent d'abord les assistants de s'éloigner, en criant : borach mevotah; et quand ils virent les deux muids en l'air, ce fut un hourra général.

J'avoue que je fus plusieurs fois tenté, pendant qu'ils allaient et venaient sur mon corps, de saisir quarante à cinquante des premiers qui se trouveraient à ma portée, et de les lancer à terre ; mais le souvenir de ce que j'avais déjà souffert, qui peul'étre n'était pas le pis qu'ils pussent m'infliger, et la promesse que je leur avais faite tacitement de ne point exercer ma force contre eus, me firent éloigner ces pensées de mon esprit. D'ailleurs je me regardais comme lié par les lois de l'hospitalité envers un peuple qui venait de me traiter avec tant de munificence. Cependant je ne pouvais me lasser d'admirer la hardiesse de ces petits êtres qui s'aventuraient à

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monter et à se promener sur mon corps, tandis qu*ane de mes mains était libre.

Lorsqu'ils Tirent que je ne demandais plus à manger, ils conduisirent devant moi une personne d'un rang supérieur qui m'était euToyée par Sa Majesté. Son Excellence monta sur le bas de ma jambe, et s*aTança jusqu^'à mon visage ayec une douzaine de gens de sa suite. 11 me présenta ses lettres de créance reyètues du sceau royal, les plaça tout près de mes yeux, et fit un discours d'euTiron dix minutes, d'un ton calme, mais résolu, montrant de temps en temps le côté de Thonzon, qui s'étendait en face de nous. C'était la direction dans laquelle était située la capitale, à une demi-lieue à peu près: et le roi avait arrêté dans son conseil que j y serais transporté. Je répondis en peu de mots qui ne furent pas entendus, et je recourus aux signes: passant la main qu'on avait laissée libre par-dessus les tètes de Tenvoyé et de son monde, je l'appliquai sur mon autre main et sur ma tète. Le seigneur comprit que je désirais être détaché: mais il me fit entendre que je devais être transporté dans l'état où j'étais. Toutefois il m'assura par d'autres signes qu'on nie donnerait tout ce qui me serait nécessaire. Le désir dVssaver de briser mes liens me revint fortement; mais lorsque je sentis la pointe de leurs llèches sur mes mains, déjà couvertes d'ampoules, et sur mon visage, plusieurs de ces petits dards étant restés dans ma chair, et le nombre de mes ennemis augmentant de moment en moment, je montrai l'intention de me soumettre à tout ce qu'ils voudraient faire de moi. Alors Xhurgo Je seigneur) et sa suite se retirèrent avec beaucoup de marques de civilité et de satisfaction.

Bientôt après j'entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes répétitions de ces mots : péplum selon; et j'apereus à ma gauche un grand nombre de gens relâchant les

cordons à un tel point que je me trouyai en état de me tourner à droite et d'uriner, fonction dont je m'acquittai abondamment, au grand étonnement du peuple, lequel, devinant ce que j'allais faire, s'ouvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le déluge. Quelque temps auparavant on m'avait frotté charitablement le visage et les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur agréable, qui en très peu de temps me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que j'avais reçus et à la nourriture solide que j'avais prise, me disposèrent à dormir; et mon sommeil fut d'environ huit heures, ainsi que je m'en assurai plus tard, les médecins, par ordre de l'empereur, ayant mêlé au vin une potion soporifique.

Il parait qu'aussitôt après que j'avais été aperçu dormant sur le rivage où je venais d'aborder, l'empereur en avait reçu l'avis par un exprès; et qu'il avait décidé en conseil que je serais enchaîné de la manière que je viens de rapporter, ce qui s'exécuta dans la nuit et pendant mon sommeil; que des provisions de vivres et de boisson me seraient envoyées, et une machine construite pour me transporter dans la capitale de ses États.

Cette résolution semblera peut-être hardie et dangereuse, et je ne pense pas qu'il existe en Europe un seul prince capable d'agir ainsi en pareil cas ; cependant, à mon avis, la mesure était aussi prudente que généreuse ; car, si l'on eût tenté de me tuer dans mon sommeil, la première sensation douloureuse m'aurait éveillé, et, la colère doublant mes forces, j'aurais probablement rompu mes liens, et mes assaillants n'auraient eu aucune grâce à attendre de moi.

Ces peuples excellent dans les mathématiques et la mécanique, sciences particulièrement encouragées par leur souve-

5S PREHIËSE P&RTIE.

raio. Ce prioce possède de très ingéoieuses machines de traDsport, capables de porter des nisseaus de ^erre (quelquefois longs de neof pieds) des forêts oii Us ont été constmits jusqu'à la côte. Cinq ceots ÏDgénieurs ou cbarpeoliers forent chargés de préparer une de ces machines de la dimeasioo cooTenable pour me transporter. C'était un chariol de sept pieds de long sur quatre de large, posé sur ringt-deiu roues, et élevé d'un demi-pied. Le bruit que j'avais entendu Tenait de l'approche de cette machine, qui fut placée parallèlement à mon corps. La principale difficulté était de me hisser dans la Toiture; à cet effet on planta quatre-vingts poteaux ; de fortes cordes de la grosseur de ficelle d'emballage furent attachées à des bandes

qu'on avait passées autour de mon corps, de mes bras, de mes jambes et de mon cou. Alors neuf cents hommes robustes tirèrent les cordes par des poulies fixées aux poteaux, et je fus ainsi élevé, jeté sur la machine et solidement attaché. Tout cela me fut raconté ; car, pendant le temps de l'opération, je dormais du plus profond sommeil. Quinze cents chevaux vigoureux me traînèrent jusqu'à la capitale, à un demi-mille de distance.

Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus éveillé par un incident assez ridicule. Pendant que les Toiluriers s'étaient arrêtés pour raccommoder quelque chose à

la Toifure, quatre ou cinq jeuaes gens, curieux de voir la mine que je faisais eu dormaat, grimpèrent sur le chariot, et s'av ançaottrès doucementjusqu'à mon visage, l'un d'entre eus, officier des gardes, avait mis la pointe aiguë de soq espontou bien avant dans ma narine gauche ; ce qui m'avait chatouillé le oes et m'avait fait éternuer trois fois; ils descendirent sans être

aperçus, et ce ne fut qu'au bout de trois semaines que je connus la cause de ce réveil subit. Nous fîmes une grande marche le reste de ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes à mes côtés, moitié avec des flambeaux, et moitié avec des arcs et des flèches, prêts à me percer si J'eusse essayé de remuer. Le lendemain, au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville. L'empereur et toute sa cour sortirent pour nous voir; mais ses grands officiers ne voulurent pas consentir à ce que Sa Majesté exposât sa personne en montant sur mon corps.

A l'endroit où la voiture s'arrêta, il y avait un ancien temple estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la religion de ces peuples, regardé comme profane, et pour cette raison employé ii divers usages et dépouillé de tous ses ornements. 11 fut résolu que je serais logé daus ce vaste édifice. La grande porte regardant le nord avait environ qua-

54 PHEHIËRE PARTIE.

tre pieds de haut et près de deux pieds de large ; de chaque cdté de la porte, il y avait une petite feuétre élevée de six pouces. A celle qui était du côté gauche, les serruriers du roi fixèrent qualre-vingt-onze chaînes semblables à celles i^ui tiennent une montre de dame en Europe, et presque aussi grandes; elles furent, par l'autre bout, attachées A ma jambe gauche avec trente-six cndonas. Vis-à-vis de ce temple, de l'autre côté du

grand chemin, à la diMiiiico <Jt' \iii|;l pieds, il y avait une tour d'au moins cinq piods de haut : c'est là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux seigneurs de sa cour pour •voir la rarililé de me regarder sans que je le visse, m'a-l-on diU On compte qu'il y eut plus de cent mille habilaols qui soi^ tirent de la ville, allirés par la curiosité: el. malgré mes gardes, je crois qu'il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes qui, à difTérenles fois, me sentienl moulés sur le corps

par des échelles, si oa ne l'eût défeodu soas peine de mort. Quand les ouvriers jugèrent qu'il m'était impossible de briser mes cbaiues, ils coupèrent tous les liens qui me retenaient; je me levai alors, mais avec un profond sentiment de tristesse. Ou ne peut s'imaginer le bruit et l'étonncment du peuple, quand il me vit debout et me promenant. Les chaînes qui tenaient ma jambe gauche étaient longues d'environ sin pieds ; elles me permettaient d'aller et de venir dans un demi-cercle, et de plus, comme elles étaient fixées à quatre pouces de la porte, je pouvais la passer en rampant et m'étendre dans le temple.

CHAPfTRE II

a de Lillipul, tttoaftgni ât

lASD je me retrouvai sur pied, je regardai autour de moi, et ivouc que je n'avais jamais contemple une scène plus a|;réablc. Le pays enviroonant me parut une suite de jardins ; elles champs, clos de murs, la plupart de quarante pieds carrés, me GrcQl l'effet des plates-bandes d'un parterre. Des bots d'une perche étaient entremêlés à ces cbamps, et les plus grands arbres me semblèrent hauts d'environ sept pieds. Sur la gauche, j'apercevais la ville, qui ressemblait à la perspective d'une cité dans une décoration de théâtre.

Depuis quelques heures j'avais été extrêmement pressé par certaines nécessités de la nature, que l'état de captivité dans lequel j'étais resté pendant près de deui jours m'avait empêché de satisfaire. Entre l'urgence de ma position etla houlede m'en tirer d'une manière indécente, j'étais dans le plus grand em-

barras. Le meilleur expédient que je pus trouver fut de me glisser dans ma maison, de fermer la porte après moi, et, m'avançaotautant que la longueur de ma chaîne le permettait vers le fond de la pièce, je me résignai à commettre un acte de malpropreté, auquel très heureusemeut je ne fus obligé que cette seule fois. J'espère que le lecteur sera assez juste pour m'excuser, vu la détresse dans laquelle j'étais, et l'impossibilité d'en sortir par des moyens plus convenables. Par la suite, je pris l'habitude d'accomplir tous les matins en me levant cette affaire en plein air, à la longueur de ma chaîne ; et l'on prenait soin de faire enlever les choses qui auraient pu blesser la Tueetl'odoratdespersonnesqui venaient me voir avant l'heure où j'avais coutume de recevoirdu monde. Deux domestiques, à l'aide d'une brouette, remplissaient cet office. Je ne me serais pas arrêté sur un tel sujet, qui peut paraître à la première vue très peu important, si je n'avais pas eu l'intention de me justifier sous le rapport de la délicatesse ; car il m'est revenu que

les médisants m'ont accusé d'en manquer, en cette occasion et en plusieurs autres.

Cette affaire terminée, je me hâtai de sortir pour respirer un air pur, etje vis venir à moi l'empereur suivi de toute sa cour.

Sa Majesté était à cheyal, ce qui pensa lui coûter cher : car sa monture, quoique parfaitement dressée, se cabra à cet aspiect nouveau pour elle, croyant voir une montagne qui se mouvait devant ses yeux; mais ce prince, qui est un excellent cavalier, se tint ferme sur ses étriers, jusqu'à ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par précaution, hors de la portée de ma chaîne.

Il ordonna à ses cuisiniers et à ses sommeliers, qui se tenaient prêts à recevoir cet ordre, de me servir des viandes et du vin, ce qu'ils firent en posant les objets sur des voitures qu'ils amenaient près de moi. Je pris ces voitures, et je les vidai promptement. 11 y en avait vingt pour les viandes, et dix pour les boissons; chacune des premières me fournit deux ou trois bouchées, je versai la liqueur de dix vaisseaux de terre dans une des voitures, je la bus d'un seul trait, et ainsi du reste.

L'impératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames, s'assirent à quelque distance dans des fauteuils ; mais, après l'accident arrivé à Tempereur, ils se levèrent et s'approchèrent de sa personne, que je vais maintenant dépeindre. Il est plus grand d'environ la hauteur de mon ongle qu'aucun de sa cour, ce qui lui donne un aspect imposant ; les traits de son visage sont grands et mâles ; il a la lèvre autrichienne, le nez aquilin, le teint olivâtre, le port majestueux, les membres bien proportionnés, de la grâce et de la dignité dans tous ses mouvements. Il avait alors passé la fleur de lajeunesse,étantâgé d'environ vingt-huitanseltroisquarts; il en avait régné environ sept, au sein de la prospérité et d'une suite de triomphes. Pour le regarder avec plus de commodité, je me tenais couché sur le côté, en sorte que ma figure et sa personne étaient placées parallèlement ; et il se tenait à une

VOYAGg A LCLLIPUT. S«

toise et demie de moi. Mais, depuis ce temps^là, je l'ai eu plusiears fois dans ma main ; c'est pourquoi je ue puis me tromper dans le portrait que j'en fais. Son habit était uni et simple, et taillé moitié à l'asiatique et moitié à l'européenoe; mais il

portait sur la tète un léger casque d'or, orné de pierreries et surmonté d'un plumet. Il avait son épée nue à la main, pour se défendre en cas que j'eusse brisé mes chaînes: cette épée avait près de trois pouces de long; la poignée et le fourreau étaient en or et enrichis de diamants. Sa voix était aiguë, mais claire et distincte, et je pouvais l'eatendre aisément mêmequandje me tenais debout. Les dames el les courtisans

étaient tous vêtus avec magnificence; en sorte que la place qu'occupait toute la cour paraissait h mes yeux comme une balle jupe étendue sur la terre, et brodée de figures d'or et

d'argent. Sa Majesté impériale me fit rhonneur de me parler souvent, et je lui répondis toujours ; mais nous ne nous entendions point Tun l'autre. Il y avait près de lui des prêtres et des jurisconsultes (ainsi que leurs costumes me le firent conjecturer), auxquels il ordonna de m'adresser la parole; je leur parlai dans toutes les langues dont j'avais la moindre teinture, telles que le haut et le bas hollandais, le latin, le français, l'espagnol, Titalien et la langue franque; mais tout cela inutilement.

Au bout de deux heures la cour se retira, et Ton me laissa une forte garde pour prévenir l'indiscrétion et peut-être la malice de la populace, qui avait beaucoup d'impatience de se porter en foule autour de moi pour me voir de près. Pendant que j'étais étendu à la porte de ma demeure, quelques-uns eurent la témérité de me tirer des flèches, dont une manqua de me crever Toeil gauche. Mais le colonel fît arrêter six des meneurs ; il ne trouva point de peine mieux proportionnée à leur faute que de me les livrer garrottés, et ses soldats exécutèrent cet ordre en les chassant vers moi avec la pointe de leurs lances. Je les pris donc dans ma main droite, j'en mis cinq dans la poche de mon justaucorps; quant au sixième, je feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme poussait des hurlements horribles; et le colonel ainsi que ses officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer mon canif. Mais je fis bientôt cesser leur frayeur; car, en le regardant avec bonté et coupant promptemcnt les cordes dont il était lié, je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je traitai les autres de la même façon, les tirant successivement l'un après Tautre de ma poche. Je remarquai que les soldats et le peuple avaient été vivement touchés de ma clémence, qui fut citée à la cour d'une manière fort avantageuse.

Vers la nuit je gagnai ma maison, où j'entrai non sans

peine, et je couchai sur la terre pendant plusieurs nuits, en attendant le lit que l'empereur avait commandé pour moi. Cent cinquante de leurs couchers cousus ensemble formèrent la largeur et la longueur du mien, et l'on posa quatre de ces

matelas l'un sur l'aulre, ce qui ne composait pas encore un lit bien douillet; mais il me parut assez dou\ après tant de fatigues.

La nouvelle de mou arrivée, s'étant répandue dans tout le rojaume, attira un nombre inlîni d'oisifs et de curieux; les villages furent presque abandonnés, et la culture de la terre en aurait souffert, si Sa Majesté impériale n'avait prévenu ce danger par des édits. Elle ordonna donc que tous ceux, qui m'avaient déjà vu retourneraient chez eux, et qu'à moins d'une permission particulière on se tiendrait à une distance de vingtcinq toises de ma résidence. Cette mesure produisit, au profit des secrétaires d'État, des sommes très considérables.

Cependant l'empereur tint conseil sur le parti qu'il fallait prendre à mon égard : j'ai appris depuis, par un ami intime assez haut placé pour savoir les secrets d'État, que la cour avait été fort embarrassée. On craignait, d'une part, que je ne

Tinsse à briser mes chaines, et, d'ua autre côté, que ma nourriture ne causât une dépense excessive ou même une disette générale. L'un proposait de me faire mourir de faim, l'autre voulait me percer de flèches empoisonnées; mais on pensa que l'infection d'un corps tel que le mien pourrait produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume. Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se rendirent à la porte delagrand'chambre où le conseil impérial était assemblé; et deux d'entre eux, ayant été introduits, rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont j'ai parié ; ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de Sa Majesté et de tout son conseil, qu'une commission impériale fut aussitôt expédiée pour obliger tous les villages, dans un rayon de quatre cent cinquante toises de la capitale, de livrer tous les matins six bœufs, quarante moutons, et d'autres vivres pour ma nourriture, avec une quantité proportionnée de pain et de vin.

et d'autres boissons. Pour le payement de ces subsistances, Sa Majesté donna des mandats sur son trésor. Ce prince n'a d'autres revenus que ceux de son domaine, et ce n'est que dans des occasions importantes qu'il leva des impôts sur ses sujets, qui sont obligés de marcher à leurs frais en temps de guerre. On forma une maison de six cents personnes pour me servir,

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lesquelles fureot pourvues d'appointemeols pour leur dépeuse de bouche, et de tentes construites très commodément de chaque côté de ma porte. 11 fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habillement complet à la mode du pays; que six professeurs, les plus savants de l'empire, se-

raient chargés de ra'apprendre la langue, et enfin que les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse, et les compagnies des gardes, feraient souvent l'exercice devant moi, pour les accoutumer à ma vue. Tous ces ordres furent ponctuellement exécutés. En trois semaines je fis de grands progrès dans la connaissante de la langue. Pendant ce temps-là l'empereur m'honora de visites fréquentes, et se plut à assister mes maîtres dans les soins de mon instruction.

Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir le désir que j'avais qu'il voulût bien me rendre la liberté; ce que je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse, comme je le craignais, fut qu'il fallait attendre; que c'était une question sur laquelle il ne pouvait prendre parti sans l'avis de son conseil, et que premièrement il fallait que je promisse par serment l'observation d'une paix inviolable avec lui et avec ses sujets; qu'en attendant je serais traité avec tous les égards possibles. Il me conseilla de gagner, par ma patience et par

ma bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. 11 me demanda de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait à certains officiers Tordre de me visiter, parce que vraisemblablement je devais porter sur moi quelques armes contraires à la sûreté de ses États, si elles étaient proportionnées à ma taille. Je répondis que Sa Majesté serait satisfaite, que j'étais prêta me dépouiller de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. C'est ce que j'exprimai, moitié en paroles, moitié par signes. 11 repartit que, d'apr^^ les 'lois de l'empire, il fallait que je fusse visité par deux commissaires ; qu'il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon consentement ni mon concours; mais qu'il avait trop bonne opinion de ma générosité et de ma justice, pour ne pas confier sans crainte leurs personnes âmes mains; que tout ce qu'on m'ôterait me serait rendu fidèlement quand je quitterais le pays, ou que je serais remboursé selon révaluation que j'en ferais moi-même.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces messieurs dans mes mains. Je les mis d'abord dans les poches de mon justaucorps, et ensuite dans toutes mes autres poches, excepté mes deux goussets et une autre poche secrète que je ne me souciai point de laisser inspecter et qui contenaient certains objets à mon usage et insignifiants pour les autres. Dans l'un des goussets était une montre d'argent et dans l'autre une bourse avec un peu d'or.

Ces officiers du prince, ayant sur eux des plumes, de l'encre et du papier, firent un inventaire exact de tout ce qu'ils virent ; et quand ils eurent achevé, ils me prièrent de les mettre à terre afin qu'ils pussent rendre compte de leur visite à l'empereur.

Cet inventaire, que je traduisis plus tard en anglais et mot pour mot, était conçu dans les termes suivants :

« Premièrement, dans la poche droite du justaucorps du (c grand homme-montagne (c'est ainsi que je rends ces mots

« quinbus fiestrm), après une visiie esacte,^nous n'avoDs troaTé « qu'uB morceau de toile grossière, assez grand pour serrirde « tapis de pied dans la grand' salle de Votre Majesté. Dans la

« poche gauche, nous avons trouvé un grand coffre d'argent « avec un couvercle de môme métal, que nous, commissaires, « n'avons pu lever. Nous avons alors prié « ledit homme-montagne de l'ouvrir; et « l'un de nous, étant entré dedans, s'est 41 trouvé, jusqu'aux genoux, dans une '( poudre dont plusieurs grains, nous « arrivant au visage, nous firent éterouer quelque temps. « Dans la poche droite de sa veste, nous avons trouvé un << énorme paquet de substances blanches et minces, pliées a l'une sur l'autre, environ de la grosseur de trois hommes, Il liées ensemblepar un fort câble, et marquées de grandes figu- « res noires, que nous avons prises pour une écriture dont cha- « que lettre serait plus grande que la moitié de la paume de « notre main. Dans la poche gauche ilyavait une machine ar- « mée de vingt dents très longues, semblables aux palissades

« qui sont dans la cour de Votre Majesté; nous avons supposé « que rhomme-montagne s'en servait pour se peigner; mais « nous n'avons pas voulu le presser de questions, voyant la dif- « ficulté qu'il éprouvait à nous comprendre. Dans la grande « poche du côté droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je « traduis le mot ranfulo, par lequel on voulait parler de ma « culotte), nous avons vu un pilier de fer creux, environ de la

« grandeur d'un homme, attaché à une « grosse pièce de bois plus large que le « pilier; et d'un côté du pilier il y avait « d'autres pièces de fer en relief, de « formes singulières : nous n'avons su M ce que c'était. Dans la poche gauche il y avait encore une « machine de la même espèce. Dans la plus petite poche du « côté droit, il y avait plusieurs pièces rondes et plates de « métal rouge et blanc, et de différents volumes ; quelques-unes « des pièces blanches, qui nous ont paru être d'argent, étaient « si grosses et si pesantes, que mon compagnon et moi nous « avons eu de la peine à les soulever. Il restait deux poches à « visiter : celles-ci il les appelait goussets. C'étaient deux ou- « vertures coupées dans le haut de son couvre-milieu^ mais fort « serrées par son ventre qui les pressait. Hors du gousset droit « pendait une grande chaîne d'argent, avec une machine très « merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors « du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne ; cela paraissait on « globe dont la moitié était d'argent, et l'autre d'un métal « transparent. Sur ce dernier côté, nous avons vu certaines « figures étranges tracées circulaircment; nous avons cru « que nous pourrions les toucher, mais nos doigts ont été arec rètés par cette substance diaphane. Il a appliqué cette machine « à nos oreilles : elle faisait un bruit continuel, à peu près « comme celui d'un moulin à eau, et nous avons conjecturé que

« c'est OU quelque animal ioconau, ou la diyinité qu'il adore ;

ce mais nous penchons plutôt du côté de' la dernière opinion,

<c parce qu'il nous a assuré (si nous l'avons bien entendu,

« car il s'exprimait fort imparfaitement)

a qu'il agissait rarement sans l'avoir

« consultée; il l'appelait son oracle, et

c< disait qu'elle marquait le temps pour

« chacune des actions de sa vie. Du gousset gauche il tira un

« filet presque assez large pour servir à un pêcheur, mais qui

« s'ouvrait et se fermait comme une bourse ; nous avons trouvé

« dedans plusieurs pièces massives d'un métal jaune : si elles

« sont en or véritable, elles doivent avoir une immense valeur.

« Ayant ainsi, pour obéir aux ordres de Votre Majesté,

t< fouillé exactement toutes ses poches, nous avons observé au-

« tour de son corps une ceinture faite de la peau de quelque

a animal monstrueux, à laquelle, du côté gauche, pendait une

« épée de la longueur de cinq hommes, et, du côté droit, une

« bourse ou poche partagée en deux cellules capables de conte-

« nir chacune trois sujets de Votre Majesté. Dans une de ces

« cellules il y avait plusieurs globes ou balles d'un métal très

« pesant, environ de la grosseur de notre tête, et qui exigeait

« une main très forte pourles soulever; l'autre cellule contenait

« un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez

« légères, car il en pouvait tenir plus de cinquante dans la

« paume de nos mains.

« Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé « sur le corps de l'homme-montagne, qui nous a reçus avec « beaucoup de civilité et tous les égards dus à la commission tt de Votre Majesté. Signé et scellé le quatrième jour de la « quatre-vingt-neuvième lune du règne bienheureux de Votre « Majesté. »

Flessen Frelocr. — Marsi Frelock.

Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur, il m'ordonna en des termes honnêtes de lui livrer toutes ces choses. D'abord il me demanda mon sabre, et je le détachai : il avait donné ordre à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui l'accompagnaient de m'environner à quelque distance avec leurs arcs et leurs flèches, prêts à tirer sur moi ; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment, parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. 11 me pria donc de tirer mon sabre, qui, bien qu'un peu rouillé par l'eau de la mer, était néanmoins assez brillant pour éblouir les troupes, qui jetèrent de grands cris. Le monarque me commanda de remettre mon arme dans le fourreau, et de la jeter à terre aussi doucement que je pourrais, à environ six pieds de distance de ma chaîne. La seconde chose qu'il me demanda fut un de ces piliers creux en fer, par lesquels il entendait mes pistolets de poche ; je les lui présentai, et par son ordre je lui en expliquai l'usage comme je pus ; et, ne les chargeant que de poudre, j'avertis l'empereur de n'être point effrayé, et puis je les tirai en lair. L'étonnement, à cette occasion, fut plus grand qu'à la vue de mon sabre: ils tombèrent tous à la renverse, comme s'ils eussent été frappés de la foudre ; et l'empereur lui-même, qui était très brave, fut quelque temps avant de revenir de sa frayeur. Je lui remis mes deux pistolets de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, l'avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, s'il ne voulait voir son palais impérial sauter en l'air, ce qui le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu'il fut fort curieux de voir; et il commanda à deux de ses gardes les plus grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en Angleterre. Il était étonné du bruit continuel qu'elle faisait, et du mouvement de Taiguille qui marquait les minutes, et qu'il pouvait aisément suivre

^esyeux, la vue de ces peuples étant biea plus perçaate que la

nâtre. 11 demanda sur ce sujet le sentiment de ses docteurs, qui

furent très partagés, comme le lecteur peut facilemeot s'imaginer; je ne pus m'en rendre compte, les ayant très imparfaitemeat compris.

Ensuite je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse, avec neuf grossespièces d'or, et quelques-uaes pluspetites, mon peigne, ma tabatière d'argeat, mou mouchoir et mon journal. MoQ sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb, furent transportas à l'arseual de Sa Majesté ; mais tout le reste fut laissé chez moi.

J'avais une poche entre autres qui ne fut point visitée, dans laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, un télescope, avec plusieurs autres bagatelles que je crus peu intéressantes pour l'empereur, et que, pour cette raison, je ue découvris point aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou pei^ dues si je venais à m'en dessaisir.

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