‹ Voyages de Gulliver (volume 3)Chapitre 45 sur 49 · LA PEROUSE · texte numérisé non relu

LA PEROUSE

Jean-François Galaup de La Pérouse, chef d'escadre, naquit à Alby en 1741. Entré dès ses jeunes ans dans l'école de la marine, ses premiers regards se tournèrent vers les navigateurs célèbres qui avaient illustré leur patrie, et il prit dès lors la résolution de marcher sur leurs traces ; m$k ne pouvant avancer qu'à pas lents dans cette route difficile, il se prépara, en se nourrissant d'avance de leurs travaux, à les égaler un jour. Il joignit de bonne heure l'expérience à la théorie : il avait déjà fait dix-huit campagnes quand le commandant de la dernière expédition lui fut confié. Garde de la marine le 19 novembre 1756, il fit d'abord cinq campagnes de guerre, les quatre premières sur le Célèbre, la Pomone, le Zéphyr et le Cerf, et la cinquième sur le Formidable, commande par Saint- André du Verger. Ce vaisseau faisait partie de l'escadre aux ordres du maréchal de Conflans, lorsqu'elle fut jointe à la hauteur de Belle-Ile par l'escadre anglaise. Les vaisseaux de l'arrière-garde, le Magnifique, le Héros et le Formidable furent attaqués et environnés par huit ou dix vaisseaux ennemis. Le

I combat Rengagea et devint général : il fut si terrible, que huit | vaisseaux anglais ou français coulèrent bas pendant Faction , ou allèrent se perdre et se brûler sur les côtes de France. Le seul vaisseau le Formidable, plus maltraité que les autres, fut pris après la plus vigoureuse défense. La Pérouse se conduisit avec une grande bravoure dans ce combat, où il fut grièvement blessé.

Rendu à sa patrie, il fit dans le même grade, sur le vaisseau le Robuste, trois nouvelles campagnes : il s'y distingua dans plusieurs circonstances ; et son mérite naissant commença à fixer les regards de ses chefs.

Le 1er octobre 1764, il fut promu au grade d'enseigne de vaisseau. Un homme moins actif eût profité des douceurs delà paix; mais sa passion pour son état ne lui permettait pas de prendre du repos. Il suffit, pour juger de sa constante activité, de parcourir le simple tableau de son existence militaire jusqu'en 1777. Il était, en 1765, sur la flûte l'Adour; en 1766, sur la flûte le Gave ; en 1767, commandant la flûte l'Adour ; en 1768, commandant la Dorothée; en 1769 , commandant le Bugalet; en 1771, sur la Belle-Poule ; en 1772, ibid.; en 1773, 74, 75, 76, 77, commandant la flûte la Seinejes Deux- Amis sur la côte de Malabar; lieutenant depuis le 4 avril 1777,

L'année 1778 vit rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre; les hostilités commencèrent le 17 juin, par le combat de la Belle-Poule.

En 1779, La Pérouse commandait C Amazone, qui faisait partie de l'escadre aux ordres du vice-amiral d'Estaing. Voulant protéger la descente des troupes à la Grenade, il y mouilla à portée de pistolet d'une batterie ennemie. Lors du combat de cette escadre contre celle de l'amiral Byron, il fut chargé de porter les ordres du général dans toute la ligne. Enfin, il priï sur la côte de la Nouvelle-Angleterre la frégate l'ArigL et contribua à la prise de /' Expérimenta

Nommé capitaine, le 4 avril 1780, il commandait la frégate

; KAstrée, lorsque se trouvant en croisière avec HHermione,

commandée parle capitaine la Touche, il livra, le 21 juillet,

tin combat très opiniâtre à six bâtiments de guerre anglais , h six lieues du cap nord de l'île Royale. Cinq de ces bâtiments, C Allégeance de vingt-quatre canons, le Vernon de même force, le Charlestown de vingt-huit, le Jack de quatorze, et le Vautour de vingt, formèrent une ligne pour l'attendre ; le sixième, le Thompson de dix-huit, resta hors de la portée du canon. Les deux frégates coururent ensemble sur l'ennemi, toutes voiles au-dehors. Il était sept heures du soir lorsqu'elles tirèrent le premier coup de canon. Elles prolongèrent la ligne anglaise sous le vent, pour lui ôter tout espoir de fuir. Le Thompson restait constamment au vent. Les deux frégates manœuvrèrent avec tant d'habileté, que le désordre se mit bientôt dans l'escadrille anglaise : au bout d'une demi-heure , le Charlestown, frégate commandante, et le Jack, furent obligés de se rendre; les trois autres bâtiments auraient éprouvé le même sort, si la nuit ne les eût dérobés à la poursuite des deux frégates.

L'année suivante, le gouvernement français forma le projet de prendre et de détruire les établissements des Anglais dans la baie d'Hudson. La Pérouse parut propre à remplir cette mission pénible dans des mers difficiles : il reçut ordre de partir du cap Français, le 31 mai 1782. Il commandait le Sceptre^ de soixante-quatorze canons, et il était suivi des frégates YAstrée et Y Engageante, de trente-six canons chacune , commandées parles capitaines de Langle et, la Jailïe; il avait à bord de ces bâtiments deux cent cinquante hommes d'infanterie, quarante hommes d'artillerie, quatre canons de campagne, deux mortiers et trois cents bombes.

Le 17 juillet, il eut connaissance de l'île de la Résolution ; mais à peine eut-il fait vingt-cinq lieues dans le détroit d'Hudson, que ses vaisseaux se trouvèrent engagés dans les glaces, où ils furent considérablement endommagés.

Le 30, après avoir constamment lutté contre des obstacles de toute espèce, il vit le cap Walsingam, situé à la partie lapluo occidentale du détroit. Pour arriver promptement au fort dix Prince-de-Wales, qu'il se proposait d'attaquer d'abord, il n'avait pas un instant à perdre, la rigueur de la saison obligeant

tous les vaisseaux d'abandonner cette mer dans les premiers jours de septembre : mais dès qu'il fut entré dans labaie d'Hudson, les brumes l'enveloppèrent , et le 3 août, à la première éclaircie, il se vit environné de glaces à perte de vue, ce qui le força de mettre à la cape. Cependant il triompha de ces obstacles, et le 8 au soir, ayant découvertle pavillon du fort du Prince-de-Wales , les bâtiments s'en approchèrent en sondant jusqu'à une lieue et demie, et y mouillèrent.

Un officier envoyé pour reconnaître les approches du fort, rapporta que les bâtiments pouvaient s'embossèr à très peu dé distance. La Pérouse, ne doutant pas que le Sceptre seul ne pût facilement réduire les ennemis, s'ils résistaient, fît ses préparatifs pour effectuer une descente pendant la nuit. Quoique contrariées par la marée et l'obscurité, les chaloupes abordèrent sans obstacles à trois quarts de lieue du fort. La Pérouse, ne voyant aucune disposition défensive, quoique le fort parût en état de faire une vigoureuse résistance, fit sommer l'ennemi: les portes furent ouvertes, le gouverneur et la garnison se rendirent à discrétion.

Cette partie de ses ordres exécutée , il mit, le H août, a la voile, pour se rendre au fort d'York : il éprouva, pour y parvenir, des difficultés plus grandes encore que celles qu'il avait rencontrées précédemment : il naviguait par six ou sept brasses, sur une côte parsemée d'écueils. Après avoir couru les plus grands risques , le Sceptre et les deux frégates découvrirent l'entrée de la rivière de Nelson, et mouillèrent, le 20 août, à environ cinq lieues de terre.

La Pérouse avait pris trois bateaux pontés au fort du Princede-Wales : il les envoya , avec le canot du Sceptre , prendre connaissance de la rivière des Hayes , près de laquelle est le fort d'York.

Le 21 août les troupes s'embarquèrent dans les chaloupes; et La Pérouse, n'ayant rien à craindre par mer des ennemis, crut devoir présider au débarquement.

L'île des Hayes, où est le fort d'York, est située à l'embouchure d'une grande rivière, qu'elle divise en deux branches :

celle qui passe devant ïe fort s'appelle la rivière des Bayes, et l'autre la rivière Nelson* Le commandant français savait que tous les moyens de défense étaient établis sur la première ; il y avait de plus un vaisseau de la compagnie d'Hudson , portant vingt-cinq canons de neufj mouillé à son embouchure. Il se décida à pénétrer par la rivière Nelson , quoique ses troupeâ eussent à faire de ce côté une marche d'environ quatre lieues; mais il y gagnait l'avantage de rendre inutiles les batteriesplacées sur la rivière des Hayes.

On arriva, le 21 au soir, à l'embouchure de la rivière de Nelson, avec deux cent cinquante hommes de troupes, les mortiers, les canons, et des vivres pour huit jours, afin de ne pas avoir besoin de recourir aux vaisseaux , avec lesquels il était très difficile de communiquer. La Pérouse donna ordre aux chaloupes de mouiller par trois brasses à l'entrée de la rivière, et il s'avança dans son canot avec son second de Langle , lé commandant des troupes de débarquement Bostaing, et le capitaine du génie Monneron, pour sonder la rivière et en visiter lés bords, où il craignait qu@ les ennemis n'eussent pré« paré quelques moyens de défense.

Cette opération prouva que la rive était inabordable : lés plus petits canots ne pouvaient approcher qu'à environ cent toises, et le fond qui restait à parcourir était de vase molle. Il jugea donc à propos d'attendre le jour et de rester à l'ancre; mais la marée perdant beaucoup plus qu'on ne l'avait présumé, les chaloupes restèrent à sec à trois heures du matin.

Irritées par cet obstacle , bien loin d'en être découragées, toutes les troupes débarquèrent ; et après avoir fait un quart de lieue dans la boue jusqu'à mi-jambe, elles arrivèrent enfin sur un pré , où elles se rangèrent en bataille ; de là elles marchèrent vers un bois , où Ton comptait trouver un sentier sec qui conduirait au fort. On n'en découvrit aucun , et toute la journée fut employée à la recherche de chemins qui n'existaient psint.

La Pérouse ordonna au capitaine du génie Monneron d'en tracer un à la boussole au milieu du bois. Ce travail, extrême-

— moment pénible, exécute, servit à faire connaître qu'il y avait deux lieues de marais à traverser, pendant lesquelles on enfoncerait souvent dans la vase jusqu'aux genoux. Un coup de vent qui survint dans la nuit, força La Pérouse inquiet à rejoindre ses bâtiments. Il se rendit sur le rivage ; mais la tempête continuant, il ne put s'embarquer. Il profita d'un intervalle, et parvint le lendemain à son bord , une heure avant un second coup de vent. Un officier , parti en même temps que lui , fit naufrage ; il eut, ainsi que les gens de son équipage, le bonheur de gagner la [terre ; mais ils ne purent revenir à bord qu'au bout de trois jours , nus et mourant de faim,

Cependant, les troupes arrivèrent devant le port le 14 au matin , après une marche des plus pénibles , et il fut reçu à la première sommation. La Pérouse fit détruire le fort, et donna l'ordre aux troupes de se rembarquer sur-lechamp.

Cet ordre fut contrarié par un nouveau coup de vent, qui fit courir le» plus grands dangers aux vaisseaux. Enfin le beau temps revint , et les troupes se rembarquèrent. La Pérouse, ayant à bord les gouverneurs des forts du Prince-de-Wales et d'York, mit à la voile poiw s'éloigner de ces parages, livrés aux glaces et aux tempêtes, où des succès militaires obtenus sans éprouver la moindre résistance , avaient été précédés de tant de peines, de périls et de fatigues.

Si La Pérouse comme militaire, fut obligé, pour se conformer à des ordres rigoureux , de détruire des possessions alors ennemies, il n'oublia pas en même temps les égards qu'on doit au malheur- Ayant su qu'à son approche des Anglais avaient fui dans les bais, et que son départ, vu la destruction des établissements , les exposait à mourir de faim et à tomber sans défense entre les mains des sauvages, il eut l'humanité de leur laisser des vivres et des armes.

Est-il à ce sujet un éloge plus flatteur que cet aveu sincère d'un marin anglais, dans sa relation d'un voyage à Botany- Bay! « On doit se rappeler avec reconnaissance, en Angleterre surtout, cet homme humain et généreux; pour la con-

duite qu'il a tenue lorsque Tordre fut donné de détruire notre établissement de la baie d'Hudson , dans le cours de la dernière guerre. »

Après un témoignage aussi juste et aussi vrai , et lorsque l'Angleterre a si bien mérité des amis des sciences et des arts par son empressement à publier les résultats des voyages de découvertes qu'elle a ordonnés, aurons-nous à reprocher à un autre militaire anglais d'avoir manqué à ses engagements envers La Pérouse !

Le gouverneur Héarn avait fait, en 1772, un voyage par terre, vers le nord, en partant du fort Churcill dans la baie d'Hudson; le journal manuscrit en fut trouvé par La Pérouse dans les papier de ce gouverneur, qui insista pour qu'il lui fût laissé comme sa propriété particulière. Ce voyage ayant été fait néanmoins par ordre de la Compagnie d'Hudson dans la vue d'acquérir des connaissances sur la partie du nord de l'Amérique, le journal pouvait bien être censé appartenir à cette Compagnie, et par conséquent être dévolu au vainqueur ; cependant La Pérouse céda par bonté aux instances du gouverneur Héarn ; il lui rendit le manuscrit, mais à la condition expresse de le faire imprimer et publier dès qu'il serait de retour en Angleterre. Cette condition ne fut point remplie.

L'époque du rétablissement de la paix avec l'Angleterre en 1783 termina celte campagne. L'infatigable La Pérouse ne jouit pas d'un long repos ; une plus importante campagne l'attendait: hélas! ce devait être la dernière. Il était destiné à commander l'expédition autour du monde, en 1785, dont les préparatifs se faisaient à Brest.

Jusqu'ici on n'a considéré dans La Pérouse que le militaire et le navigateur ; mais il mérite également d'être connu par ses qualités personnelles, car il n'était pas moins propre à se concilier les hommes de tous les pays, ou à s'en faire respecter, qu'à prévoir et à vaincre les obstacles qu'il est donné à la sagesse humaine de surmonter.

Réunissant à la vivacité des habitants des pays méridionaux un esprit agréable et un caractère égal, sa douceur et son ai-

mable gaîté le firent toujours rechercher avec empressement ; d'un autre côté, mûri par une longue expérience, il joignait à une prudence rare cette fermeté de caractère qui est le partage d'une âme forte, et qui, augmentée par le genre de vie pénible des marins, le rendait capable de tenter et de conduire avec succès les plus grandes entreprises.

D'après la réunion de ces diverses qualités, le lecteur, témoin de sa patience rigoureuse dans les travaux commandés par les circonstances, des conseils sévères que sa prévoyance lui dictait, des mesures de précaution qu'il prenait avec les peuples, sera peu étonné de la conduite bienfaisante et modérée autant que circonspecte de La Pérouse à leur égard, de la confiance, quelquefois même de ia déférence qu'il témoignait à ses officiers, et de ses soins paternels envers ses équipages : rien de ce qui pouvait les intéresser , soit en prévenant leurs peines, soit en procurant leur bien-être, n'échappait à sa surveillance, à sa sollicitude. Ne voulant pas faire d'une entreprise scientifique une spéculation ro«reantile, et laissant tout entier le bénéfice des objets de traite au profit des seuls matelots de l'équipage , il se réservait pour lui la satisfaction d'avoir été utile à sa patrie et aux sciences. Secondé parfaitement dans ses soins pour le maintien de leur santé, aucun navigateur n'a fait une campagne aussi longue, n'a parcouru un développement de route si étendu , en changeant sans cesse de climat , avec des équipages aussi sains, puisqu'à leur arrivée à la Nouvelle- Hollande, après trente mois de campagne et plus de seize mille lieues de routej ils étaient aussi bien portants qu'à leur départ de Brest.

Maître de lui-même, ne se laissant jamais aller aux premières impressions, il fut à portée de pratiquer, surtout dans cette campagne, les préceptes d'une saine philosophie, amie de l'humanité ; s'attachant à suivre cet article de ses instructions, gravé dans son cœur, qui lui ordonnait d'éviter de répandre une seule goutte de sang; l'ayant suivi constamment dans un aussi long voyage, avec un succès dû à ses principes; et, lorsque attaqué par une horde barbare de sauvages, il eut

perdu son iecond , un naturaliste et dix hommes des deux équipages, malgré les moyens puissants de vengeance qu'il avait entre les mains, et tant de motifs excusables pour en user, contenant la fureur des équipages» et craignant de frapper une seule victime innocente parmi des milliers de coupables.

Équitable et modeste autant qu'éclairé, on verra avec quel respect il parlait de l'immortel Cook, et comme il cherchait à rendre justice aux grands hommes qui avaient parcouru la même carrière.

Également juste envers tous, La Pérouse , dans son journal et sa correspondance, dispense avec équité les éloges auxquels ont droit ses coopérateurs. Il cite aussi les étrangers qui, dans les différentes parties du monde, l'ont bien accueilli, et lui ont procuré des secours. A son tour, justement apprécié par les marins anglais qui avaient eu occasion de le connaître, ils lui ont donné un témoignage d'estime non équivoque dans leurs écrits.

La Pérouse, d'après ses dernières lettres de Botany-Bay, devait être rendu à l'Ile-de-France en 1788. Les deux années suivantes s'étant écoulées, les événements importants qui occupaient et fixaient l'attention de la France entière ne purent la détourner du sort qui semblait menacer nos navigateurs. Les premières réclamations à cet égard, les premiers accents de la crainte et de la douleur , se firent entendre à la barre de l'Assemblée nationale, par l'organe des membres de la Société d'histoire naturelle,

La demande de la Société d'histoire naturelle , accueillie avec le plus vif intérêt, fut suivie de près par la loi qui ordonna l'armement de deux frégates pour aller à la recherche de La Pérouse.

Les motifs d'après lesquels le décret fut rendu , les fermes mêmes du rapport , font connaître l'intérêt tendre et touchant qu'inspiraient nos navigateurs, et l'empressement avec lequel désirant les retrouver, on saisissait une simple lueur d'espérance , sans songer aux grands sacrifices que leur recherche exigeait.

k peine les navires envoyés à la recherche de La Pérouse furent-ils partis, que le bruit se répandit qu'un capitaine hollandais, passant devant les îles de l'Amirauté, à l'ouest de la Nouvelle-Irlande , avait aperçu une pirogue montée par des naturels qui lui avaient paru revêtus d'uniformes de la marine française.

Le général d'Entrecasteaux , qui commandait la nouvelle expédition, ayant relâché au cap de Bonne-Espérance, eut connaissance de ce rapport : malgré son peu d'authenticité et de vraisemblance, il n'hésita pas un instant ; il changea son projet de route pour voler au lieu indiqué. Son empressement n'ayant eu aucun succès, il recommença sa recherche dans l'ordre prescrit par ses instructions , et il l'acheva sans pouvoir obtenir le moindre renseignement ni acquérir la moindre probabilité sur le sort de notre infortuné navigateur.

On a diversement raisonné en France sur la cause de sa perte : les uns, ignorant la route qui lui restait à parcourir depuis Botany-Bay, et qui est tracée dans sa dernière lettre, ont avancé que ses vaisseaux avait été pris dans les glaces, et que La Pérouse et tous ses compagnons avaient péri de la mort la plus horrible ; d'autres ont assuré que, devant arriver à l'Ile-de-France vers la fin de 1788, il avait été victime du violent ouragan qui devint si funeste à la frégate la Vénus dont on n'a plus entendu parler, et qui avait entièrement démâté la frégate la Révolution.

Quoiqu'on ne puisse combattre l'assertion de ces derniers, on ne doit pas non plus l'admettre sans preuve. Si elle n'est point la vraie, La Pérouse a dû probablement périr par un mauvais temps , sur les nombreux récifs dont les archipels qu'il avait encore à explorer doivent être et ont en effet été reconnus parsemés par le général d'Entrecasteaux. La manière dont les deux frégates ont toujours navigué à la portée de voix1 aura rendu commun à toutes les deux le même écueil ; elles auront éprouvé le malheur dont elles avaient été s; 6 novembre 1786, et auront été englouties sans

âer aucune terre. Ces conjectures ont été en quelque sorte vérifiées par le voyage de Y Astrolabe, exécuté de 1826 à 1829, sous le commandement de M. le capitaine Dumont d'Urville, qui a trouvé plusieurs débris du naufrage de La Pérouse dans les récifs de l'île de Vanihoro, située entre l'archipel Salomon et les Nouvelles-Hébrides, à 10 ou 12 degrés de latitude sud et vers le 165e degré de longitude.

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VOYAGE

D'EŒTRECASTEAUX.

Le voyage de d'Entrecasteaux, dont la publication fut ordonnée en 1808 par l'empereur Napoléon, et dont la rédaction ou révision fut confiée à M. de Rossel , alors déjà capitaine de vaisseau, avait eu pour objet la recherche de La Pérouse ; et, sous ce rapport, c'est l'un de ceux qui doivent faire le plus d'honneur à la nation française. La Pérouse était parti de Brest le 1er août 1785; et les dernières lettres qu'on en avait reçues annonçaient qu'il devait être de retour à l'Ile-de- France dans le courant ou sur la fin de 1788. Plus de deux années s' étant écoulées sans que l'on eût de ses nouvelles, on devait craindre qu'il n'eût fait naufrage dans les mers semées d'écueils qui lui restaient à parcourir. Au mois de février 1791, l'Assemblée nationale décréta que le roi serait prit de faire armer deux bâtiments pour aller à la recherche de cet illustre navigateur, dont le sort avait fixé l'attention générale, et en même temps pour reconnaître les côtes qu'il devait visiter

depuis son départ de Botany-Bay. D'Entrecasteaux fut chargé decedie honorable mission. Il lui fut remis des instructions par le ga ivernement.

ta relation de ce marin prouvera qu'il n'avait rien négligé pour assurer le succès de son expédition. On verra que, sans avoir jamais perdu de \ue la recherche de La Pérouse, il était parvenu h étendre les connaissances en géographie, et même à faire des découvertes intéressantes. A peine était-il arrivé au cap de Bonne-Espérance, qu'il reçut de M. de Saint-Félix , commandant la station de l'Inde , une dépêche par laquelle cet officier l'informait que La Pérouse avait pu faire naufrage sur les îles de l'Admiralty. Quoique les contradictions qui se trouvaient dans les renseignements qu'il venait de recevoir lui laissassent peu d'espoir de le retrouver dans ces îles, il résolut de s'y rendre dans le moins de temps possible, par la route la plus courte, et il n'hésita pas à profiter des pouvoirs que lui donnaient ses instructions pour changer le plan de sa campagne. Arrivé aux îles de l'Admiralty, il s'assura que La Pérouse n'avait eu aucune communication avec leurs habitants ; dès lors, il ne s'attacha plus qu'à suivre autant qu'il le pourrait la route que cet illustre et infortuné navigateur s'était proposé de tenir : il sacrifia même à ce devoir le désir qu'il aurait eu de s'arrêter dans des parages où il pouvait faire des découvertes. L'attention scrupuleuse qu'il mit dans sa recherche, pendant une navigation longue et périlleuse, est digne des plus grands éloges. Toutes les fois que les côtes dont il faisait la reconnaissance étaient saines, et que les vents lui permettaient d'en approcher , il se tenait constamment assez près de terre pour distinguer ce qui se passait sur le rivage et ne laisser échapper aucun des signaux que de malheureux naufragés auraient pu faire pour demander du secours.

D'Entrecasteaux visita ainsi toutes les côtes que la Pérouse devait reconnaître depuis son départ de Botany-Bay; et il communiqua aussi souvent qu'il lui fut possible , avec les habitants, dans l'espoir d'en obtenir des indices à l'aide desquels il aurait pu être conduit plus directement à son but, si la Pé*

use eût été forcé de s'écarter de sa route par des événements impossibles à prévoir. Les habitants de Tongatabou donnèrent à d'Entrecasteaux la certitude que La Pérouse Savait abordé à aucune dm îles des Amis. Dans la plupart des autres lieux, la difficulté de s'entendre avec des hommes dont le langage est inconnu aux Européens s'opposa, le plus souvent, à ce qu'il pût prendre des renseignements aussi étendus qu'il l'aurait désiré. Le seul moyen qui lui restait donc de découvrir quelques traces de La Pérouse, était d'examiner avec soin si les habitants des contrées qu'il visitait n'avaient pas entre les mains des objets de manufacture européenne : plusieurs insulaires en possédaient en effet ; mais ces objets étaient d'espèce à ne procurer aucun renseignement. On peut donc assurer que La Pérouse n'a paru dans aucun des lieux visités par le contre-amiral d'Entrecasteaux.

L'on ne doit pas s'attendre à trouver dans ce voyage de ces découvertes imposantes telles que celles des anciens navigateurs qui nous ont fait connaître des contrées d'une vaste étendue, ou de nouveaux passages pou? se rendre à des pays déjà connus. Toutes les grandes masses de terre avaient été découvertes, et il ne restait plus que la tâche de visiter avec soin et dans le plus grand détail les côtes de ces mêmes terres dont les navigateurs n'avaient pas encore pu faire la reconnaissance. D'Entrecasteaux était persuadé de cette vérité lorsqu'il visita la partie méridionale de la terre de Van-Diémen, où un vaste canal et une longue suite de rades et de ports ont été reconnus et décrits avec un soin et une habileté qui ont rendu le travail fait dans cette partie aussi intéressant qu'il est nouveau. Sous ce rapport, le canal qui porte son nom est une véritable découverte. Le grand nombre d'objets que l'on avait à remplir dans le court espace de deux années , s'est opposé à ce que l'on fît de fréquentes relâches. Cependant, d'Entrecasteaux remédia j autant qu'il était en son pouvoir à cet inconvénient ; les mesures qu'il prit pour ne pas s'écarter de terre donnèrent la facilité d'observer un grand nombre de relèvements, et mirent à portée de pouvoir recueillir en même temps jusqu'aux moindres

traces de La Pérouse. En effet, il s'est tenu assez près des coioft i pour en apercevoir les sinuosités et pour prendre connaissance Ide tous les points .dont il pouvait être important de déterminer la position.

) Aucune des connaissances relatives à la navigation n'était étrangère à d'Entrecasteaux. C'est à ses lumières étendues et à ses soins vigilants que les navigateurs seront redevables deg opérations qui leur ont procuré une suite d'observations des plus complètes, et une collection de cartes très précieuses ; mais on ne doit pas laisser ignorer qu'une des causes qui ont le plus contribué à l'ensemble de ces différents travaux, est l'union qu'il avait su entretenir, et qui a toujours subsisté entre les personnes qui en étaient chargées. Malheureusement , il succomba sous le poids des fatigues , au moment où les travaux de l'expédition étaient sur le po *inir.

Après la mort du contre-amiral d'Entrecasteaux, M. d'Auribeau lui succéda dans le commandement des frégates, et les conduisit à Sourabaya, port de File de Java. On apprit dans cet établissement les événements survanus un France ; et par l'effet que produisirent ces nouvelles imprévues, l'on fut obligé de désarmer les frégates. Quelque temps après, M. d'Auribeau mourut à Samarrang. Le commandant de la frégate l'Espérance , éditeur de ce voyage , s'embarqua pour l'Europe sur un bâtiment hollandais, et se chargea, comme l'officier le plus ancien de l'expédition, de rapporter tous les papiers qui contenaient les résultats des travaux de la campagne, ainsi que les plans originaux levés par M. Beautemps-Beaupré , ingénieurhydrographe en chef. Mais ayant été pris par une frégate anglaise dans le nord de l'Ecosse, il fut conduit en Angleterre. Les papiers et les plans qui avaient été retenus par l'amirauté lui ont enfin été rendus à l'époque de son retour en France; et sans doute, elle a pu faire usage des renseignements qu'elle en a tirés, lorsqu'en 1797 et 1798, elle a envoyé reconnaître les découvertes faites à la terre de Van-Diémen. La relation du voyage a été rédigée d'après le journal même

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