‹ Voyages de Gulliver dans des contreés lointaines parChapitre 5 sur 45 · A SON COUSIN RICHARD SYMPSON · texte numérisé non relu

A SON COUSIN RICHARD SYMPSON

leur nature avait pu admettre le moindre degré de sagesse ou de vertu. Mais, loin de répondre à mon attente, chacun de vos courriers m'apportait avec vos lettres une charge de libelles^ de réflexions, de secondes parties, dans lesquels on m'accusait de calomnier des hommes d'État, d avilir Tespèce humaine (car ils ont encore Timpudence de se donner ce nom), et d'outrager le sexe féminin. Je reconnus bientôt que les auteurs de ce fatras ne s'accordaient pas même entre eux, les uns ne voulant pas convenir que je fusse Fauteur de mes voyages, les autres m'altribuant des écrits auxquels je suis totalement étranger.

Je dois observer encore que votre imprimeur a mis beaucoup d'inexactitude dans les dates de quelques-uns de mes voyages et retours, et n'a donné avec précision ni l'année, ni le mois de l'année, ni le jour du mois ; et comme j'ai entendu dire que le manuscrit original avait été détruit depuis la publication de mon ouvrage, et qu'il ne m'en reste point de copie, je vous envoie quelques corrections que vous pourriez insérer si vous faisiez une seconde édition ; toutefois je ne les garantis point, et je laisse aux lecteurs judicieux et candides le soin de rétablir les choses telles qu'elles doivent être.

On m'a rapporté que nos Yahous marins trouvaient mon langage de mer suranné en certains passages. Cet inconvénient était inévitable. Dans mes premiers voyages, étant fort jeune, je fus instruit par de très vieux marins, et j'appris à parler comme eux. Par la suite, j'ai vu que les Yahous de mer étaient devenus aussi enclins à l'adoption de mots nouveaux que les Yahous de terre, qui changent de langage presque tous les ans, si bien que je trouvais, à chacun de mes retours dans mon pays, le dialecte tellement altéré, que j'avais peine à le comprendre. De même, quand je reçois la visite de quelques curieux de Londres, nous ne pouvons nous entendre réciproquement, parce que nous employons des termes différents pour exprimer nos idées.

Si les critiques des Yahous pouvaient m'alTecter le ^moins du monde, j'aurais raison de me plaindre de plusieurs d'entre eux, qui ont eu l'impudence d'avancer que mon livre de voyage est une pure Action tirée de mon cerveau ; ils ont môme poussé l'audace jusqu'à dire qu'il n'y avait pas plus de Houyhnhnms et de Yahous que d'habitants de l'Utopie.

J'avoue néanmoins qu'à l'égard des peuples de Lilliput, de Brobdingrag (le mot doit être écrit ainsi, et non, comme on l'écrit par erreur, Brobdingnag) et de Laputa, aucun de nos Yahous n'a été assez hardi pour élever le moindre doute, non plus que sur les faits que j'ai cités relativement à ces peuples, parce que sur ce point la vérité est si frappante, qu'elle entraîne forcément la conviction. Cependant mon récit

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lies Houyhnhnms el des Yahous eal-il moins probable? ne voit-on pas en ce pays même des milliers de ces derniers qui ne Uiffèrenl de leurs --frères brûles de la terre des Houyhnhnms qu'en ce qu'ils fonl usage d'une sorte de jargon el ne vont pas tout dus? J'ai écrit pour obtenir leur amélioration, non leur approbation. Les louantes réunies de leur race entière auraient moins de prix à mes yeux que le hennissement des deux Houyhnhnms dégénérés que je tiens dans mon écurie ; car je puis encore tirer de ceux-ci, malgré leur dégradation, quelques manifeslations de vertu sans mélange de vice.

Ces misérables animaux oseraient-ils me supposer assez dégradé pour condescendre à défendre ma véracité? Tout Yahou que je suis, il est bien connu que, par les instructions et l'eiemple de mon illustre maître, j'ai pu dans l'espace de deux ans [non sans de grandes difBcultes, je dois le dire) perdre celle infernale habitude de mentir, de hibler, de tromper, d'équivoquer, si profondément enracinée dans mon espèce, surtout en Europe.

J'aurais bien d'autres plaintes & faire sur ce sujet pénible; mais je Lie veux pas faliguer plus longtemps el vous et moi-même. Je dois confesser que, depuis ma dernière lettre, quelque reste du mauvais levain de mu nature de Yahou s'est ravivé chez moi par la conversation il'un petit nombre d'individus de voire espèce, parliculièremenl ceui de ma famille avec lesquels je ne puis m"emp5cher de communiquer; sans cela, je n'aurais probablement jamais conçu un projet aussi absurde que celui de réformer la race des Yahous de ce royaume. -Mais j'ai maintenant renoncé pour toujours à de telles visions.

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