‹ Voyages de Gulliver (volume 2)Chapitre 26 sur 29 · VOYAGE AU PAYS · texte numérisé non relu

VOYAGE AU PAYS

cuire , de peur que le feu ne me fit découvrir par les habitants dé la contrée* Pendant les trois jours que je me tins caché en cet endroit, je ne vécus que d^huîtres et de moules , aBn de ménager mes petites provisions. Je trouvai heureusement un petit ruisseau dont Teau étoit excellente.

Le quatrième jour , m'étant risqué d'avancer un peu dans les terres , je découvris vingt ou trente habitants du pays sur une hauteur qui n*étoit pas à plus de cinq cents pas de moi.

Ils étoient tout nuds , hommes , femmes et enfants , et se chauffoient autour d*un grand feu. Un d'eux m'apperçut , et me fit remarquer aux autres. Alors cinq de la troupe se détachèrent et se mirent en marche de mon c6té. Aussitôt je me mis à fuir vers U rivage , je me jetai dans mon

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canot , et je ramai de toute ma force.

Les sauvages me suivirent le long du rivage , et , comme je n*étois pas fort avancé dans la mer , ils me décochèrent une flèche qui m'atteignit au ge-nou gauche , et m'y Ht une large blessure dont je porte encore aujour* d'hui la marque. Je craignis que le dard ne fût empoisonné : ainsi ayant ramé fortement, et m'étant mis hors de la portée du trait , je tâchai de bien sucer n^a plaie , et ensuite je bandai mon genou comme je pus.

J'étois extrêmement embarrassé , je n'osois retourner à l'endroit oà î'avois été attaqué ; et comme j'étois obligé d'aller du côté du nord , il me falloit toujours ramer , parceque î'avois le vent de nord-ouest. Dans le temps que je jetois les yeux de tous côtés pour faire quelque découverte, j'apperçus au nord-nord-est

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une voile qui à chaque instant croisioit à mes yeux. Je balançai un peu de temps si je devois m*avancer vers elle ou non. A la fin Thorreur que j'avois conçue pour toute la race des yahous me fit prendre le parti de virer de bord et de ramer vers le sud pour me rendre à cette même baie d'où j*étois parti le matin , aimant mieux m'exposer à toute sorte de danger que de vivre avec des yahous. J'approchai mon canot le plus près qu'il me fut possible du rivage ; et pour moi , je me cachai à quelques pas de là, derrière une petite roche qui étoit proche de ce ruisseau dont j'a$ parlé.

Le vaisseau s'avança environ à une demi^lieue de la baie , et envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet endroit étoit connu et pratiqué souvent par les voyageuri

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à cause du ruisseau. Les mariniers , en prenant teire, virent d'abord mon canot ; et s'ëtant mis aussitôt à le visiter, ils connurent sans peine que celui à qui il appartenoit n*étoit pas loin. Quatre d*enlTe eux , bien armés , cheig^erent de tous cotés aux environs , et enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrierq la roche. Us furent d*abord surpris de ma Rgure, de mon habit de peaux de lapins, de mes souliers de bois, et de mes bas fourrés. Us jugèrent que je n'étois pas du pays , où tous les habitants étoient nuds. Un d'eux m'ordonna de me lever, et me demanda en langage portugais qui j'étois. Je lui fis une profonde révérence , et lui dis dans cette même langue , que j'entendois parfaitement , que j*étôis un pauvre yahou banni du pays des Houyhnhnms , et que je H

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coDJurois de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre parler leur langue , et jugèrent par la couleur de mon visage que j^étois un Européen ; mais ils ne savoient ce que je voulois dire par les mots de yahou et de houyhnhnqgi ; et ils ne purent en même temps s*empêcher de rire de mon accent qui ressembloit au hennissement d^un cheval.

Je ressentoîs à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, et je me mettois déjà en devoir de leuT tourner le dos et de me rendre dans mon canot , lorsqu'ils mirent la main sur moi , et m'obligèrent de leur dire de quel pays j'étoîs , d'où je venois , avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur répondis que j'étois né en Angleterre , d'où j'étois parti il y avoit environ cinq ansj , et qu'alors la

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paix régnoit entre leur pays et le mien ; qu'ainsi j*espérois qu'ils voudroient bien ne me point traiter en ennemi , puisque je ne leur youlois aucua mal ; et que j'étois un pauvre yahou qui cherchois quelque isle déserte où je pusse pa|||er dans la solitude le reste de ma vie infortunée.

Lorsqu'ils me parlèrent , d'abord je fus saisi d'étonnement , et je crus voir un prodige. Cela me paroissoit aussi extraordinaire que si j'entendois aujourd'hui un chien ou une vache pai^ ier en Angleterre.^ Ils me répondirent avec toute l'humanité et toute la politesse possibles que je ne ni'afHigeasse point , et qu'ils étoient sûrs que leur capitaine voudroit bien me prendre sur son bord , et me mener gratis à Lisbonne , d'où je pourroisi passer en Angleterre ; que deux d'entre eux iroient dans un moment tro^-

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▼er le capitaine pour rinformer de ce qu'ils avoient vu , et recevoir ses ordres ; mais qu'en même temps , à moins ^ que je ne leur donnasse ma parole de ne point m*eniuir , ils al»

loient me lier. Je leur dis qu'ils fe* roient de moi tout ce qu'ils jugeroient à propos.

Ils avoient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures ; mais je leur donnai peu de satisfaction , et tous conclurent que mes malheurs m'a voient troublé l'esprit. Au bout de deux heures , la chaloupe , qui étoit allée porter de l'eau douce au vaisseau, revint avec ordre de m'amener incessamment à bord. Je me jetai à genoux pour prier qu'on me laissât aller , et qu'on voulût bien ne point me ravir ma liberté; mais ce fut en vain : je fus lié et mis dans la chaloupe , et dans cet état conduit

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k bord et dans la chambre du capi-r taine.

Il 6*appe)oit Pedro de Mendez , et étoit un homme très généreux et très poli. II me pria d*abord de lui dire qui j^étois , et ensuite me demanda ce que je voulois boire et manger. II m*assura que je serois traité comme lui-même , et me dit enfin des choses •i obligeantes, que j'étois tout étonné de trouver tant de bonté dans un yahou. J'avois néanmoins un air sombre , morne et fâché , et je ne répondis autre chose à toutes ses honnêtetés sinon que j'avois à manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servît un poulet , et qu'on me fit boire d'un vin excellent; et en attendant il me Ht donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y eus été conduit je ne voulus point ine déshabiller « et je me jetai sur I9

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lit dans Tétat oà j'étois. Au bout d*une demi -heure , tandis que tout réquipage étoit à dîner, }e m'échappai de ma chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à la nage , afin de n'être point obligé de vivre avec des yahous. Mais je fus prévenu par un des mariniers ; et le capitaine, ayant été informé de ma tentative , ordonna de m'enfermer dans ma chambre.

Après le dîner, D. Pedro vint me trouver, et voulut savoir quel motif m'avoit porté à former l'entreprise d'un homme désespéré. Il m'assura en même temps qu'il n'avoit envie que de me faire plaisir , et me parla d'une manière si touchante et si persuasive, que je commençai k le regarder comme un animal un peu rai* sonnable. Je lui racontai en peu de mots rhistoire de mon voyage , la

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révolte de mon équipage dans un vaisseau dont j'étois capitaine , et la résolution qu'ils avoient prise de me laisser sur un rivage inconnu : je lui appris que j'avois passé trois ans parmi les Houyhnhnms , qui étoient des chevaux parlants et des animaux raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des visions et des mensonges , ce qui me choqua extrêmement. Je lui dis que j*avois oublié à mentir depuis que j*avois quitté les yahous d'Europe ; que chez les Houyhnhnms on ne mentoît point, non pas même les enfants et les valets ; qu'au surplus il croiroit ce qu'il lui plairoit, mais que j'étois prêt à répondre à toutes les difficultés qu'il pourroit m'opposer , et que je nie ûattois de lui pouvoir faire connoître la vérité.

Le capitaine, homme sensé , après

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m'avoir fait plusieurs autres ques»

HcNis pour voir si je ne me couperois pas dans mes discours , et avoir vu que tout ce que je disois étoit juste et que toutes les parties de mon histoire se rapportoient les imes aux autres , commença à avoir un peu meilleure opinion de ma sincérité ; d'autant plus qu'il m'aVoua qu'il s'é^^ toit autrefois rencontré avec un matelot holiandois , lequel lui avoit dit qu'il avoit pris terre avec cinq autres de ses camarades k une certaine isle ou continent au sud de la nouvelle Hollande , où ils avoient mouillé pour faire aiguade ; qu'ils avoient apperçu un cheval chassant devant lui un trou»

peau d'animaux parfaitement ressem* hlants à ceux que je lui avois décrits et auxquels je donnois le nom d'ya* hous ) avec plusieurs autres particula^ rites que le capitaine me dit qu'il

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AVoit oubliées, et dont il s'étoit mis alors peu en peiâe de charger sa mémoire , les regardant comme des mensonges.

Il m^ajouta que^ puisque je faisois profession d*un si grand attachement à la vérité , il vouloit que je lui don-* nasse ma parole d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage , sans songer à attenter sur ma vie ; qu'autrement il m'enfermeroit jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il e^igeoit de moi ; mais je lui protestai en même temps que je souilrirois plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à retourner parmi les yahous de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour témoigner au capitaine combien j'étois sensible à ses honnêtetés, je m'ena. 5o

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trctcnois quelquefois avec lui par re* connoissauce lorsqu'il me prioit instamment de lui parler, et je tâchois alors de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre humain. Il m'échappoit néanmoins de temps en temps qi^elques traits mordants et satyriques , qu'il prenoit en galant homme , ou auxquels il ne faisoit pas semblant de prendre garde. Mais je passois la plus grande partie du jour seul et isolé dans ma chambre , et je ne voulois parler à aucun de l'équipage. Tel étoit l'état de mon cerveau , que mon commerce avec les Houyhnhnms avoit rempli d'idées sublimes et philoso- * phiques. J'étois dominé par une misanthropie insurmontable ; semblable à ces sombres esprits , à ces farouches solitaires , à ces censeurs méditatifs , qui, sans avoir fréquenté

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les Houyhnhnms , se piquent de connoitre à fond le caractère des hommes , et d'avoir un souverain mépris pour l'humanité.

Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de lapins , et m'offrit de me prêter de quoi m'habiller de pied en cap ; mais je le remerciai de ses offres , ayant horreur de mettre sur mon corps ce qui avoit été à Fusage d'un yahou.

Je lui permis seulement de me prêter deux chemises blanches , qui , ayant été bien lavées , pouvoient ne me point souiller. Je les mettois tour-à-tour , de deux jours l'un , et j'avois soin de les laver moi-même.

Nous arrivâmes à Lisbonne le 5 de novembre 1716. Le capitaine me força alors de prendre ses habits pour empêcher la canaille de nous huer dans les rues. Il me conduisit

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à sa maison, et voulut que je de-p meurasse chez lui pendant mon sé^ jour en cette ville. Je le priai instam* ment de me loger au quatrième éta-o ge , dans un endroit écarté où je n*eu9se commerce avec qui que c« iÙLt. Je lui demandai aussi la grâce de ne dire à personne ce que je lui avois raconté de mon séjour parmi les Houyhnhnms , parceque , si mon histoire étoit sue , je serois bientôt accablé des visites d*une infinité de curieux; et, ce qu*il y a de pis , je serois peut-être brûlé par Tinquisi** tion.

Le capitaine , quin'étoit point ma-f rié , n*avoit que trois domestiques , dont l'un, qui m'apportoit à manger dans ma chambre , avoit de si bonnes manières à mon égard, et me pa-r roissoit avoir tant de bon sens poui; vn yahou , quç sa compa^niç n^ m^

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déplut point : il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la tête à une lucarne pour prendre Tair ; ensuite il me persuada de descendre à l'étage d'au-dessous , et de coucher dans une chambre dont la fenêtre donnoit sur la rue. Il me fit regarder par cette fenêtre ; mais au commencement je retirois ma tête aussitôt que je Tavois avancée : le peuple me blessoit la vue. Je m'y accoutumai pourtant peu à- peu. Huit jours après il me fit descendre à un étage encore plus bas : enfin il triompha si bien de ma foiblesse , qu'il m'engagea à venir m'asseoir à la porte pour regarder les passants , et ensuite à l'accompagner quelquefois dans les rues.

D. Pedro , à qui j'avois expliqué l'état de ma famille et de mes affaires , me dit un jour que j'étois obligé ch

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honneur et en conscience de retourner en mon pays , et de vivre dans ma mai«« son avec ma femme et mes enfants.

Il m'avertit en même temps qu'il y avoit dans le port un vaisseau pr^t à faire voile pour l'Angleterre , et m'assura qu il me foumiroit tout cequi me seroit nécessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs rai-> sons qui me détournoient de vouloir jamais aller demeurer dans mon pays, et qui m'avoient fût prendre la réso* lution de chercher quelque isle dé^o ê&cte pour y finir mes jours. U me répliqua que cette isle que je voulois chercher étoit une chimère , et que je trouverois des hommes par-tout; qu'au contraire lorsque je serois chez moi j'y serois le maître , et pourroia.

y être aussi solitaire qu'il me plairoit.

Je me readis 4 {a ^, ne pouya^^

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mieux faire; j'étois d'ailkurs devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 de novembre , et m*embarquai dans un vaisseau marchand. D. Pedro m*accompagna jusqu'au port , et eut l'honnêteté de me prêter la valeur de vingt livres sterling. Durant ce voyage je n'eus aucun commerce avec le capitaine ni avec aucun des passagers , et je prétextai une maladie pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le S de décembre 17 lô nous jetâmes Tancre aux Dunes environ sur les neuf heures du matin, et à trois heures après midi j'arrivai à Rotherhithe en bonne santé , et me rendis au logis.

Ma femme et toute ma famille ^ en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur joie : comme ils m'avoient cru mort , ils s'abandonnèrent k des transports que je n«

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puis exprimer. Je les embrassai tout assez froidement , à cause de l'idée d'yahou qui n'étoit pas encore sortie de^ mon esprit ; et pour cette raison je ne voulus point d*abord coucher avec ma femme.

Le premier argent que j*eus, je remployai à acheter deux jeunes chevaux, pour lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai un palefrenier du premier mérite , que je fis mon favori et mon confident. L'odeur de l'écurie me charmoit , et j'y passois tous les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux , qui me rappeloient le souvenii^ des vertueux Houyhnhnms.

Dans le temps que j'écris cette re* lation, il y a cinq ans que je suis de retour de mon dernier voyage, et que je vis retiré chez moi. La première année*je souffiis avec peine la

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vue de ma femme et de mes enfant» , et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux. Mes idées changèrent dans la suite; et aujourd'hui je suis un homme ordinaire , quoique toujours un peu misanthrope.

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