‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 118 sur 152 · HABITANTS DE ROME · texte numérisé non relu

HABITANTS DE ROME

Ceux qui voyent Rome et se rappellent ce qu'ils ont lu sur la prodigieuse gourmandise des anciens Romains doivent être frappés de l'étonnante sobriété de ceux d'aujourd'hui.

5 Si, autrefois, à Rome, la débauche de la table étoit portée à un point qui alloit jusqu'au ridicule, on peut dire qu'aujourd'hui l'excès de la frugalité ne l'est pas moins.

Les anciens Romains faisoient cinq repas l ; le 10 dernier, appelé comessatio, duroit une bonne partie de la nuit. A présent, il est impossible, à Rome, d'en faire plus d'un.

Je trouve plusieurs causes de ce changement: les

unes physiques, les autres morales. Rome moderne

20 est bâtie dans un lieu bas et autrefois inhabité, et on

n'y respire plus cet air subtil de la Ville des Sept

Montagnes.

1 . Tout le monde ne les faisoit pas, mais les femmes, les enfants, les vieillards, ceux qui avoient un estomac foible, les débauchés.

Les Papes étant revenus à Rome, que leur absence avoit rendue déserte, se logèrent près de l'Église de Saint-Pierre et du tombeau d'Hadrien, qui est le Château-Saint-Ange. Cela étoit assez naturel, parce que cette église étoit l'objet de la dévotion de tout 5 l'univers, et le tombeau d'Hadrien étoit la meilleure fortification de la Ville. Rome se rebâtit auprès du palais des Papes, c'est-à-dire dans le Champ de Mars, et la plaine le long du Tibre, qui est un lieu bas, et où l'air est grossier. Ce lieu étoit autrefois presque 10 inhabitable, à cause des affreuses inondations du fleuve. Mais les débordements fréquents et les destructions diverses de la Ville ont un peu élevé ce terrain.

L'air a même changé dans les quartiers autrefois i5 peuplés. Cela se prouve par des maladies nouvelles et est très aisé à expliquer. Les ouvrages faits pendant tant de temps, par un peuple immense, sont la plupart ensevelis sous terre; l'eau y croupit, et l'air s'y renferme. 20

De plus, la manière de vivre a changé à tous égards.

Les anciens Romains employoient l'art pour manger beaucoup. Ils se baignoient toujours avant le repas, pour préparer leur estomac. Arthémidore ib disoit que, de son temps, le bain n'étoit qu'un passage à la table. L'usage en étoit si invétéré que les médecins ne pouvoient être obéis lorsqu'ils le défendoient '.

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