A LA DÉCOUVERTE DES ILES MOLUOUES, PAR LA ROUTE D'OCCIDENT
Les découvertes des Portugais dans l'Inde et celles des Espagnols en Amérique avaient partout éveillé dans le couchant la soif irrésistible des conquêtes; mais, pendant la première moitié du seizième siècle , les deux cours de Lisbonne et de Madrid restèrent maîtresses des mers : ce ne fut que vers la fin du même siècle que les deux autres nations , les Anglais et les Hollandais, se montrèrent dans la lice.
Les possessions acquises dans les deux Indes par les rois d'Espagne et de Portugal excitaient de fréquentes disputes entre les deux couronnes. Le pape Alexandre VI, prononça sur la propriété de ces pays lointains en traçant une ligne de démarcation à peu près parallèle au trois cent dix-huitième méridien, laissant ainsi le Brésil à l'orient, et le Pérou à l'occident. Ainsi le pape décida que tout ce qui serait au levant de la ligne tracée appartiendrait aux Portugais, et tout ce qui serait au couchant aux Espagnols.
La ligne de démarcation prolongée par les pôles pour en faire un cercle complet traversait les Moluques , que François Serrano, portugais, découvrit par la suite, en 1511 , de sortes
que la dispute se renouvela sur la propriété de ces riches îles des épiceries. Les Portugais soutenaient avec raison que; ces îles appartenaient à leur nation , qui la première les avait découvertes dans l'Asie ? en naviguant vers l'orient. Les Espagnols, au contraire, prétendaient que les Portugais, dans leurs cartes, avaient falsifié les distances; que les Moluques, éloignées, [à ce que Ton soutenait, de trente-six degrés de Malaca, étaient hors de leurs limites , et qu'à force d'être reculées à l'orient elles se trouvaient au canton du couchant, dans le lot des Espagnols.
Au milieu de cette dispute , Ferdinand Magalëns ou Magellan , gentilhomme portugais , après avoir bien servi dans les Indes , sous François d'Albuquerque , et voyagé dans les Moluques avec Serrano, son parent, passa du service du Portugal à celui de Charles-Quint , mécontent de n'avoir pu obtenir du roi don Emmanuel , son maître , une augmentation d'appointements qu'il avait méritée. Il fit offrir à l'empereur de décider la contestation en faveur de l'Espagne , en allant luimême aux Moluques par la route d'occident. Sa proposition parut étrange. On ne connaissait aucune communication de la mer du Nord à la mer du Sud. Mais Magellan, avait observé que les terres du continent d'Amérique déclinaient au sudouest, en s' aiguisant comme celles d'Afrique, qui déclinent au sud-est : d'où il tirait cette conséquence, que l'on devait trouver les mers ouvertes au bout du continent d'Amérique, comme on les avait trouvées aux extrémités du continent d'Afrique. Pigafetta, un des lieutenants de l'expédition, et qui en rédigea lui-même la relation , rapporte que Magellan avait aperçu, dans les archives du Portugal, une carte d'Amérique tracée par un habile marin nommé Martin de Bohème, où l'on voyait, vers le sud, un étroit passage marqué d'une mer à l'autre.
L'empereur résolut de tenter l'aventure, et fit équiper une I flotte de cinq caravelles, dont le commandement fut donné à jMagellan, avec commission de chercher le détroit en question, et de traverser les mers à l'ouest. Nous allons suivre le navigateur d'après la relation de Pigafetta.
Nous partîmes de Séville, dit le chevalier Pigafetta, le 10 août lol95 d'où, étant descendus à San-Lucar de Barameda, nous touchâmes à l'île de Ténériffe, puis au cap Vert, et enfin, après avoir passé la ligne, aux côtes du Brésil, vers Rio-Janeiro. C'était le jour de la sainte Lucile (13 décembre) : nous avions le soleil au zénith avec une chaleur plus grande qu'on ne l'avait éprouvée en passant la ligne. Nous y trouvâmes pour rafraîchissements des cannes à sucre, des racines appelées patates, longues comme des navets, d'un goût tirant sur celui de la châtaigne,, et de la chair d'un animal nommé anta, assez semblable à celle de la vache. Le pays est très fertile. Les habitants vivent jusqu'à cent vingt-cinq et cent quarante ans. Ils n'ont aucun culte ; vivant selon l'usage d'une nature brute , ils vont entièrement nus. Leur habitation est dans de longues cabanes, qu'ils nomment en leur langue boi. Ils couchent dans de grands filets de coton suspendus, sous lesquels on fait un peu de feu durant la saison du froid. Leurs barques ou canots sont d'une seule pièce de bois creusée avec des pierres aiguës à défaut de fer. Il y en a d'assez grandes pour tenir trente et quarante hommes : on les fait voguer avec des rames faites en pelles à four. Les hommes sont de couleur moins noire qu'olivâtre, agiles et bien taillés : ils mangent leurs ennemis.
Hommes et femmes se peignent le corps d'une manière bizarre, et se brûlent le poil, de façon qu'on ne leur en voit ni au visage, ni sur le corps , ni aux parties naturelles, que les deux sexes portent toujours à découvert. Ils se font des vêtements de plumes de perroquet, ornés par derrière d'une longue queue qui nous donnait envie de rire. Ils se trouent le visage en deux ou trois endroits, où ils passent des morceaux de pierre de la longueur du doigt. Leur pain, fait de moelle d'arbre, est mauvais quoique blanc. Le pays produit des oiseaux à large bec en forme de cuillère, sans langue ; de jolis petits singes que les habitants mangent ; de beaux perroquets, dont leur chef, nommé cacique, nous donnait une dizaine pour un miroir. Ils nous donnèrent aussi deux filles en échange ; mais pour rien au monde ils ne céderaient leurs femmes, qui
ne s'abandonnent pas aux étrangers, et ne souffrent le commerce de leurs maris que dans l'obscurité, et non durant le jour. Elles portent les enfants derrière le dos dans un filet de coton. Nous restâmes deux mois sur cette côte. Les habitants, qui sont d'un naturel fort doux, nous croyaient venus du ciel, opinion dans laquelle ils furent confirmés par une pluie qui tomba peu après notre arrivée. Comme il ne pleut pas dans ce climat , ils crurent que nous avions apporté cette pluie du ciel avec nous.
Nous vînmes ensuite à 35 degrés au cap Sainte-Marie, où nous crûmes d'abord avoir trouvé le détroit. Mais ce n'était que l'embouchure d'un grand fleuve large de dix-sept lieues. Le pays produit des pierres précieuses. Les hommes cannibales y mangent la chair humaine. Nos gens aperçurent un habitant d'une taille gigantesque qui se sauvait en criant d'une voix de taureau. Dix des nôtres sautèrent à terre et coururent après lui sans pouvoir le joindre.
Plus avant, vers le pôle, bous découvrîmes une baie où la mer n'a point de fond, et nous la nommâmes du jour de la fête la baie Saint-Mathias ; puis deux îles pleines de loups marins et d'oies en si grand nombre, qu'il n'aurait pas fallu plus d'une heure pour en charger les cinq vaisseaux. Elles vivent de poissons et ne savent pas voler. Elles sont noires, à bec de corbeau. Les loups marins sont de la taille d'un veau et de diverses couleurs ; ils ont la tête dorée, les oreilles courtes et rondes, les dents longues, et deux pieds garnis d'ongles assez semblables à des mains. Nous nommâmes ces îles, îles des Oies. Les gens que nous y envoyâmes à la chasse pensèrent mourir de froid et être mangés des loups marins.
L'hiver nous obligea de séjourner dans un port à quaranteneuf degrés et demi, le port Saint-Julien, où l'on resta deux mois sans apercevoir âme vivante, jusqu'à ce qu'un jour un géant vint à nous chantant, dansant et jetant de la poussière sur sa tête* Le capitaine ordonna de faire la même chose : ces gestes fissurèrent le sauvage. Il s'avança vers nous dans une petite de, donnant à notre vue les plus grandes marques de
surprise; H levait un doigt vers le cîeî, voulant dire que nous en venions. Nos gens lui allaient à peine à la ceinture ; il était dispos de sa personne ; il avait le visage long, peint en jaune autour des yeux, et en figure de cœur aux deux joues, les cheveux teints en blanc. Son habillement était d'une peau d'animal bien cousue. Ce sauvage avait les pieds passés dans le bout de la peau comme dans des pantoufles, tellement qu'ij paraissait avoir des pattes de bête ; ce qui fit que notre général le nomma Patagon. Il portait un arc gros et court fait de cordes de nerfs, un trousseau de flèches longues comme une canne, emplumées, armées dans le bout d'une pierre à fusil aiguisée. Magellan lui fit donner à manger et à boire. On lui présenta un miroir; il fut si effrayé d'y voir sa figure, que d'un saut qu'il fit en arrière, il jeta quatre de nos gens par terre. Après lui avoir fait présent de ce miroir, d'un peigne, de quelques sonnettes et chapelets de verre, on le renvoya à terre avec quatre des nôtres. Un de ses compagnons, le voyant revenir accompagné de nos gens, courut avertir la troupe de sauvages qui se dépouillèrent de leurs vêtements, se mirent à danser et chanter, à lever le doigt vers le ciel, et présentèrent à nos gens une certaine poudre blanche dont ils font leur nourriture ordinaire. Ils paraissaient avoir dix palmes (environ sept pieds) de haut,
On leur fit signe de venir aux vaisseaux. Alors ils firent remonter leur femmes, dont ils paraissaient jaloux, sur des animaux pareils à des ânes, et les renvoyèrent. Ils ne prirent que leur arc et se mirent en marche. Ils n'étaient pas de si haute stature que le premier , quoiqu'ils eussent la tête d'une coudée de long. Ils étaient vêtus de même, sauf un morceau de peau dont ils se couvraient le milieu du corps, et plus noirs que ne l'indiquait la température du climat. Nous leur vîmes quatre petits animaux aprivoisés dont il se servaient à la chasse comme d'appeaux pour en tuer d'autres.
Trois seulement de ces Patagons vinrent à notre bord, faisant signes qu'ils souhaitaient que quelques-uns des nôtres vinssent avec eux plus avant dans le pays jusqu'à leurs habita-
fions. Magellan en donna la commission a sept Espagnols bien armés qui marchèrent environ sept milles jusqu'à un bois sans route, où ils trouvèrent deux cabanes dans Tune desquelles habitaient cinq hommes, et dans l'autre treize femmes ou enfants. On tua une espèce d'âne sauvage dont on servit à nos gens les pièces à demi-rôties. ïl faisait trop de neige et de vent pour pouvoir coucher à l'air hors de la cabane* Mais, dans la défiance réciproque où Ton était, chaque nation laissa une sentinelle éveillée près du feu autour duquel tout le monde se coucha. Les Patagons ronflaient d'une manière effroyable.
Le lendemain au matin les Espagnols voulurent amener toute la troupe sauvage à nos vaisseaux. Ils usèrent même de quelques violences, voyant ceux-ci peu disposés à les suivre. Alors les sauvages se retirèrent dans la cabane des femmes. On crut d'abord que c'était pour tenir conseil ; mais on les vit peu après sortir, l'arc et les flèches à la main, le visage peint d'une manière affreuse, entortillés de la tête aux pieds de peaux de bêtes qui les faisaient paraître encore plus grands. Nos gens tirèrent en l'air un coup d'arquebuse, au bruit duquel cette troupe gigantesque remplie d'épouvante demanda la paix, et convint d'envoyer trois des leurs aux vaisseaux. Deux de ceux-ci s'échappèrent en chemin, faisant semblant de vouloir prendre un âne sauvage. Nos gens, qui ne pouvaient suivre qu'à la course le pas ordinaire de ceux-ci, n'eurent garde de les atteindre. Ils nous amenèrent le troisième, qui, se voyant seul ne voulut jamais prendre de nourriture, et mourut en peu de jour.
Une autre fois, six de ces sauvages parurent sur le rivage, faisant signe qu'ils voulaient venir aux vaisseaux, ce qui nous fit grand plaisir. On envoya l'esquif pour les prendre. Ils montèrent sur la Capitane, ou le général leur fit servir une chaudière de bouillie assez grande pour rassasier vingt matelots. Ils la mangèrent en entier ; aussi le plus petit d'entre eux était-il plus haut que le plus grand de nous. Dès qu'ils eurent mangé ils démodèrent qu'on les remît à terre.
Une autre fois encore un de ces géants, plus grand qu'au-
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cnn des auires^ vlnl ïibùs trouver avec les mêmes danses, gestes et chansons. Celui-ci était fort traitable. Au bout de quelques visites, il savait déjà répéter distinctement, quoique d'une voix rauque et grosse, plusieurs paroles latines et espagnoles -, il paraissait avoir envie de se faire chrétien. Nous le nommâmes Jean-le-Géant. Un jour qu'il vit un matelot prêt à jeter un gros rat dans la mer, il s'empressa de le demander pour le manger : autant on en prit dans le vaisseau, autant il en mangea, Il nous apportait des animaux. Le capitaine lui donna de la toile, une chemise, une casaque rouge, un bonnet, un peigne, un miroir. Peu après nous ne le revîmes plus, et nous nous imaginâmes que les habitants, irrités de son commerce avec nous, l'avaient mis à mort.
Quinze jours après, quatre autres vinrent nous trouver sans armes : ils les avaient cachées dans un buisson. Magellan avait grande envie d'avoir des hommes de cette rare espèce. Il remarqua deux de ceux-ci, jeunes et bien faits ; il leur remplit les mains de toutes sortes de présents, couteaux, ciseaux, chapelets, miroirs, etc.; puis il leur fit attacher des fers aux pieds, sous prétexte de les leur donner, ne sachant où les mettre puisqu'ils avaient les mains embarrassées. Les deux autres voulaient prendre ce qu'ils tenaient en main, Magellan les en empêcha ; et ceux-là se laissèrent faire, tout joyeux de ce qu'on leur donnait du fer : mais se voyant pris, ils se mirent à rugir comme des taureaux, en invoquant Sétébos. On les plaça dans deux navires différents ; à force de monde on vint à bout de lier les mains aux deux autres. On en conduisit un sur le rivage où il se délia et s'enfuit, ainsi que firent tous les sauvages, en courant fort vite, les plus petits mieux que les plus grands, et nous lançant des flèches dont ils tuèrent un des nôtres. On leur tira quelques coups de mousquet sans les atteindre.
Un autre jour, ayant surpris une troupe qui n'avait alors pour toute arme à feu qu'une seule arquebuse , ils nous tuèrent un de nos Castillans. Si nos gens n'eussent eu des rondachent, les sauvages les auraient tous tués, tant ils tiraient
adroitement. Ceux-ci avaient autour du corps une ceinture de cuir d'où perdaient trois paquets de flèches. Nos gens les repoussèrent enfin à coups de sabre jusqu'en un recoin de la vallée, où ils avaient leurs femmes avec une énorme provision de chair crue pour leur nourriture.
Ces peuples n'ont point de maisons fixes; ils font des cabanes de peaux qu'ils transportent à leur gré d'un lieu à un autre. Ils vivent de chair crue et d'une racine nommée en leur langue capas. Le prisonnier que nous avions sur notre bord mangeait en un repas une corbeille pleine de biscuits, et buvait tout d'un trait un demi-seau d'eau. Ils ont les cheveux coupés en rond comme des moines ; la tête liée d'une corde de coton dans laquelle ils passent leurs flèches. Quelques-uns plus sensibles au froid, s'étaient lié le corps de certaines bandes, de façon que leur partie virile rentrait tout-à-fait dans le corps.
Quand ils se sentent l'estomac chargé, ils s'enfoncent dans la gorge une flèche de la longueur d'une demi-coudée, et vomissent de la bile verte mêlée de sang. Si le sang les incommode, ils se font une large entaille dansl'endroit malade : notre Patagon nous dit un jour que le sang qu'il avait au dos n'y voulait plus rester. Nous apprîmes aussi de lui que quand l'un d'eux meurt , il vient dix ou douse démons peints tout le long du corps, ornés de cornes sur la tête, avec de longs cheveux jusqu'aux pieds, jetant le feu par la bouche et par le derrière, sauter et danser autour du cadavre; il y en a un plus grand nombre que les autres qui rit et se réjouit.
Magellan prit possession du pays pour le roi d'Espagne, et fit élever une croix au sommet de la montagne.
On s'était encore flatté de trouver ici le détroit; mais lorsque les pilotes envoyés pour le reconnaître eurent rapporté que ce n'était qu'un cul-de-sac rempli de sèches et de bas-fonds, chacun commença de désespérer de la réussite. La mutinerie se mit dans l'équipage. On disait tout haut que ce prétendu passage n'était qu'une chimère et qu'il était temps de songer au retour ; et que, pour peu que l'on voulût pénétrer plus
avant, on ne pouvait attendre qu'une mort certaine dans les mers terribles de ces affreux climats.
« Quoi ! leur dit Magellan informé de ces propos séditieux, la nation castillane croit donc avoir assez fait pour sa gloire en venant jusqu'à la même hauteur du pôle où les Portugais sont arrivés avant nous? J'ai mes ordres de l'empereur, et je dois les faire exécuter. Ne navigue-t-on plus tous les jours sur les côtes de Norwège et d'Islande, plus effrayantes et plus voisines du pôle que celles-ci? Craignez~vous de manquer de vivres sur un rivage où la chasse, la pêche, l'eau douce et le bois sont en abondance ? Nous avons, vous le savez ; une ample provision de vin et de biscuit ; je n'en ai réglé la distribution qu'en vue de mieux pourvoir à votre propre sûreté à tout événement. Nous trouverons le passsage, n'en doutez point dès que la saison nous permettra de remettre à la voile. Songez que nous allons naviguer sous le pôle avec la commodité que nous donnera pendant trois mois la présence continuelle du soleil sur l'horizon. »
Magellan crut avoir apaisé la sédition ; mais bientôt il apprit que les capitaines des quatre autres vaisseaux conspiraient pour lui ôter la vie, et retourner ensuite en Espagne. Leur trame étant découverte et prouvée , le général leur fit faire leur procès. Trois furent écartelés : le quatrième fut abandonné sur la côte des Patagons, avec un prêtre français son complice. Cependant le général, pour calmer un peu les murmures, se relâcha sur l'étroite distribution des vivres qu'il avait ordonnée, et leva l'ancre du port Saint-Julien, le 24 août 1 520, après cinq mois de séjour sur cette côte.
Le jour de Sainte-Croix, 14 septembre, nous découvrîmes une nouvelle rivière à laquelle on a donné le nom de la fête. Magellan se flattait encore que c'était le passage tant souhaité, d'autant mieux qu'au-delà d'un cap avancé la terre paraissait tourner vers le midi. Un des cinq vaisseaux de la flotte envoyé dans cette anse à la découverte fut jeté par un vent d'est con^ tre la côte, où il fit naufrage. On n$ put sauver que ''équipage et la charge du vaisseau. L'escadre entière entra dans la ri-
vière ; car on reconnut bientôt que c'en était une, et non pas uu détroit.
Alors tant d'événements fâcheux renouvelèrent plus haut que jamais les murmures, surtout quand on vit que la côte ultérieure continuait à s'étendre en faisant face à l'orient. Bientôt on en vint à dire que la trahison du général était manifeste : que Magellan était Portugais, et que la haine invétérée de sa nation contre les Castillans n'était que trop connue ; que ce perfide, sous prétexte de vouloir conduire les Espagnols à la fortune dans de riches îles , était venu tendre un piège à l'empereur dans le dessein de faire périr ses sujets en ces climats glacés, pour ramener ensuite la flotte d'Espagne dans le port de Lisbonne, avec le petit nombre de Portugais dont il était accompagné. Un des capitaines de vaisseau donna publiquement l'ordre aux matelots d'appareiller son navire pour le retour en Europe. Magellan sauta sur son bord, où il tua de sa main le capitaine et les plus mutins de sa suite.
Ce coup d'autorité arrêta la révolte. Nous remîmes à la voile. La mer était peuplée de grosses baleines. La terre, quoique étendue à l'orient, tournait au sud. Le jour de Sainte- Ursule, le 21 octobre, après avoir doublé vers 52 degrés un cap auquel il donna le nom de cap Vierge, on vit la mer s'enfoncer dans les terres entre deux rivages assez serrés , dont l'un faisait face droit au sud, l'autre droit au nord. Toute l'escadre entra dans cette embouchure qui s'avançait toujours à l'ouest sur une largeur variable de deux à dix milles. Le général, rencontrant au bout de quelques jours divers canaux, envoya trois vaisseaux à la découverte de diiïérents côtés. Nous étions au-delà du 52e degré. Les nuits n'étaient pas alors de cinq heures. Il avait projeté, si ce n'était pas ici le détroit, de sortir de cette baie et de remonter vers le pôle jusqu'à 75 degrés, où le soleil serait toujours sous l'horison. De trois vaisseaux, le premier fut repoussé par le courant dans la mer du Nord.
Alors les Espagnols se saisirent du capitaine, neveu de Magellan, le mirent aux fers, et après lui avoir fait signer, dans
la torture, une déclaration portant que ce détroit prétendu n'était qu'une fable inventée par son oncle et par lui à dessein de faire, ainsi qu'ils avaient fait, cruellement périr les Espagnols, ils reprirent le chemin de l'Europe, emmenant avec eux l'un de nos géans patagons, qui mourut dès qu'il sentit nos climats chauds. Le second bâtiment, qui avait opéré ses recherches dans un canal vers le sud-est, ne trouva qu'une mer basse, pleine d'écueilsetde rochers escarpés. Mais le troisième, qui avait tiré au sud-ouest, rapporta qu'il avait trouvé une belle rivière remplie de sardines , et à laquelle on en avait donné le nom ; que, quoique en trois ou quatre jours de navigation il n'eût point aperçu d'issue, il avait toujours trouvé la mer sans fond; que l'observation de grands courants qui semblaient venir à lui d'une haute mer l'avait déterminé à envoyer en avant la chaloupe, laquelle avait enfin découvert un cap avancé sur un nouvel océan.
A ces mots, des cris d'allégresse se répandirent par tout l'équipage. La plupart de nos gens pleuraient de joie. Notre général imposa d'avance à ce cap le nom de cap Désiré; et nous donnâmes au détroit celui de Magellan.
Tout ce détroit me parut de la longueur d'environ cent lieues. Nous descendîmes seulement dans les terres à une lieue du débarquement du détroit, et nous ne trouvâmes qu'une mauvaise cabane et plus de deux cents sépulcres. Il nous parut que les sauvages venaient inhumer là leurs morts, et qu'ils avaient leurs habitations plus loin dans les terres. Les côtes du détroit sont, durant cinq lieues, pleines de belles baies les plus agréables du monde ; le reste est semé de montagnes couvertes de neiges, sauf certaines forêts de grands arbres, dont le bois brûlé rendait une bonne odeur qui nous rafraîchissait les esprits ani-; maux.
Le 28 novembre, vingt-deuxième jour de notre entrée dans le détroit, nous aperçûmes enfin cet océan désiré, à qui son calme et sa beauté ont mérité de notre part le nom de mer Pacifique. Quelques-uns de nos pilotes dirent que, puisque Ton avait trouvé le passage, il fallait s'en retourner en Espagne, et
retenir avec une flotte avîtaillée de frais; mais le général voulut poursuivre la route et rejeta bien loin cet avis.
Nous naviguions* au nord-ouest dans cette belle mer, faisant soixante et soixante-dix lieues parjour pour repasser Féquateur, sans tempête ni mauvais vent. Malgré cet avantage, la misère de r équipage était extrême par la disette et la corruption des vivres. Nous n'avions plus que de l'eau jaune, que du biscuit en poussière, plein de vers, et puant à la rage l'urine des souris. On faisait tremper dans la mer de vieilles peaux qui avaient servi d'enveloppe aux grands cordages. Après les avoir ainsi ramollies pendant quatre ou cinq jours, on les coupait en quartier, on les faisait cuir à la marmite, et on les mangeait. Quelques-uns de nos gens avaient les gencives si gonflées qu'ils ne pouvaient plus mâcher. Nous en perdîmes quinze, du nombre desquels fut notre géant patagon.
Nous courûmes plusieurs milliers de lieues sur cette immense mer, durant trois mois et vingt jours, sans voir aucune terre, que deux petites îles désertes dans une mer sans fond, l'une à quinze, l'autre à neuf degrés au sud de la ligne ; elles n'avaient que des arbres et des oiseaux, sans quadrupèdes ni habitants. Dans la douleur de n'y pas trouver les rafraîchissements que nous espérions, on leur donna le nom d'îles malheureuses (Lesventuradas). Nous vîmes encore l'île Zipangu à deux degrés de la ligne, et l'île Sembdit à 1 5 degrés.
Enfin, nous repassâmes la ligne, et, le 5 mars 1521, à 166 degrés de longitude, on découvrit trois îles, Juvagana, Acaca et Setana, à la plus grande desquelles notre général voulut descendre, ce qui ne se fit passans peine, tant les habitants du pays nous incommodaient avec leurs barquettes , dont ils entouraient le vaisseau, dérobant tout ca qu'ils pouvaient attraper, même les clous fichés dans le navire ; jusque-là qu'ils prétendaient amener nos voiles et conduire notre bâtiment à leur rivage. Ils nous lançaient sur les vaisseaux des grêles de pierres et de bâtons, dru et menu comme une pluie. Le général, irrité de leuF obstination, fit une descente accompagné de quarante hommes, brûla une cinquantaine de cabanes outre un plus
grand nombre de canots, leur tua sept hommes, et ramena notre chaloupe qu'ils nous avaient volée.
Quand nous leur avions tiré des flèches qui les perçaient de part en part, ils les retiraient de leur corps, les considérant avec intention, restant là sans prendre la fuite jusqu'à ce qu'ils tombassent morts. Nous ne pouvions nous en débarrasser. Ils s'entêtaient à nous suivre avec plus de cent barquettes, sur lesquelles on fut contraint de faire passer le navire. Alors nous vîmes plusieurs femmes crier et s'arracher les cheveux, pleurant, selon toute apparence, la perte de leurs maris. Malgré ces mauvais traitements, ils étaient si bêtes ou si avides, qu'ils revenaient comme si de rien n'eût été, pour commercer ou pour voler.
Nous ne reconnûmes parmi ces peuples aucune forme de gouvernement. Ils vivent à leur guise. Ils sont de même taille que nous, bien faits, ont le teint olivâtre1, les dents rouges et noires : ce qui passe pour une grande beauté parmi eux. Ils vont nus, la tête couverte d'un grand chapeau de feuilles de palmier. Leurs cheveux sont si longs qu'ils les attachent à la ceinture. Ils s'oignent tout le corps et les cheveux d'huile de coco. Ils vivent de patates, de noix de coco, de cannes à sucre, de figues longues d'une palme, d'oiseaux et de poissons volants. Leurs enfants naissent blancs. Les femmes sont belles et délicates, plus blanches que les hommes, ayant les cheveux épais, très noirs, et si longs qu'ils leur descendent jusqu'aux pieds. Elles sont nues, à l'exception d'un morceau d'écorce intérieure de palmette, aussi mince que du papier, dont elles se couvrent le milieu du corps. Leur occupation est de fabriquer des filets et des nattes de feuilles de palmier, ou autre chose pour le service du ménage»
Leurs cabanes sont en bois, couvertes de perches et de certaines longues feuilles de figuier. On voit dans chaque cabane une fenêtre, avec un lit garni d'une natte de palmier, et d'une façon de matelas aussi de petites feuille de palmier tort douces. Ils n'ont pour arme qu'un bâton armé d'os. Leurs barquettes ou pirogues sont peintes en noir, en blanc, en rouge ;
elles ont un mât avec sa vergue de traverse, soutenant une voile de feuilles de palmier cousues ; un gouvernail comme une pelle à four ; une pointe à chaque bout du bateau qui fait également proue et poupe : de sorte que, pour changer de route, ils ne se donnent la peine que de tourner la voile sans tourner le bâtiment : ils voguent avec une vitesse incroyable. Je ne puis mieux les comparer qu'à des poissons fendant l'eau comme un trait. Ces peuples sont tout-à-fait pauvres , mais subtils et grands voleurs. Aussi nommâmes-nous ces îles îles des Larrons.
Le 10 mars, nous remîmes à la voile, et découvrîmes une grande île nommée Lamal, où le climat est admirable et les peuples plus doux et plus civilisés. Nous en trouvâmes par la suite quantité d'autres dans le voisinage de celle-ci.
Le 16 mars 1521, nous nous trouvâmes près d'une terre élevée, à trois cents lieues des îles des Larrons. Nous aperçûmes bientôt que c'était une île. Elle se nomme Zamal. Derrière elle en est une autre qui n'est point habitée, et qu'on appelait Humunu. C'est ici que Magel1 an voulut prendre terre pour faire aiguade avec plus de sûreté, et jouir de quelque repos après un si long et si pénible voyage. L'île déserte de Humunu où nous étions établis, fut nommée par nous Y Aiguade aux bons Indices, parce que nous y avions trouvé deux fontaines d'une excellente eau, et que nous aperçûmes les premiers indices d'or dans ce pays. Ayant découvert autour de nous une quantité d'îles le dimanche de carême qu'on appelle de Saint-Lazare, nous leur donnâmes le nom ft archipel Saint-Lazare.
Partis le 25 mars en gouvernant entre l'ouest et le sudouest, après avoir reconnu plusieurs îles , nous allâmes à l'île de Zubu, distante de Gatigan d'environ quinze lieues.
Le capitaine envoya un interprète au roi , qui accepta les présents et accueillit les Européens. Un traité fut conclu entre le prince et Magellan , qui reçut ensuite un député du roi de Massana, avec lequel il fît de même une alliance au nom du roi d'Espagne. Tout allait au mieux pour Magellan ; mais une guerre allumée avec un roideMatan, ennemi de celui de Zubu,
obligea le capitaine à livrer le combat. ïl reçut à la jambe une flèche empoisonnée, eut le casque deux fois renversé par des flèches, et périt accablé de traits et percé d'un coup de lance au milieu de ces insulaires, le 27 avril 1521.
C'est dans l'île de Zubu , que nous avions eu connaissance des îles Malucco. Nous quittâmes ce séjour à jamais déplorable, et parvînmes à une île qu'on appelle Butuan, où nous mouillâmes. Le roi vint sur notre vaisseau, et, pour nous donner une preuve d'amitié et d'alliance, il se tira du sang de la main gauche, en souilla sa poitrine et le bout de sa langue. En partant de cet île, nous vînmes à l'île Burné, si grande que, pour en feire le tour avec une embarcation, il faudrait y employer trois mois. Nous y restâmes près de trente jours. De là nous retournâmes en arrière pour chercher un endroit propre à radouber nos vaisseaux près d'une île appelée Bibalon. En continuant notre route, le 8 novembre, nous étions à Tadore, d'où, après avoir vu beaucoup d'autres îles , et passé le cap Malaca nous poursuivîmes notre navigation en doublant le cap de Bonne-Espérance, par 34 degrés 30 minutes latitude sud, à seize cents lieues du cap Malaca : nous gagnâmes le cap Vert, que nous atteignîmes le 9 juillet. Enfin, le 6 septembre 1522 , grâce à la Providence, nous rentrâmes dans la baie de Saint-Lucar , et , de soixante hommes qui formaient notre équipage , quand nous partîmes des îles Malucco, nous n'étions plus que dix-huit, dont la plupart encore étaient malades. Les autres s'étaient enfuis dans l'île de Timor ou avaient péri. Nous avions ainsi parcouru quatorze mille quatre cent soixante lieues et fait le tour du monde entier en courant toujours de l'est à l'ouest, durant trente-sept mois. Le seul vaisseau amiral de Magellan, nommé la Victoire, \ * alors commandé par Sébastien Gano, avait revu l'Europe.
Ici se termine la relation du chevalier Pigafetta, que nous 'avons beaucoup abrégée. Les dix-huit hommes restants de l'équipage allèrent tous pieds nus rendre grâce à Dieu dans la cathédrale de Séville, d'où Pigafetta se rendit à Yalladolid, près de l'empereur Charles-Quint, auquel il fit le récit de son voyage. Le vaisseau la Victoire fut hissé à terre à Séville et
j soigneusement conservé gomme un monument de cette mé-
Imorable expédition.
Sébastien Cano vint à la cour avec sa suite , où il fut reçu de l'empereur avec des éloges et des caresses qui étaient proportionnés au service qu'il venait de rendre. Il remit à Charles- Quint deux lettres, l'une de Coralla, roi de Ternate, l'autre d'Almanzor, roi de Tidor J àem des îles Moluques, lesquels se reconnaissaient vassaux de la couronne d'Espagne. Il lui présenta quelques Indiens des Moluques , dont un était si rusé dans le commerce, que la première question qu'il fit, dès qu'il put s'énoncer en castillan, fut de s'informer combien le ducat valait de réaies, combien la réale de maravédis , et combien on avait de poivre pour un maravédis. Sébastien Cano eut une gratification , une pension de quinze cents ducats , des lettres 4e noblesses, un écu chargé d'armoiries avec cette devise sur un globe : Primus oircurndedisti me. Les autres furent récompensés à proportion , tant en argent qu'en lettres de noblesse.
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