‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 99 sur 152 · CONTENANT QUELQUES RÉFLEXIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONTENANT QUELQUES RÉFLEXIONS GÉNÉRALES

Généralement toutes les mines que j'ai vues en 5 Hongrie et en Allemagne, sont saines. Il n'y a que les mines de vif-argent, ou celles que l'on travaille en Amérique avec du vif-argent, qui ne le sont pas. A cette règle générale, je mets une exception o-énérale : toutes les vieilles mines sont malsaines. 10 Comme les bois qui soutiennent se pourrissent, et qu'en des endroits la mine s'éboule, il se fait des cavités où l'air, qui n'a plus de communication avec l'atmosphère, ou en a peu, devient grossier; de plus, les conduits qu'on avoit faits se bouchent, et les i5 eaux croupissent. On y respire donc un air si grossier que la circulation ne peut bien se faire.

De là je tire la raison de l'intempérie de la Campagne de Rome : c'est que c'est une vieille mine. Comme les faubourgs de Rome s'étendoient dans 20 tout ce pays, il étoit plein de bâtiments. Les voûtes sont encore sous la terre; il y a des creux qui se remplissent d'eau dans une saison, qui se corrompt dans une autre; il y en a d'autres qui sont pleins d'air grossier, et, dans l'été, que l'air extérieur est »5 raréfié, l'air intérieur sort de dessous terre et monte à une certaine hauteur.

2 5o MONTESQUIEU

Lorsque j'étois à Rome, M. le cardinal de Polignac faisoit creuser en plusieurs endroits pour chercher des statues. Il trouvoit qu'environ 2 pieds sous terre la Campagne de Rome étoit presque toute pavée de mosaïque. Les bâtiments se sont enfoncés, et il s'est 5 fait des campagnes.

Je crois avoir remarqué que la plupart des villes détruites n'ont été rebâties qu'à environ une lieue où (sic) elles étoient autrefois. C'est que quelques habitants échappés ont été grossir le village voisin, 10 et, lorsqu'eux et les autres habitants ont voulu revenir, ils ont trouvé l'air mauvais.

Ce qui caractérise la maladie de la Campagne de Rome, c'est qu'elle ne se prend que lorsqu'on y dort. J'ai fort demandé si, dans les mines nuisibles, i5 le sommeil augmente 1-e danger; mais je n'ai pu savoir que personne y ait dormi.

On sait que, dans la veille, les fibres de notre corps ont plus de ressort, et que, dans le sommeil, elles sont plus relâchées. Il suit de là que l'on doit 20 plus transpirer dans le sommeil que dans la veille, et, effectivement, on transpire beaucoup plus. La communication entre les fluides de notre corps et l'air qui nous environne, est donc plus grande dans le sommeil que dans la veille. ?5

L'action des bains et celle de la térébenthine que l'on rend par les urines, pour s'être tenu dans une chambre qui en a été enduite, font voir que, dans notre corps, les fluides se portent de dehors en dedans, comme de dedans en dehors. 3o

On a tort de regarder cet accident comme particu-

lier à la Campagne de Rome. Il y est plus marqué; mais, dans le fond, il est général, et, partout où le chaud, le froid, le brouillard, feront mal à un homme qui veille, ils lui en feroient encore plus s'il dormoit. 5 Je suis persuadé que, si ceux qui travaillent dans les vieilles mines y couchoient, le sommeil leur seroit pernicieux, et que l'on diroit, comme à Rome, il est mort pour avoir dormi dans la mine.

Dans les vieilles mines, les eaux qui croupissent

io causent bien de l'incommodité, mais moins que la grossièreté de l'air. Ceux qui y vivent périssent peu à peu; mais ils peuvent être tout d'un coup saisis par une vapeur si grossière qu'elle leur ôtera toutes les fonctions; comme il arrive dans la Grotte du

ô Chien, à Pouzzoles.

J'entends par les vieilles mines, non pas celles qui sont les plus anciennes, mais celles qui ont été abandonnées, et qu'on recommence à travailler. Or, indépendamment de la pauvreté du minerai, il peut

20 arriver de bien des manières que les travaux cessent : une invasion, une dispersion des mineurs, la destruction des machines, le feu mis aux bois qui soutiennent la mine, qui souvent suffiroient pour bâtir une ville, produisent cet effet.

a5 Ce qui faisoit surtout la rareté de l'argent et de l'or en Europe, il y a cinq ou six siècles, c'est que, le gouvernement gothique y étant partout établi, et chaque seigneur faisant ses guerres particulières, il étoit presque impossible que le travail des mines

3o pût subsister : car les ouvriers étoient d'abord dispersés ou sollicités à prendre les armes.

Et les mines mêmes du Hartz en fournissent un exemple remarquable. Dans un manuscrit de la généalogie des ducs de Brunswick dont Schreiber fait mention, il est dit qu'un Hermann Grewich, dont l'empereur Othon IV avoit débauché la femme, 5 fit révolter les ouvriers des mines de l'Hercynie, à qui il commandoit, et que le travail fut abandonné.

Aussi, dans la Chine, où l'on ne veut pas que beaucoup de gens s'assemblent dans un même lieu, il est défendu d'ouvrir les mines : car le premier I0 voleur viendroit solliciter les ouvriers et s'en feroit suivre.

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