‹ Voyages de Gulliver (volume 3)Chapitre 6 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'auteur rend un compte suceinct des premiers motifs qui le portèrent à voyager. — Il fait naufrage , et se sauve à la nage dans le pays de Lilliput. — On l'enchaîne et on le conduit en cet état plus avant dans les terres.

Mon père, dont le bien , situé dans la province de Nottingham, était médiocre, avait cinq fils : j'étais le troisième; et il m'envoya au collège d'Emmanuel, à Gambrige, à l'âge de quatorze ans. J'y demeurai trois années , que j'employai utilement. Mais la dépense de mon entretien au collège, étant trop grande, on me mit en apprentissage sous M. Jacques Bâtes, fameux chirurgien à Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m' envoyant de temps en temps quelques petites sommes d'argent, je les employais à apprendre le pilotage, et les autres parties des mathématiques les plus nécessaires à ceux qui forment le dessein de voyager sur mer, ce que je prévoyais être ma destinée. Ayant quitté M. Bafes, je retournai chez mon père; et tant de lui que de mon oncle Jean et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres sterling, avec la promesse de trente autres livres

sans découvrir aucunes maisons, ni aucuns vestiges d'habitatants, quoique ce pays fût très peuplé. La fatigue, lachaleurd; une demi-pinte d'eau-de-vie que j'avais bue en abandonnant le

'vaisseau, toutcelam'excitaàdormir. Je me couchai sur l'herbe, qui était très fine, où je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf heures. Au bout de ce temps-là, m'étant éveillé, j'essayai de me lever ; mais ce fut en vain. Je m'étais couché sur le dos : je trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de l'un et de l'autre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon corps depuis mes aisselles jusqu'à mes cuisses. Je ne pouvais que regarder en haut : le soleil commençait à être fort chaud, et sa grande clarté blessait mes yeux. J'entendis un bruit confus autour de moi; mais, dans la posture où j'étais, je ne pouvais rien voir que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cette chose, avançant doucement sur ma poitrine , monter presque jusqu'à mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque j'aperçus une petite figure de créature humaine , haute tout au plus de six pouces, un arc et une flèche à la main, avec un carquois sur le dos ! J'en vis en même temps au moins quarante autres de la même espèce. Je me mis soudain à jeter des cris si horribles, que tous ces petits animaux se retirèrent transis de peur ; et il y en eut même quelquesuns, comme je l'ai appris ensuite, qui furent dangereusement blessés par les chutes précipitées qu'ils firent en sautant de dessus mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent bientôt, et un d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer si près qu'il fut en état de voir entièrement mon visage, levant les mains et les yeux par une espèce d'admiration, s'écria d'une voix aigre, mais distincte : Hekinah DéguL Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots ; mais alors je n'en compris pas le sens. J'étais pendant ce temps-là étonné, inquiet, troublé, et tel que serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des

t efforts pour me mettre en liberté, j'eus le bonheur de rompre es cordon» ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient

mon bras droit à la terre ; car en le haussant îin peu j'avais découvert ce qui me tenait attaché et captif. En même temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit (cordons plus fins que mes cheveux mêmes) ; en sorte que je me trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement libre. Alors ces insectes humains se mirent en fuite, et poussèrent des cris très aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux s'écrier, Tolgo Phonac; et aussitôt je me sentis percé à la main gauche de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils firent ensuite une autre décharge en l'air, comme nous tirons des bombes en! Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperçussent pas, et d'autres sur mon visage, que je tâchai de couvrir avec ma main droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je m'efforçai encorq de me détacher : mais on fit alors une autre décharge plus grande que la première, et quelques-uns tâchaient de nie percer de leurs lances ; mais par bonheur je portais une veste impénétrable de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti était de me tenir en repos, et de rester comme j'étais jusqu'à la nuit; qu'alors, dégageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout-à-fait en liberté ; et à l'égard des habitants, c'était avec raison que je me croyais d'une force égale aux plus puissantes armées qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaquer, s'ils étaient tous de la même taille que ceux que j'avais vus jusques-là. Mais la fortune me réservait un autre sorti

Quand ces gens eurent remarqué que j'étais tranquille, ils cessèrent de me décocher des flèches ; mais, par le bruit que; j'entendis, je connus que le nombre s'augmentait considéra-; blement ; et environ à deux toises loin de moi, vis-à-vis de mon oreille gauche, j'entendis un bruit pendant plus d'une heure comme des gens qui travaillaient. Enfin , tournant un peu ma tête de ce côté-là, autant que les chevilles et les cordons me îe permettaient, je vis un échafaud élevé de terre

d'un pied et demi, où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle pour y monter ; d'où un d'autre eux, qui me semblait être une personne de condition, me fît une harangue assez longue, dont je ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il s'écria trois fois : Langro Dékid san. Ces mots furent répétés ensuite, et expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt cinquante hommes s'avancèrent et coupèrent les cordons qui attachaient le côté gauche de ma tête : ce qui me donna la liberté de la tourner à droite, et d'observer la mine et l'action de celui qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et d'une taille plus grande que les trois autres qui raccompagnaient , dont l'un qui avait l'air d'un page, tenait la queue de sa robe , et les deux autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de l'art, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces et de promesses, le fis la réponse en peu de mots, c'est-à-dire par un petit nombre de signes, mais d'une manière pleine de soumission , levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant rien mangé depuis longtemps : mon appétit étant en effet si pressant , que je ne pus m'empêcher de faire voir mon impatience ( peut-être contre les règles de l'honnêteté) en portant mon doigt très souvent à ma bouche, pour faire connaître que j'avais besoin de nourriture. L'Hurgo (c'est ainsi que parmi eux on appelle un grand seigneur, comme je l'ai ensuite appris) m'entendit fort bien. Il descendit de l'échafaud, et ordonna que plusieurs échelles fussent appliquées à mes côtés, sur lesquelles montèrent bientôt plus de cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargés de paniers pleins de viandes. J'observai qu'il y avait de la chair de différents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goût. Il y avait des épaules et des éclanches en forme de celles de mouton, et fort bien accommodées, mafc, plus petite que les ailes d'une alouette ; j'en avalais deux ou trois d'une bouchée avec âx pains. Ils me fournirent tout cela, témoi-

gnant de grandes marques d'étonnement et d'admiration à cause de ma taille et de mon prodigieux appétit. Ayant fait un autre signe pour leur faire savoir qu'il me manquait à boire, ils conjecturèrent, par la façon dont je mangeais, qu'une petite quantité de boisson ne me suffirait pas ; et étant un peuple d'esprit, ils levèrent avec beaucoup d'adresse un des plus grands tonneaux de vin qu'ils eussent, le roulèrent vers ma main, et le défoncèrent. Je le bus d'un seul coup avec un grand plaisir. On m'en apporta un autre muid, que je bus de même, et je fis plusieurs signes pour avertir de me voiturer encore quelques autres muids.

Après m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des cris de joie, et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait d'abord, ÎIckinak Degul. Bientôt après, j'entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes répétitions de ces mots : Peplom Selanî et j'aperçus un grand nombre de peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à un tel point, que je me trouvai en état de me tourner, et d'avoir le soulagement de pisser, fonction dont je m'acquittai au grand étonnement du peuple, lequel , devinant ce que j'allais faire, s'ouvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le déluge. Quelque temps auparavant , on m'avait frotté charitablement le visage et les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur agréable, qui, dans très peu de temps, me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que j'avais reçus, me disposèrent à dormir : et mon sommeil fut environ de huit heures, sans me réveiller, les médecins, par ordre de l'empereur^ ayant frelaté le vin, et y ayant mêlé des drogues soporifiques.

Tandis que je dormais, l'empereur de Lilliput ( c'était le nom de ce pays ) ordonna de me faire conduire vers lui ; cette résolution semblera peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr qu'en pareil cas, elle ne serait du goût d'aucun souverain de î'ïïurope. Cependant, à mon avis, c'était un dessein %aleme*nt prudent et généreux ; car, en cas que ces peuples eussent tenté de me tuer avec leurs lances et leurs

flèches, pendant que je dormais, je me serais certainement éveillé au premier sentiment de douleur : ce qui aurait excité ma furem* et augmenté mes forces à un tel degré, que je me serais trouvé en état de rompre le reste des cordons ; et, après cela, comme ils n'étaient pas capables de me résister, je les aurais tous écrasés et foudroyés.

On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et ingénieurs pour construire une voiture : c'était un charriot élevé de trois pouces, ayant sept pieds de longueur, et quatre de largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achevé, on le conduisit au lieu où j'étais. Mais la principale difficulté fut de m'élever, et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue, quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent employées; et des cordes très fortes, de la grosseur d'une ficelle, furent attachées, par le moyen de plusieurs crochets, aux bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes mains, de mes jambes, et de tout mon corps. Neuf cents hommes des plus robustes furent employés à élever ces cordes par le moyen d'un grand nombre de poulies attachées aux perches; et, de cette façon, dans moins de trois heures de temps, je fus élevé, placé, et attaché dans la machine. Je sais tout cela par le rapport qu'on m'en a fait depuis, car, pendant cette manœuvre, je dormais très profondément. Quinze cents chevaux, les plus grands de l'écurie de l'empereur, chacun d'environ quatre pouces et demi de haut, furent attelés au charriot, et me traînèrent vers la capitale, éloignée d'un quart de lieue.

Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus subitement éveillé par un accident assez ridicule. Les { voituriers s' étant arrêtés un peu de temps pour raccommoder » quelque chose, deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosité de regarder ma mine pendant que je dormais ; et, s'avançant très doucement jusqu'à mon visage, l'un d'entre eux, capitaine aux gardes, avait mis la pointe aiguë de son esponton bien avant dans ma narine gauche : ce qui me chatouilla ie nez, m'éveilla, et me fit éternuer trois fois. Nous

fîmes une marche le reste de ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes, une moitié avec des flambeaux, et l'autre avec des arcs et des flèches, prête à tirer si j'eusse essayé de me remuer. Le lendemain, au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville : l'empereur et toute la cour sortirent pour nous voir ; mais les grands officiers ne voulurent jamais consentir que sa majesté hasardât sa personne en mon* tant sur mon corps, comme plusieurs autres avaient osé faire. A l'endroit où la voiture s'arrêta, il y avait un temple ancien , estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la prévention de ces peuples , regardé comme profane, et, pour cette raison, employé à divers usages. Il fut résolu que je serais logé dans ce vaste édifice. La grande porte regardant le nord était environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de large : de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre élevée de six pouces. A celle qui était du côté gauche, les serruriers du roi attachèrent quatrevingt-onze chaînes, semblables à celles qui sont attachées à la montre d'une dame d'Europe, et presque aussi larges ; elles furent, par l'autre bout , attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis de ce temple, de l'autre côté du grand chemin, à la distance de vingt pieds, il y avait une tour au moins de cinq pieds de haut : c'était là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux seigneurs de sa cour, pour avoir la commodité de me regarder à son aise. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui sortirent de la ville, attirés par la curiosité ; et, malgré mes gardes, je crois qu'il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes qui, à différentes fois, auraient monté sur mon corps par des échelles, si >on n'eût publié un arrêt du conseil d'état pour le défendre. \ On ne peut s'imaginer le bruit et l'étonnement du peuple, quand il me vit debout et me promener. Les chaînes qui tenaient mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, et me donnaient h liberté d'aller et de venir dans un demi-cercle.

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