‹ Voyages de Gulliver (volume 3)Chapitre 5 sur 49 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

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L'auteur de cet ouvrage est le célèbre M. Swift, Anglais, doyen de l'église de Saint-Patrice , à Dublin, dont tous les écrits, soit dans le genre de belles-lettres, soit sur les matières de politique, sont connus et très estimés en Angleterre.

Il y a environ dix-sept ans qu'il fit imprimer à Londres un volume in-8° à'OEuvres mêlées. En 1701 , il donna au public Y Histoire des Dissensions qui s'élevèrent autrefois, dans les républiques d'Athènes et de Rome, entre la noblesse et le peuple : ouvrage où il faisait allusion aux accusations intentées, en 1700, par la, chambre-basse contre les miiords Somers, Halifax et Orford. Sans parler de plusieurs de ses écrits qui regardent les affaires d'État et les intérêts des princes de l'Europe, il y a quatre ou cinq ans qu'il publia sept petits traités âtf sujet d'une certaine monnaie de cuivre que le gouvernement voulait

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introduire en Irlande. Ces écrits, également ingénieux et sensés, firent tant d'impression sur les esprits, que lord Carteret, envoyé en Irlande pour faire exécuter les ordres de la cour, eut ordre d'abolir la nouvelle monnaie de cuivre.

On connaît assez en France le Conte du Tonneau, dont le même M. Swift est l'auteur, et dont la traduction, qui fut débitée à Paris il y a cinq ou six ans, quoique assez mauvaise, eut beaucoup de succès.

Sur la fin de l'année dernière, M. Swift publia à Londres les Voyages du capitaine Lemuel Gulliver, dont il s'agit. Un seigneur anglais, qui réside à Paris, les ayant presque aussitôt reçus d'Angleterre, me fit l'honneur de m'en parler comme d'un livre agréable et plein d'esprit. Le suffrage de ce seigneur, qui a lui-même beaucoup d'esprit, de goût et de littérature, me prévint en faveur du livre. Quelques autres Anglais de ma connaissance, dont j'estime aussi beaucoup les lumières, en portèrent le même jugement ; et, comme ils savaient que depuis quelque temps j'avais un peu appris leur langue, ils m'exhortèrent à faire connaître cet ouvrage ingénieux à la France par une traduction qui pût répondre à l'original.

Dans ce même temps, un ami de M. de Voltaire me montra une lettre de fraîche date, écrite de Londres, où cet illustre poète vantait beaucoup le livre nouveau de M. Swift, et assurait qu'il n'avait jamais rien lu de plus amusant et de plus spirituel, et que, s'il était bien traduit en français, il aurait un succès éclatant.

Tout cela me fit naître, au commencement du mois de février de cette année, non-seulement l'envie de le lire , mais même le dessein de le traduire , en cas que je m'en sentisse capable et que je le trouvasse conforme à mon goût. Je le lus, ci n'y trouvai aucune obscurité. Mais j'avoue que les trente premières pages ne me firent aucun plaisir. L'arrivée de Gulliver dans l'empire de Lilliput, la description de ce pays et do ses habitants, qui n'avaient que six pouces de hauteur , et le détail circonstancié de leurs sentiments et de leur conduite à

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Tégard d'un étranger qui était pour eux un géant, tout cela me parut assez froid et d'un mérite médiocre, et me lit craindre que tout l'ouvrage ne fût du même goût.

Mais, quand j'eus un peu plus avancé dans la lecture du livre, mes idées changèrent, et je reconnus qu'on avait eu raison de me le vanter. J'y trouvai des choses amusantes et judicieuses, une fiction soutenue, de fines ironies, des allégories plaisantes, une morale sensée et libre, et partout une critique badine et pleine de sel; je trouvai en un mot un livre tout-à-fait neuf et original dans son genre. Je ne balançai plus; je me mis à le traduire uniquement pour ma propre utilité, c'est-à-dire pour me perfectionnerdans la connaissance de la langue anglaise, qui commence à être à la mode à Paris, et que plusieurs personnes de distinction et de mérite ont depuis peu apprise.

Je lus quelques morceaux de ma traduction à des amis éclairés, et qui se connaissent en bonne plaisanterie : j'observai la première impression que cela produisait sur eux, et y fis, selon ma coutume, bien plus d'attention qu'aux réflexions avantageuses qui suivirent. Enfin, déterminé par leurs suffrages et leurs conseils, je résolus d'achever ma traduction , et de risquer de la donner au public.

Je ne puis néanmoins dissimuler ici que j'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Swift des endroits faibles et môme très mauvais, des allégories impénétrables, des allusions insipides, des détails puérils, des réflexions triviales, des pensées basses, des redites ennuyeuses, des polissonneries grossières, des plaisanteries fades, en un mot des choses qui, rendues littéralement en français, auraient paru indécentes, pitoyables, impertinen- | tes, qui auraient révolté le bon goût qui règne en France , m'auraient moi-même couvertde confusion, et m'aurait infailliblement attiré de justes reproches, si j'avais été assez faible et assez imprudent pour les exposer aux yeux du public.

Je sais que quelques-uns répondent que tous ces endroits qui choquent sont allégoriques, et ont du sel pour ceux qui les

entendent. Pour moi, qui n'en ai point la clef, non plus que ces messieurs même qui en font l'apologie, et qui ne puis tii ne veux trouver l'explication de tous ces beaux mystères, je déclara que j'ai cru devoir prendre le parti de les supprimer entièrement. Si j'ai peut-être laissé encore quelque chose de ce genre dans ma traduction, je prie le public de songer qu'il est naturel à un traducteur de se laisser gagner , et d'avoir quelquefois un peu trop d'indulgence pour son auteur. Au reste, je me suis figuré que j'étais capable de suppléer à ces défauts, et de réparer ces pertes par le secours de mon imagination, et par de certains tours que je donnerais aux choses mêmes qui me déplaisaient. J'en dis assez pour faire connaître le caractère de ma traduction.

J'apprends qu'on en imprime actuellement une en Hollande. Si elle est littérale, et si elle est faite par quelque traducteur ordinaire de ce pays-là, je prononce, sans l'avoir vue, qu'elle est fort mauvaise, et je suis bien sûr que quand elle paraîtra je ne serai ni démenti ni détrompé.

J'ai dit que cet ouvrage de M. Swift était neuf et original en son genre. Je n'ignore pas cependant que nous en avons déjà de cette espèce. Sans parler de la République de Platon, de V Histoire véritable de Lucien, et du Supplément à cette Histoire, on connaît Y Utopie du chancelier Morus, la Nouvelle Atlantis du chancelier Bacon, Y Histoire des Sevarambes, les Voyages de Sadeur et de Jacques Macé , et enfin le Voyage dans la Lune de Cyrano de Bergerac. Mais tous ces ouvrages sont d'un goût fort différent ; et ceux qui voudront les comparer à ceux-ci trouveront qu'ils n'ont rien de commun avec lui que l'idée d'un voyage imaginaire et d'un pays supposé.

Cerlains esprits sérieux et d'une solidité pesante, ennemis de toute fiction, ou qui daignent tout au plus tolérer les fictions ordinaires, seront peut-être rebutés par la hardiesse et la nouveauté des suppositions qu'ils verront ici. Des pygmées de six pouces, des géants hauts de cent cinquante pieds,

tme {le aérienne dont tous les habitants sont géomètres ou astronomes, une académie de systèmes et de chimères, une île de magiciens, des hommes immortels, enfin des chevaux qui ont la raison en partage dans un pays où les animaux qui ont la figure humaine ne sont point raisonnables : tout cela révoltera ces esprits solides qui veulent partout de la vérité et de la réalité, ou au moins de la vraisemblance et de la possibilité.

Mais je leur demande s'il y a beaucoup de vraisemblance et de possibilité dans la supposition des fées, des enchanteurs et des hippogriffes? Combien cependant n'avons-nous pas d'ouvrages estimés qui ne sont fondés que sur la supposition de ces êtres chimériques! L'Arioste et le Tasse sont pleins de ces fictions qui choquent la vraisemblance. Que dirai-je des fictions les plus ordinaires des poètes ? N'y trouve-t-on pas des centaures, des sirènes, des tritons, des dryades, des naïades, des muses, un Pégase, des gorgones, des faunes, des satyres, des fleuves animés, des génies , enfin des pygmées et des géants comme ici ? Voilà le système poétique : si on le condamne, il faut réduire aujourd'hui toutes les fictions aux intrigues ennuyeuses des romans ; il faut regarder avec le dernier mépris les Métamorphoses d'Ovide, et celles qui sont répandues dans les poèmes d'Homère et de Virgile, puisque tout cela n'est fondé que sur des imaginations qui n'ont aucune vraisemblance.

Mais le Pantagruel de Rabelais doit paraître aussi un livre insipide et détestable dans les endroits même que les connaisseurs admirent. Gargantua n'est-il pas un géant plus grand encore que ceux de Brobdingnag? On le voit monté sur une jument qui est capable de porter les deux grosses cloches de Notre-Dame de Paris, et d'abattre avec sa queue la moitié de la forêt d'Orléans. Que cette image doit peu plaire à nos critiques !

Le voyage dans l'île aérienne est-il plus absurde dans sa supposition que le Voyage dans (a Lune de Cyrano de Bergeirac? Cependant cette imagination burlesque a été goûtée de

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tout le mon<3e. À l'égard du voyage dans le pays des chevaux raisonnables, ou des Hoiiyhnhnms, j'avoue que c'est la fiction la plus hardie; mais c'est aussi celle où l'art et l'esprit brillent le plus. Pour moi, en commençant à lire ce voyage, j'avais de la peine à concevoir comment l'auteur pourrait soutenir et orner cette fiction bizarre, et lui donner au moins un air de vraisemblance fabuleuse. Des chevaux raisonnables et s'entretenant avec un voyageur me paraissaient une imagination insoutenable. Je me sus pourtant bon gré ensuite d'avoir admis l'hypothèse : l'homme, en effet, pour être bien peint, doit l'être par un autre animal que l'homme. Au reste, dans le Supplément de l'Histoire de Lucien, on trouve une république d'animaux; et les Fables d'Ésope, de Phèdre, de La Fontaine, et quelques-unes aussi de M. de la Motte, font parler et raisonner les bêtes.

Je crois donc que, pour toutes ces raisons, on ne doit pas censurer les Voyages de Gulliver, précisément parce que les fictions n'en sont pas croyables. Ce sont, il est vrai, des fictions chimériques, mais qui fournissent de l'exercice à l'imagination, et donnent beau jeu à un écrivain, et qui, par cet endroit seul, doivent être goûtées, si elles sont conduites avec jugement, si elles amusent, et surtout si elles amènent une morale sensée : or c'est ce qui me parait se trouver ici. Cependant, comme un auteur et un traducteur ne font qu'un, je n'exige pas qu'on me croie sur ma parole.

Les deux premiers voyages sont fondés sur l'idée d'un principe de physique très certain ; savoir qu'il n'y a point de grandeur absolue, et que toute mesure est relative. L'auteur a travaillé sur cette idée, et en a tiré tout ce qu'il a pu pour réjouir et instruire ses lecteurs, et pour leur faire sentir , la vanité des grandeurs humaines. Dans ces deux voyages il v semble en quelque sorte considérer les hommes avec un ) télescope. D'abord il tourne le verre objectif du côté de l'oeil^ et les voit par conséquent très petits : c'est le Voyage de Lilliput. Il retourne ensuite son télescope, et alors il voit les hommes très grands : c'est le Voyage de Brobdia-

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gnag. Cela lui fournit des images plaisantes, des allusions, des réflexions.

A Tégard des autres Voyages, l'auteur a eu dessein, encore plus que dans les deux premiers, de censurer plusieurs usages de son pays. L'île aérienne de Laputa paraît être la cour d'Angleterre, et ne peut avoir de rapport à aucune autre cour. On sent aussi que, dans ce troisième Voyage , l'auteur en veut à certaines maximes des voyageurs hollandais qui commercent au Japon ; maximes qui ne sont que trop réellement pratiquées, et qu'il est à présumer que la république n'autorise point.

Dans tous ces Voyages , et surtout dans celui au pays des ïïouyhnhnms, l'auteur attaque l'homme en général, et fait sentir le ridicule et la misère de l'esprit humain. Il nous ouvre les yeux sur des vices énormes que nous sommes accoutumés à regarder tout au plus comme de légers défauts, et il nous fait sentir le prix d'une raison épurée et plus parfaite que la nôtre.

Toutes ces idées grandes et sérieuses sont pourtant traitées ici d'une manière comique et burlesque. Ce ne sont point des contes de fées qui ne renferment d'ordinaire aucune conséquence pour la morale, et qui en ce cas ne sont bons que pour amuser les enfants : encore devrait-on les leur interdire, de peur d'accoutumer leur esprit aux choses frivoles» En général, toute fiction est insipide lorsque l'utile n'en résulte froin t. Mais c'est, je crois, ce qu'on ne dira pas des fictions dont il s'agit ici : les gens d'esprit y trouveront du sel, et le commun des lecteurs de Famusement.

Je ne suis donc point surpris d'apprendre qu'en trois semaines dix mille exemplaires de l'original anglais des Voyages de Gulliver ont été débités à Londres, et répandus en Angleterre et ailleurs. Comme tout ce que ce livre contient a un rapport direct et immédiat aux usages des trois royaumes et aux mœurs de leurs habitants, et ne regarde nos coutumes et nos mœurs qu'autant qu'il s'y agit de l'homme en général ,

acviïj PRÉFACE.

je suis bien éloigné de penser que ma traduction puisse avoir en ce pays-ci un aussi prodigieux succès. Je puis néanmoins dire, sans trop me flatter, qu'elle a un certain mérite que l'original n'a point ; j'en ai dit les raisons ci-dessus.

Je prie le lecteur de me pardonner s'il m'est échappé quelques anglicismes. Quoique j'aie eu soin de les éviter, je crains qu'on n'en découvre ici, et qu'on n'ait de la peine à y reconnaître ce styte , dont je fais peu de cas, et qu'on veut quelquefois trouver malgré moi dans des ouvrages qui ne m'appartiennent point. Je ne désavouerai jamais ceux que j'ai écrits et publiés, de quelque nature qu'ils soient, parce que je n'écris rien dont je doive me défendre ; et, quoique celuici ne soit pas fort conforme au genre de mes études, à mon génie, et au peu de talent que la nature m'a donné pour autre chose , je ne rougirai cependant point d'un travail dont j'ai expliqué les motifs; et je m'en cacherai d'autant moins que c'est une traduction : ouvrage ingrat qui ne flatte point la vanité, et qui n'en peut jamais inspirer qu'à un esprit extrêmement faible et superficiel.

Mais ce que je désavoue d'avance, ce sont les applications malignes et injustes qu'on voudrait peut-être faire de quelques endroits de cet ouvrage. Le monde est aujourd'hui plein de faiseurs d'allusions, d'hommes subtils et chimériques, qui, pleins d'intentions mauvaises , en prêtent le plus qu'ils peuvent aux autres, et se livrent avec plaisir aux interprétations les plus odieuses et les plus forcées. Si l'on condamne tout ce qui peut occasioner des allusions éloignées et de fantaisie, il faut condamner non-seulement la plupart des livres d'imagination, mais presque toutes les histoires, où l'on trouve nécessairement des portraits qui ressemblent un peu à des personnages modernes, et des faits qui se rapportent à ce qui se passe sous nos yeux.

11 est clair que ce livre n'a point été écrit pour la France, mais pour l'Angleterre, et que ce qu'il renferme de satire particulière et directe ne nous touche point. Après cela , je proteste que, si j'eusse trouvé dans mon auteur des traits pi-

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ants dont l'allusion m'eût paru marquée et naturelle , et dont j'eusse senti ie rapport injurieux à quelque personne de ce pays-ci, je les aurais supprimés sans balancer, comme j'ai retranché tout ce qui m'a paru grossier et indécent.

Ce qui m'a fait plaisir dans l'original , c'est que je n'y ai rien aperçu qui pût blesser la vraie religion. Ce que l'auteur dit des gros-bovdiens , des hauts-talons et des bas-talons 9 dans l'empire de Lilliput, regarde évidemment ces malheureuses disputes qui divisent l'Angleterre en conformistes et en non-conformistes, en torys et en wighs : spectacle ridicule aux yeux d'un philosophe profane , mais qui excite la compassion d'un philosophe chrétien, attaché à la vraie religion et à l'unité qui ne se trouve que dans l'église romaine. Je n'insiste point sur cette réflexion , qui est trop sérieuse pour la préface d'un livre tel que celui-ci.

Je crois, au reste , qu'on ne sera point blessé de certains détails de marine, ni de quelques petites circonstances indifférentes que l'auteur rapporte , et que j'ai laissés dans ma traduction. Il paraît qu'il a affecté en cela de contrefaire les voyageurs, et qu'il a prétendu se moquer de leur scrupuleuse exactitude, et des minuties dont ils chargent leurs relations.

La manière dont Gulliver termine le récit de deux de ses voyages est une peinture naturelle des effets de l'habitude. Au sortir du royaume de Brobdingnag tous les hommes lui semblent des pygmées ; et, après avoir quitté le pays des Kouyhnhnms, où il a entendu dire tant de mal de la nature humaine, il ne la peut plus supporter lorsqu'il retourne parmi les hommes. Mais il fait bien sentir ensuite que toutes les impressions s'effacent avec le temps.

Quoique j'aie fait mon possible pour ajuster l'ouvrage de M. Swift au goût de la France, je ne prétends pas cependant en avoir fait tout-à-fait un ouvrage français. Un étranger est toujours étranger; quelque esprit et quelque politesse qu'il

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