QUE J'AI VUES
5 Tout le monde a ouï parler de la machine anglaise qui agit par le moyen du feu. Voici la description de celle que j'ai vue à Kœnigsberg, dans la Haute- Honcrde. Elle sert à tirer l'eau d'une mine par le moyen de plusieurs pompes qu'elle fait aller.
.0 Elle consiste en une chaudière de 9 pieds et 1/2 de hauteur et de 10 pieds de diamètre . On la remplit d'eau à moitié : la vapeur occupe le reste. Au-dessous est un fourneau, et au-dessus, un cylindre de 27 pouces de diamètre, dans lequel est une espèce de piston qui
15 peut couler dans le cylindre. Une grosse barre de fer, de 4 à 5 pieds, est fixée dans le milieu du disque et va s'attacher en haut à un levier d'une pesanteur énorme, qui est joint lui-même à une autre espèce de levier qui est au-dessus, et que l'on charge de pierres .
20 Lorsque l'eau bout dans la chaudière, elle fait élever le disque qui est dans le cylindre, et le balancier, par conséquent. Dans ce moment, de l'eau froide entre dans le cylindre et condense la vapeur; le piston descend, et le levier le suit. L'art a été de mettre, entre la
1 . [SECONDE COPIE :] Mémoire sur la machine de Kœnigsberg en Hongrie.
chaudière et le cylindre, une plaque de fer qui s'ouvre et se ferme par le moyen d'une espèce de levier qui y est attaché, et que la machine fait aller. Lorsque cette plaque s'ouvre, la vapeur entre dans le cylindre et fait élever le piston. La machine, en s'élevant, ouvre, 5 par le moyen d'une roue, une autre plaque, pour laisser passer de l'eau froide danslec}Tlindre, et ferme en même temps la plaque qui étoit ouverte entre la chaudière et le cylindre. Le disque, avec le balancier, descend donc et, en descendant, fait ouvrir une autre 10 fois la plaque par où entre la vapeur, et ainsi de suite.
J'ai trouvé dans Agathias, livre V de la Guerre des Goths, une machine faite à peu près sur les principes de celle-ci.
Zenon, dit cet historien, avoit une maison dont i5 une partie étoit bâtie sur un étage de celle d'un habile physicien nommé Anthémius. Celui-ci, en ayant reçu quelques mauvais traitements, voulut s'en venger. La ville de Constantinople étoit dans la frayeur à cause de quelques tremblements de terre 20 qui s'y étoient fait sentir. Anthémius plaça de grandes chaudières pleines d'eau dans plusieurs endroits de sa maison. Il ajouta à chaque chaudière un tuyau de cuir assez large pour embrasser la chaudière, mais qui alloit en diminuant jusqu'au plafond. Il les 25 attachoit fortement et si juste que l'air ne pouvoit s'échapper lorsqu'il venoit à frapper contre le plancher. Il mit, ensuite, le feu sous les chaudières, et, l'eau venant à bouillir, une vapeur portée par les tuyaux alloit avec violence vers le plancher et, 3o l'ayant rencontré, revenoit en bas avec la même vio-
lence. « Qua reciprocatione sœpius facta , domus tota commota est, et Jiœc t réméré et ligna stridere incipiebant. » Tous les gens qui étoient chez Zenon, ajoutet-il, étoient consternés, se mettoient en prières, et 5 alloient par toute la ville de Constantinople demander ce qu'on pensoit de ce nouveau tremblement de terre. On voit qu'Agathias, qui n'étoit pas physicien, fait une description imparfaite des machines d'Anthémius : car il parle d'une réciprocation, par consé-
io quent, d'une action et d'une cessation d'action. Il falloit donc qu'Anthémius eût trouvé le moyen de refroidir l'air dans le tuyau; ce qui ne pouvoit guère se faire qu'en y introduisant de l'air frais ou de l'eau froide, comme on fait dans la machine anglaise.
i5 La machine anglaise ne doit être employée que dans les mines où il n'y a pas assez d'eau pour faire aller les machines ordinaires, et où l'on est obligé de se servir de chevaux. Elle tire la moitié plus d'eau qu'une machine à 8 chevaux, et elle coûte moins.
20 Par exemple, il en coûte 240 florins à Schemnitz, tous les quinze jours, pour une machine à 8 chevaux; celle-ci n'en coûte pas 200, en y comprenant même les appointements du machiniste.
Une très petite quantité d'eau suffit pour faire
25 aller cette machine. Il en faut plus à proportion de sa grandeur.
Quand on n'a pas apporté assez d'eau froide, on en fait remonter de chaude; mais il vaut mieux qu'elle soit toute froide : si on pouvoit la mettre à
3o la glace, on le feroit.
Le cylindre de la machine que j'ai vue a 27 pouces
de diamètre. On peut en augmenter la force en augmentant la grandeur de la chaudière et du cylindre, parce que la masse de la vapeur qui est dans le cylindre augmentera plus que la superficie du disque.
Dans une minute de temps, la machine peut faire 5 de i3 à i5 levées d'eau. Il vaut mieux qu'elle n'en fasse que 1 3 ; parce que la rapidité peut gâter la machine et use trop les ressorts.
Il faut 24 cordes de bois, par semaine, pour le service de cette machine. 10
Si l'on n'a de l'eau et du bois, il ne faut point songer à avoir des mines. Mais, avec cela, il faut encore trois choses pour qu'elles portent du profit, quelque pauvres qu'elles soient : de l'économie dans l'administration; de la promptitude dans les opéra- i5 tions; de la continuité dans le travail. La machine dont je parle répond très bien à ces trois objets1.
Les grandes difficultés que l'on trouve dans ces nouveaux établissements viennent des habitants du lieu : ceux qui louent des chevaux pour les mines, 20 ceux qui vendent les provisions pour leur subsistance, ceux qui les font travailler, sont autant de gens qui ont leurs intérêts à défendre2.
1. [Seconde Copie :] Le sieur Potters, gentilhomme anglais et un très galant homme, a la direction de cette machine; il a éprouvé des difficultés sans nombre de la part des habitants.
2. [Seconde Copie :] Rien n'altère davantage que d'examiner longtemps une machine qui agit par le moyen du feu. M. Potters me mena chez lui. Il avait d'excellent vin de Tokay; nous en bûmes largement, et je partis.