ÉTAT DE GENES, MASSA ET LUCQUES
Nous sommes entrés dans le pays des Génois, à 8 milles au delà d'Alexandrie. 4 milles après, nous 5 sommes arrivés à Novi, place seulement fortifiée par une muraille et un fossé. A 5 milles de Novi, nous avons trouvé une petite forteresse, sur une montagne, appelée Gavi, qui est très haute. Un torrent, appelé Lemno, la baigne. Il faut passer le Lemno 10 plusieurs fois. Tout le pays n'est que montagnes et collines, aussi bien cultivées que le peuvent être des terres très ingrates et très maigres.
Nous avons couché à Voltaggio, qui est éloigné de Gênes d'environ 20 milles.
i5 On peut regarder comme un effet de la liberté que, dans ces montagnes que nous avons trouvées depuis Voltaggio toutes pelées, où il n'y croît point de bled, mais seulement quelques châtaigniers : cependant ces collines sont pleines de maisons de
20 paysans, et ce mauvais pays paroît très peuplé. Cela me fait souvenir de ce que m'a dit M. de Bonneval : que le Limousin, mauvais pays et pays de châtaignes, est plus peuplé qu'aucun autre pays de France, et beaucoup plus notamment que la Bretagne; et il
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prend l'Armagnac pour témoin, dans l'énumération qu'il fait des peuples des provinces.
J'arrivai à Gênes le 9 novembre.
Cette ville, vue de la mer, est très belle. La mer entre dans la terre et fait un arc, autour duquel est 5 la ville de Gênes.
Il y a, du côté du ponant, un môle, appelé le Môle- Neuf, et c'est à l'origine de ce môle qu'est la Tour de la Lanterne, fanal pour les vaisseaux, bâti par les François. Du côté du levant est le Môle-Vieux, 10 et ces deux môles ne rétrécissent pas encore assez le port : car, quand le vent du midi souffle, la mer entre avec impétuosité par cette ouverture, qui est trop grande; de façon que les vaisseaux chassent sur les ancres, vont se heurter et ne sont pas sûrs 15 dans le port. Cependant, on a augmenté le Vieux- Môle, du côté du levant, de 80 pans (un pan est moins d'un pied), et on a remarqué que cela faisoit beaucoup de bien; ce qui fait que l'on a résolu de travailler à diminuer encore cette ouverture; ce qui 20 ne se peut faire qu'avec des frais et des peines immenses, parce que la mer y est très profonde, et qu'il y faut jeter un nombre innombrable de pierres.
La mer est plus profonde au Môle-Neuf qu'au Vieux. 25
On fait, avec du ciment, une espèce de maçonnerie dans un bateau. On envoyé des plongeurs pour raccommoder le lieu qui doit servir de lit pour cette maçonnerie, et ensuite on la laisse tomber dans l'eau. Il y a tel de ces bateaux qui coûte 1,000 francs. 3o
Le commerce de Gênes est très grand avec la France, l'Espagne et l'Angleterre. L'Angleterre y envoyé beaucoup de draps; la France peu. L'Angleterre y envoyé aussi beaucoup de cuirs. La France 5 y envoyé beaucoup d'indigos, quelques sucres (mais celui de Portugal est plus estimé) et ses pêches.
Vous remarquerez que les Piémontois, qui tiroient autrefois les draps d'Angleterre par Genève, les tirent à présent par la voye de Gênes; de façon io que le commerce de Genève est presque tombé : outre que la paix d'Italie est fatale à cette république. C'étoit par Genève qu'on faisoit les remises en argent, et à Genève que l'on achetoit des marchandises.
i5 De plus, Gênes fait un grand commerce avec Cadix.
Ce sont les Genevois eux-mêmes qui se sont perdus : ils ont eu des maisons à Turin et ont appris aux Piémontois à faire leur commerce en droiture, 20 par Gênes, en Angleterre.
Ceux de Genève tirent leurs marchandises d'Angleterre par Altona, Francfort, Bâle.
Depuis M. Law, il n'y a plus de change réglé de Gênes en France.
25 Le jardin du prince Doria est petit, mais la situation en est charmante. De là, on voit à plein la Ville, les deux môles et la mer.
Au milieu du jardin est une pièce d'eau digne de Versailles. Au milieu de cette pièce, Neptune, traîné
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par trois chevaux marins, lance son trident : ce qui fait un beau groupe. Tout autour sont des oiseaux, qui sont grimpés sur des tortues, des dauphins, des tritons, lesquels jettent de l'eau.
Au bout du jardin, on monte sur une terrasse, 5 dans laquelle on a prodigué un très beau marbre blanc. Autrefois, de cette terrasse, on descendoit à la mer, et il y avoit une porte dans le mur de la Ville, qui est bâti dans la mer. Mais le Sénat, à cause de la contrebande qu'on y faisoit, a ôté ce 10 privilège à la maison Doria, aussi bien que bien d'autres qu'elle a perdus.
La Strada-Nova, qui est une rue plus large que les autres, qui sont très étroites, est remplie de beaux palais. ,5
La République est très pauvre. Leurs (sic) revenus pourroient aller à 7 ou 8 millions; mais la République doit à Saint-Georges, qui jouit des principales branches des revenus publics. Comme ils ont souffert que les particuliers ayent acquis dans le royaume 20 de Naples et État de Milan, dès qu'ils veulent punir un particulier, il leur dit qu'il est sujet de l'Empereur; ce qui les rend indépendants. D'ailleurs, l'Empereur les suce (?) toujours.
Leurs troupes ne vont qu'à 4 à 5, 000 hommes, 25 répandus çà et là.
Les Génois sont très poltrons, quoique très fiers. Les dames y sont d'une grande hauteur : elles
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étoient toujours sur le qui-vive avec la princesse de Modène et pointilloient sur tout. — Campredon.
Lorsque le ministre de France a quelque proposition à faire à la République, il en envoyé avertir 5 le secrétaire de la République, qui vient chez lui prendre sa proposition, la communique au Sénat, et l'envoyé envoyé prendre la réponse par son secrétaire, ou le secrétaire d'État la va porter.
10 Tous les nobles de Gênes sont de vrais mercadans : souvent le Doge même fait le commerce. Ils ont tous leurs fonds à Saint- Georges, qui est une espèce de banque; et, quand ils veulent payer, ils font des espèces de virements de parties. Il y a ici
i5 des particuliers riches de plusieurs millions : c'est que l'on ne dépense pas; et, dans ces beaux palais, souvent il n'y a qu'une servante, qui file. Le bas est rempli de marchandises, et le haut, occupé par le maître.
Pour la République, elle est très pauvre. Ils (sic)
20 n'ont pas 5, 000 hommes. Lorsqu'ils acquirent Finale, ils retranchèrent une galère, et, de ce retranchement, ils ont presque payé ce qu'ils avoient emprunté pour cela. Leur caisse militaire est dans un état déplorable, et ils n'ont pas de quoi payer le peu de
25 troupes qu'ils ont. Mais leurs forces consistent dans leurs montagnes : le pays se défend presque de luimême, et les défilés des montagnes sont gardés par des forteresses, et les paysans seroient redoutables avec des pierres. — Le consul de France.
L'Église de l'Annonciade est la plus belle de Gênes. Il y a sur le portail, dans le dedans, un tableau de Procaccini, qui est très beau. Cette église est toute dorée, d'une assez belle architecture. Il y a dans le chœur deux tableaux de Cortone. Celui qui 5 est à droite représente Jésus-Christ, qui enseigne les docteurs. Il est bon pour l'expression; mais il habille les Juifs comme des Turcs, avec un turban, des moustaches, des vestes à la turque; de façon que, d'abord, on ne sait ce que c'est. L'autre tableau io est une Présentation de V enfant Jésus au Temple, au vieux Siméon. Il y a encore un saint Pierre d'Alcantara, de Cortone. Il y a encore quelques tableaux de quelques peintres génois, qui sont assez bons, comme de Piola et de Raggio. i5
L'Église de Saint-Cyr est encore assez belle. Le plafond de l'Église est orné de bien mauvaises peintures : outre que c'est une grande sottise d'avoir représenté des maisons au ciel, et des gens qu'on martyrise. 2°
A Saint-Étienne, il y a un très beau tableau de Raphaël, qui représente le martyre de ce saint. Saul est à côté, qui garde les habits. La partie supérieure du tableau, où sont Jésus-Christ, le Père éternel et les Anges, est de Jules Romain, aussi bien que les 25 nuages qui les soutiennent. Il n'y a rien de si gracieux que le tout ensemble.
Le Palais du Doge comprend aussi les salles où les Conseils s'assemblent et l'Arsenal. Il s'en faut bien que ces salles soient aussi belles que celles de 3o
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Venise. Il y en a une où il y a trois tableaux de Solimène. Celle qui est proprement du Grand- Conseil est peinte par Franceschini, de Bologne. Le jour que j'allai voir cette salle, qui étoit le
5 12 novembre, la Seigneurie assemblée avoit voulu voir 33 Turcs que ses galères avoient pris dans une péote, pour jouir du plaisir de la victoire. Plus de 20,000 Génois accoururent à ce spectacle; et j'y pensai être étouffé, ayant été porté d'un bout de la
io cour à l'autre; et cette victoire pensa me coûter très cher.
Le 12, M. l'envoyé de France, Campredon, me présenta à M. le prince et Made la princesse de Modène. J'eus l'honneur de dîner avec eux. C'est
i5 une cour bien petite et bien resserrée. L'abbé Galibaut en fait l'ornement. C'est un vieux bonhomme, qui veut faire le plaisant, et que Made de Modène range à merveille; mais il ne sent rien.
Made de Modène est ici, où elle sait bien se faire
20 respecter par les femmes génoises, quoiqu'elles ayent bien autant de vanité qu'il en faudroit pour les têtes de toutes les princesses de la Terre. Mais Made de Modène les accable par son esprit et par la grandeur de sa naissance. On lui donna un bal, et
25 une femme génoise me disoit : «Je ne sais comment on a réglé le cérémonial! » Je dis : «Vous pouvez bien disputer quelque chose, tant que vous voudrez, à Made de Modène; mais je ne sache pas que vous ayez rien à disputer à la fille d'un petit-fils de
3o France. »
M. le prince de Modène me paroît être d'un bon naturel, et il fera, quelque jour, la félicité du peu de sujets qu'il aura.
Made de Modène étoit très fatiguée par les prétentions des dames génoises, qui, se croyant souve- 5 raines, s'avisoient de vouloir avoir des prétentions avec elle, et aller de pair. Et moi je disois que mettre les femmes de Gênes au rang des princesses de France, c'étoit mettre des chauves-souris au rang des aigles. 10
Mais ce qui combloit la mesure de la mésintelligence, c'est que Made de Modène voyoit la comtesse Guicciardini, femme de l'envoyé de l'Empereur, laquelle étoit brouillée, au couteau tiré, avec toutes les Génoises, leur reprochant sans cesse leurs façons i5 et leurs manières, et trouvant à redire sur tout. Et moi, je disois que je serois bien fâché que tous les hommes fussent faits comme moi, ou qu'ils se ressemblassent, et qu'on voyageoit pour voir des moeurs et des façons différentes, et non pas pour les 20 critiquer.
Le prince de Portugal, qui étoit à Gênes dans ce temps-là, voyoit aussi beaucoup la comtesse: ce qui faisoit une espèce de guerre étrangère dans Gênes; et je suis persuadé que, si Made de Modène n'avoit 25 pas été princesse de France, on l'auroit traitée bien sans façon.
Le i3, je fus présenté au prince de Portugal. C'est un prince bien fait, et qui a de l'esprit. Je causai avec lui une demi-heure : il me dit, pour le compli- 3o
ment, qu'il aimoit beaucoup les François, et que sa maison leur avoit beaucoup d'obligation. Je lui dis : « Monseigneur, les princes de votre maison ne doivent rien qu'à leur épée. »
5 Le 14, à 8 heures du matin, je sortis de Gênes sur une felouque, pour aller voir Savone, et arrivai à une heure après midi. L'ancien port, comme on sait, a été détruit par les Génois, et ils y mirent des vaisseaux à l'entrée, qui le comblèrent; de façon que
10 cet ancien port est à présent terre ferme et paroît être une partie de la Ville, et le lieu où étoit le port est plein de maisons. A côté droit (sic), du côté du sud-ouest, étoit la meilleure partie de la Ville, et même la Cathédrale et plusieurs églises. Les Génois
i5 ont détruit cela, et y ont bâti une grande et belle forteresse, et ont détruit en même temps une forteresse qui étoit en haut, sur la montagne. Il y a encore une espèce de petit port, pour les péotes seulement, qui étoit l'endroit ancien où étoient les
20 galères, qui s'appeloit la Darse, qui est entre la Ville et le port comblé. Cela s'appelle le Nouveau-Port.
Savone avoit autrefois 40,000 âmes; à présent, elle n'en a que 8 ou 10, à ce qu'on dit, et même j'ai peine à croire qu'ils (sic) y soient.
25 Le commerce y est entièrement aboli, et il ne s'y fait guère plus que quelque commerce d'huile avec la Provence; pour raison de quoi, il y a un viceconsul de France.
Les terres génoises sont les plus mauvaises du monde. Mais, sur les montagnes pelées, il croît, dans des endroits, des oliviers en quantité : ce qui fournit à la France bon nombre d'huile. Celle de la Rivière du Ponant est meilleure que celle de la 5 Rivière du Levant. Les Génois trouvent encore sur leurs montagnes quelques champignons, dont ils font un petit commerce. Ils ont, d'ailleurs, leurs manufactures de soye; mais il faut qu'ils tirent les soyes d'ailleurs. 10
Vous remarquerez que ce petit méchant port qui subsiste ne se soutient qu'à force de travail et de dépense. On y a souvent passé au travers à pied, par les sables qui le combloient; ce qui fait que l'on a poussé une espèce de môle, à peu près vers i5
, pour couvrir le petit port et empêcher que
le sable le remplît. Et on a été obligé d'emporter le sable qui y étoit, partie à bras d'homme, et, dans les lieux où la mer étoit encore, avec des bateaux. Cependant, il n'y faut d'eau que pour les péotes. 20
L'ancien port étoit très sûr : il n'étoit exposé qu'au vent du midi, et encore, comme il étoit plus profond que je ne l'ai marqué, il y avoit, du côté du couchant, des endroits où, les vaisseaux se mettant, ils étoient entièrement à l'abri. 25
Vous remarquerez que l'ancien port de Savone est tellement détruit qu'il ne paroît pas pouvoir être rétabli: car la Ville est réellement à présent où étoit le port. Ainsi le projet de M. de Saint- Olon, qui vouloit que le Roi prît Savone, est chimérique, aussi 3o
bien que la crainte des Génois et leur jalousie sur cette ville : car on n'y sauroit rétablir le port qu'avec des sommes immenses, et il n'y a point de rade moins capable d'être mise en port, que 5 cela.
Ceux de Savone disent que Christophe Colomb étoit de leur ville.
Au bout de la pointe de l'ouest, que les montagnes font auprès de Savone, en faisant un arc, est Vado,
10 qui est un port cent fois meilleur que celui de Gênes. Il n'est exposé ni à l'est, ni à l'ouest, mais seulement au midi. Encore, comme il est profond, et que le fond est merveilleux pour tenir les ancres, les navires y sont-ils en sûreté à tous vents, et les flottes angloises
i5 et hollandoises y ont été très en sûreté dans la dernière guerre. L'entrée est très grande; ce qui fait que c'est plutôt une rade qu'un port. Comme le fond est très profond, il faut mettre aux ancres deux câbles. Il n'y a point d'exemple qu'il s'y soit perdu
20 de vaisseau, au lieu qu'il s'en perd tous les ans dans le port de Gênes, qui, dans les mauvais temps, souffre de presque tous les vents.
Après Vado, vient Spotorno. C'est un grand village, riche. Ces gens ont des barques et pinques,
a5 avec lesquelles ils vont en Espagne et en France, et passent des vins d'Espagne et de Languedoc, qu'ils portent à Gênes, à Livourne et à Civita-Vecchia. Ils vont aussi chercher des grains et autres marchandises en Levant.
Tout près de là, toujours vers l'ouest, est Noli, petite ville. C'est une rade assez sûre.
En suivant plus loin, du côté du ponant, j'arrivai, le jour de mon départ de Savone, à Finale.
C'est une plage, où aucun vaisseau ne peut abor- 5 der, ni à peine une barque, et il faut que les vaisseaux se retirent dès qu'ils ont jeté leur monde par les chaloupes : car ils sont là exposés à tous les vents. Sous Philippe V, il y avoit 2,000 hommes de garnison; 1,200, sous l'Empereur. Mais les Génois 10 ont fait démolir toutes les fortifications et n'y ont plus que 5o hommes de garnison. Il y a un gros bourg, qu'on appelle La Marine, qui est commandé par plusieurs montagnes, sur lesquelles il y avoit des forteresses. Les Génois ont tout démoli et n'ont i5 gardé qu'un petit ouvrage, où ils ont 25 hommes. De là au bourg, il y a un très petit mille, et le chemin est, des deux côtés, bordé de murailles, qui ferment des jardins, qui sont entre deux montagnes. Le bourg se trouve entre deux montagnes, dans un 20 lieu étouffé. Il y avoit encore un beau fort sur la montagne, qui dominoit le bourg; les Génois l'ont fait aussi abattre.
Tout le marquisat peut avoir i5,ooo habitants.
Finale étoit bon au roi d'Espagne pour communi- 25 quer avec son état de Milan; c'est pourquoi il l'avoit fait fortifier avec tant de soin. Il étoit utile à l'Empereur, pour avoir une communication par mer avec le royaume de Naples, quoiqu'elle soit si aisée par terre; et cela ne valoit pas la peine qu'on entretînt 3o là tant de fortifications et une si grosse garnison.
Les Génois, qui ont assez bien fait de l'acheter, ont fait encore mieux de le démolir : i° pour ôter à l'Empereur l'envie de le ravoir; 2° pour s'épargner une garnison qui est au-dessus de leurs forces. Ce 5 que la République en tire va à 3o,ooo livres; mais ce que Saint -Georges (le Mont-de-Piété) en retire va à beaucoup plus. Primo, sous le roi d'Espagne, Saint-Georges fournissoit le sel et prenoit 2 écus par mesure, et le roi d'Epagne, 1 ; et, comme il falloit
10 4,000 mesures, et que Saint- Georges, qui a avancé le prix de l'achat, tire les 3 écus, voilà 12,000 écus que Saint-Georges tire; plus, des droits sur toutes les marchandises, qui donnent, pour chaque charge d'homme, 3o à 40 sols. De façon que tout le mar-
i5 quisat peut bien donner i5o,ooo livres.
Nota que, pour les 1,200,000 piastres, ils ont eu beaucoup d'artillerie, qu'ils ont transportée chez eux : l'Empereur en a eu une partie, et eux, l'autre. Ils se sont chargés de donner aux troupes de l'Empe-
20 reur qui viendroient du royaume de Naples dans le Milanois, un passage par Saint-Pierre-d'Arène.
Un vice-consul de France que j'y ai trouvé m'a dit qu'il se cueilloit dans le marquisat 36, 000 barils d'huile; ce que j'ai peine à croire.
Le 20 novembre 1728, je partis de Gênes.
Les Génois sont entièrement insociables; ce caractère vient moins d'une humeur farouche, que de leur avarice suprême : car vous ne sauriez croire à quel point va la parcimonie de ces princes -là. Il n'y a
rien dans le monde de si menteur que leurs palais. Vous voyez une maison superbe, et, dedans, une vieille servante, qui file. Dans les grandes maisons, si vous voyez un page, c'est qu'il n'y a point de laquais. Pour donner à manger, c'est à Gênes une 5 chose inouïe. Ces beaux palais sont précisément, jusqu'au troisième étage, des magasins pour leurs marchandises. Ils font tous le commerce : le Doge est le premier marchand. Tout cela fait les âmes du monde les plus basses, quoique les plus vaines. Ils 10 ont des palais, non pas parce qu'ils dépensent, mais parce que le lieu leur fournit du marbre. C'est comme à Angers les maisons sont couvertes d'ardoise. Ils ont pourtant de petites cassines le long de la mer, assez jolies; mais, ce qui en fait la beauté, i5 c'est la situation et la mer, qui ne leur coûtent rien.
Les Génois d'à présent sont aussi lourds que les anciens Liguriens. Je ne dis pas qu'ils n'entendent l'affaire de leur négoce : car l'intérêt ouvre les yeux de tout le monde. 20
Il y avoit à Turin, du temps que j'y étois, le marquis Mari. Cet homme se croyoit dans la faveur du Roi et du prince de Piémont, parce qu'ils le couvroient de ridicule, depuis les pieds jusqu'à la tête, à chaque fois qu'il paroissoit à la Cour. Ce marquis 25 Mari avoit été envoyé à Turin pour satisfaire (sic) un accord fait par l'Empereur, à l'occasion de l'affaire de certains bâtiments d'Oneille que ces messieurs avoient fait arrêter et mettre les matelots en prison, sous prétexte de contrebande, et le Roi 3o disoit qu'il falloit se plaindre à lui ou à son agent,
et non pas se faire justice. On arma de part et d'autre, et les Génois commencèrent à louer des Suisses. Mais, aussi incapables de soutenir une affaire, que légers à l'entreprendre, ils demandèrent 5 la médiation de l'Empereur, qui jugea qu'ils enverroient un envoyé pour reconnoître le roi de Sardaigne en cette qualité. Il lui fit un discours, où l'excuse n'étoit contenue que dans des termes généraux. Le Roi le fit très longtemps attendre pour lui donner
io audience, et, enfin, il souffrit leurs humiliations.
Il y a toujours un noble Génois en chemin pour demander pardon à quelque souverain des sottises que leur république fait.
Il y a une chose encore : c'est que les Génois ne
i5 se policent point. Ce sont des pierres matérielles qui ne se laissent pas tailler. Ceux qui ont été envoyés dans les cours étrangères en sont revenus aussi Génois qu'ils y étoient venus.
Le vent contraire m'empêcha d'arriver à Porto- 20 Venere le même jour (20), comme j'espérois. Ainsi je couchai à Portofino, à 20 milles de Gênes. Le vaisseau, tourmenté par le vent, me donna pendant tout le jour un mal de mer épouvantable. Je me raccommodai l'estomac dans une auberge, où je 25 trouvai de bons rougets, de bon vin et de bonne huile.
Il est impossible d'aller de Gênes à Porto -Venere
autrement que par mer, à moins qu'on aille (sic) sur
des mulets, tant les montagnes sont rudes et escarpées.
3o On voit presque tout le long de la côte, surtout du
côté de Gênes, les montagnes couvertes de petites maisons; ce qui fait un très bel effet. Il y a là le faubourg nommé Besagua, qui est du côté du levant, comme Saint-Pierre-d'Arène est du côté du couchant; ce qui fait comme une prolongation de la 5 Ville. Saint-Pierre-d'Arène est passablement fortifié : car les Génois n'ont pas voulu laisser exposé ce qu'ils ont de mieux.
Je trouvai, arrivant à Gênes, les Génois extrêmement insociables, et un ministre du Roi, M. de Cam- 10 predon, imbécile; mais de cette imbécillité qui vient à la suite d'une grande sottise. Cependant cet homme avoit été employé longtemps et s'étoit trouvé dans d'assez grandes affaires, parce qu'il avoit été dans les petites. Le Roi envoyé ses ministres ordinaire- i5 ment très sots.
Le caractère de notre nation est bien d'aimer la dépense. Mais on est obligé de donner les emplois du second ordre à des secrétaires qui ont été longtemps employés, et qui regardent leur emploi 20 comme un moyen qu'on leur donne de faire fortune et d'amasser du bien; et on voit, en France, un homme qui demande froidement d'aller être employé dans une cour, parce (dit-il) qu'il est ruiné, qu'il n'a pas de bien. Or le Roi paye fort peu. Il est vrai que 25 le ministre de Gênes a 8,000 francs de la République, pour ses franchises, et 12,000 francs du Roi, avec le bénéfice du change. Mais le consul est encore un plus grand seigneur, et cet emploi lui a donné jusques à 3o,ooo livres de rente, quoique, depuis 3o
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