ÉTATS DU ROI DE SARDAIGNE
Le 18, je partis de Sesto pour Turin. J'arrivai à Novare, où je séjournai le lendemain, parce que les rivières étoient débordées à cause de la pluie. 5
Novare est une vieille place, que l'on a accommodée en y faisant des bastions par dehors et des ravelins entre deux, ce qui la met en état de défense.
L'Église de Saint-Gaudence est assez belle, de l'architecture du Pellegrin, aussi bien que celle des 10 Barnabites.
Il y a à Saint-Gaudence un autel (où sont les reliques du saint) d'une merveilleuse structure : car, au lieu du tableau, il y a une ouverture derrière laquelle paroît l'autel d'une chapelle qu'on a prati- i5 quée derrière, et où l'on monte par deux escaliers. Cette chapelle est une espèce de dôme, mais avec cette remarque qu'elle est ouverte avant d'arriver au plafond; lequel plafond est orné de peintures, qui paroissent vives, parce que, de tous côtés, la 20 lumière de plusieurs fenêtres donne dessus: ce qui transporte les couleurs et les fait jouer les unes sur les autres; et la lumière se communique de là dans la chapelle, qui en reçoit le jour; de façon que cette chapelle ou dôme est au milieu d'une grande pièce 25 sans aller jusqu'au plafond, et le jour vient dans la
distance qu'il y a du haut percé de la chapelle jusqu'au plafond.
L'autel majeur est isolé et très beau : il est plein de bas-reliefs de cuivre, qui m'ont paru mal des-
5 sinés en quelques endroits.
J'oubliois de dire que les portes de la chapelle sont de fer travaillé, très curieusement faites. On y a jeté dessus de l'airain fondu. Si le secret de M. de Réaumur pour des ouvrages de fer fondu
10 réussit, il vaudra mieux que cela.
Le roi de Sardaigne a très bien fait ses affaires avec le pape Benoît, qui, charmé de la dévotion du Roi, ne peut lui rien refuser :
i° La nomination de tous évêchés et abbayes du «3 Piémont, de la Savoye et de la Sardaigne, excepté trois;
20 Le droit de mettre dans les fiefs de l'Église un officier royal, qui poursuit les grands crimes;
3° Le droit de faire payer les taxes aux ecclésiastiques pour les acquisitions depuis cent [et] 20 quelques années;
40 D'obliger ceux qui se font prêtres de payer lesdites taxes pour leurs biens patrimoniaux, ce qui diminue leur nombre : autrefois, plusieurs se faisoient ecclésiastiques pour ne payer pas. ^5 Le roi de Sardaigne a gagné des points que le roi de France n'a pas par le Concordat : car les bénéfices vacants in Curia sont confisqués par le roi de Sardaigne.
Le marquis d'Ormea est venu à Rome, a répandu 3o de l'argent et a fait tout cela.
L'Empereur vient aussi de gagner à Rome un grand point: celui d'une nouvelle bulle pour la monarchie de Sicile. Il est vrai que, par cette bulle nouvelle, les abus de l'ancienne ont été réformés, et que la cour de Rome y a autant gagné que 5 l'Empereur.
L'abbé Del Marro écrivoit toujours d'Espagne que la flotte d'Espagne étoit destinée pour la Sicile; on ne vouloit rien croire.
Les Citeaux d'Italie ont exclu l'abbé de Citeaux 10 de sa visite, malgré le procès jugé à la Rote pour Tabbé. Mais, pour de l'argent, jugé, par la Congrégation des Évêques, qu'on payeroit à l'abbé le droit de visite, et que, lorsqu'il viendroit, ou quelqu'un pour lui, il ne pourroit rien statuer qu'avec le suffrage ô de deux abbés italiens. Outre l'abbé commendataire, il y a le prieur perpétuel, qui a la qualité d'abbé, et qui fait, lui, un prieur. Peuvent manger gras à dîner trois fois la semaine, par privilège des Papes.
Un roi de France ne doit jamais rien entreprendre 20 contre le Clergé sans le consentement de Rome; mais il pourra tout à Rome et avec Rome.
J'arrivai à Turin le 2 3 octobre 1728.
J'étois recommandé, par le marquis de Breil, à M. le marquis de Saint-Remy, gouverneur de la 23 citadelle de Turin; par le prince Trivulce, à Made la comtesse de Mazin, qui me firent mille politesses.
J'y trouvai le marquis et la marquise de Prié, que j'avois déjà vus à Vienne.
Turin est une ville riante, petite, quoique agrandie par le père du Roi, et par le Roi, depuis le siège;
5 et ces morceaux de la Ville qui ont été ajoutés ont été tirés au cordeau. La grande place est une des belles choses qui se puissent voir: elle est entourée du Palais du Roi et de plusieurs belle maisons des particuliers; et au milieu est ce qu'a fait bâtir feue
10 Madame Royale, qui est d'une très belle architecture.
J'arrivai dans le temps que la Cour étoit en deuil pour la mort de la Reine : ce qui rendoit cette cour, déjà assez triste par elle-même, plus triste encore.
i5 J'ai vu, auprès de la Vénerie, le lieu où a été tué le maréchal de Marsin. Il est enterré en une petite église ou chapelle des Capucins. Il y a son épitaphe :
Hicjacet O , qui,post suorum cladem etfugam,
, exercitum et victoriam amisit. On a voulu
20 mettre honorem, et on l'a ôté.
L'étiquette est sévère pour les ambassadeurs : les gens du pays n'osent pas y aller. M. de Cambis y a été seul; Hedges ne voyoit pas une âme. Il n'y a qu'un envoyé de Gênes qui a cette liberté.
25 Le 24, j'ai été à la Vénerie, où j'ai vu le Roi, qui m'a parlé pendant un demi- quart d'heure, et me
IIO MONTESQUIEU
demanda des nouvelles de l'abbé de Montesquieu, qu'il se souvenoit avoir vu avec l'abbé d'Estrades, du temps de la régence de Madame Royale. Je lui répondis : « Sire, votre Majesté est comme César, qui n'avoit jamais oublié aucun nom. » 5
J'ai vu le prince de Piémont, qui est d'une grande politesse. Nous avons parlé sur les bâtiments de Turin. «Nous avons, dit-il, partout des maisons, et elles ne sont pas achevées. »
J'ai vu la princesse, qui est fort belle; le prince 10 Eugène, neveu du prince Eugène, fils du prince Emmanuel.
La Vénerie est une maison de chasse, que le feu Duc aimoit. Elle a été brûlée du temps du siège. Le Roi y a bâti une aile et le corps de logis, et l'autre i5 aile est encore à bâtir. Le vieux bâtiment a été raccommodé, et on y loge aussi. Les jardins sont très grands et ont été faits par Lenôtre, aussi bien que le jardin du palais de la Ville, qui, quoique sur les bastions de la Ville, est très bien pris et très bien 20 distribué. J'ai vu les écuries : sont belles et ressemblent en grandeur à celles de M. le Duc, à Chantilly; mais elles doivent former un carré, et il n'y a qu'un côté de fait. L'orangerie est aussi très belle.
J'ai ouï dire que le revenu du Roi montoit à 20 14 millions de Savoye. On ne sauroit croire avec quelle économie il règle sa maison.
Il a bien manqué à refuser son accession aux traités de Hanovre ou de Vienne. Par là, il a perdu
les subsides que la France ou l'Angleterre lui auroient donnés, et a appris à l'Europe à se passer de lui : ce qui donnera le pli pour une autre fois. La raison étoit qu'étant vieux il avoit peur de 5 laisser le prince de Piémont en guerre; qu'il espéroit davantage en se déclarant lorsque la guerre seroit commencée. Il s'en est bien repenti, à présent qu'il n'est de rien. L'Empereur n'agissoit que par menaces.
Le marquis de Saint-Thomas est le premier minis- 10 tre. Le Roi ne prend point de résolution importante pour les affaires étrangères sans lui en parler, ni même pour le dedans. Il se réserve pourtant tous les détails. La marquise de Saint -Thomas est la première dame de la princesse de Piémont. Les i5 appointements sont très petits, et je ne crois pas que la place de premier ministre donne plus de 12 à i5,ooo livres de rente.
Rehbinder est général des armées.
Le marquis Del Borgo est secrétaire d'État pour 20 les affaires étrangères. Il n'a proprement que l'exécution et ne fait rien par lui-même.
Il y a, de plus, dix conseillers d'État.
Les chevaliers de l'ordre de l'Annonciade ont le titre d' « Excellence ».
: 5 J'ai reçu bien des politesses du marquis d'Ogliani, fils du marquis Del Borgo.
Le comte de La Pierre, chevalier de l'ordre et premier gentilhomme de la chambre, âgé de quatre-
vingts [et] quelques années, encore jeune et galant, m'a fort parlé de la vieille cour de Louis XIV.
Le comte de Provana, ci- devant ambassadeur en France, a le col cassé et est retiré à la campagne. C'est le seul de cette cour chez qui on aille dîner 5 familièrement, comme en France. Il est souvent à une petite maison de campagne qui est une cassine, où on va le voir et dîner avec lui, femmes et hommes.
L'abbé Provana est un étourdi, qui a de l'esprit.
La comtesse de Cavaillac tient la grande assem- 10 blée. Elle se tient toujours chez la même personne; non pas comme à Vienne, où elle change toujours. C'est le Roi qui ordonne le lieu où elle se doit tenir. Là, la jalousie de la noblesse est grande, et la nouvelle noblesse est exclue. Les Piémontois ne se i5 mésallient que rarement.
On ne mange point à Turin : un dîner qui se donne à quelque étranger est une grande nouvelle dans la Ville, et il en est bien question.
On va manger assez librement chez le comte 20 Provana.
M. de Cambis, dans trois ans, n'a été prié nulle part; il n'y a rien de si gêné que toute cette cour.
Pour rien, ne voudrois être sujet de ces petits princes! Ils savent tout ce que vous faites; ils vous 25 ont toujours sous les yeux; ils savent vos revenus au juste; trouvent le moyen de vous les faire dépen-
ser, si vous en avez beaucoup; vous envoyent des commissaires, qui vous font mettre en prés ce que vous avez en vignes. Il vaut bien mieux être perdu dans les états d'un grand maître.
5 La Sardaigne, 3oo à 38o,ooo habitants. Il n'y a ni eau, ni air. L'eau est presque toute saumâtre ou salée. Ils n'ont point de beurre, ou celui qu'ils ont est comme de la vieille graisse. Le marquis de Saint- Remy, qui y a été deux fois vice-roi, envoyoit quérir
io son eau à Pise. D'ailleurs, ils ne fauchent point l'herbe, pour nourrir le bétail l'hiver; parce que leurs pères ne l'ont pas fait. Ils ne plantent non plus pas un arbre; parce que leurs pères ne l'ont pas fait. Il n'y a que cinq mois de l'année où l'on puisse
i5 sortir des villes, à cause de l'intempérie.
L'archevêché de Cagliari vaut 12,000 écus de rente; mais il y en a un tiers pour le Roi, aussi bien que des revenus des évêchés du Piémont, et cela se consomme dans les dépenses que la Cour fait à 20 Rome. Et le Pape a renoncé au droit de succéder aux biens meubles des ecclésiastiques morts, malgré les oppositions des autres puissances d'Italie.
Il n'y a non plus, en Sardaigne, d'arbres fruitiers. On fait quelquefois 20 milles sans trouver une mai- 25 son, ni un arbre. Dans les montagnes, il y a de bons arbres : et de bons chênes, et de bons ormeaux.
Cagliari, vilaine ville; Sassari, meilleur air.
Le baron de Saint-Remy dit qu'il rioit lorsqu'il les voyoit venir, dans le mois d'août, avec des manteaux assommants. Ils lui disoient que c'étoit leur devoir de paroître ainsi devant lui.
Le baron dit que, si son maître vouloit la (sic) lui 5 donner, il ne la prendroit pas : il y a été presque toujours malade.
Les Sardes ont de l'esprit.
Le marquis d'Angrogne, introducteur des ambassadeurs, espion du Roi; haï et détesté pour cela. 10
L'abbé Del Marro écrivoit sans cesse au roi de Sicile qu'Albéroni en vouloit à la Sicile; le secrétaire de la Commission, gagné par Albéroni, lui écrivoit, au contraire, qu'il en vouloit au royaume de Naples; et ni Naples, ni Sicile n'étoient pourvus : i5 chacun se croyant en sûreté.
On a beaucoup retranché les revenants -bons des officiers, c'est-à-dire le nombre de rations.
Le marquis de Rivarol, grand -veneur, a eu son père mort lieutenant-général au service de France; 20 a des terres en Auvergne. Il m'a beaucoup parlé de la France, où il a servi, et où il est allé bien souvent. C'est un espion du Roi; il est méprisé comme de la boue; le Roi seul l'estime.
Le roi de Sardaigne a défendu les plantations de 25 riz en une province et le (sic) défendra bientôt dans
toutes. Cela rend le pays malsain. Il est vrai que cela épargne le travail : on fait, avec une paire de bœufs, ce qu'on ne feroit pas avec quatre ou cinq paires en bled.
5 On mange à Turin une espèce de truffes plus grosses, plus blanches que les nôtres, qui sentent l'ail : elles ne m'ont paru guère bonnes.
M. de Louvois demanda à établir une poste à Turin, et qu'il y passât un chariot franc, qui ne fût
10 point visité. Cela fut accordé. Ce chariot, chargé de toutes les manufactures de France, faisoit un tort très grand aux douanes. La consommation des manufactures de France étoit très grande dans les états du Duc. M. de Louvois, qui trouvoit son compte à
i5 cette manœuvre, fit demander deux chariots. Le Duc le refusa. M. de Rébenac demanda audience. Le Duc l'accorda malgré lui. Il étoit dans une salle de son palais d'où, par la fenêtre, on voit confusément le château de Pignerol. M. de Rébenac lui dit :
20 « Comment est-il possible que vous refusiez rien à un prince qui possède ce château que vous voyez là. » Le duc de Savoye dit, lorsqu'il fut sorti : « Eh bien! je perdrai donc mes états, — il m'a menacé du château de Pignerol ! — ou je ferai raser le château
25 de Pignerol! » et il fit raser le château de Pignerol. Lorsque la guerre de la succession d'Espagne arriva, il demanda le Montferrat et indemnités [pour] le duc de Mantoue. « Puisque je vous sers, il faut que j'aye quelque chose. » On ne voulut pas. « Eh bien! dit-il,
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j'aurai le Montterrat, ou je perdrai mes états. » Il a eu le Montferrat, partie du Milanois et la Sardaigne.
Ce qui engagea les Anglois à ôter la Sicile au roi de Sardaigne, c'est que le ministre whig vouloit défaire ce qu'avoit fait le ministre tory, et que l'on 5 disoit que la parenté avec le Prétendant et le droit de succéder étoit dangereux. Mais le Régent n'avoit aucune raison.
Quant aux ministres, aux officiers même qui rendent la justice à Turin, ils ne sont proprement i« d'aucune société : retirés, fiers, ce sont des gens invisibles au reste du monde.
Le Roi a à la Vénerie ses cens, son bled, ses foins. Il sait tout le détail de l'agriculture. Il a 3 ou 400 chevaux de ses écuries ou de ses gardes, qui i5 engraissent ses terres, qui sont mauvaises, et ses prés, qu'il a faits. L'air y est assez mauvais, parce que c'est dans un fond. Ainsi les terres, qui ne vaudroient rien à un autre, lui valent. Il va lui-même parler à ses gens et laboureurs et a la bonté de 20 s'entretenir avec eux.
Ce qu'il a, c'est qu'il a encore le mauvais principe qu'il faut tenir le bled à bas prix; ce qui fait qu'il en achète et en revend, et fait venir du mauvais bled de Sardaigne, qui se gâte en chemin, pour le faire 25 tomber.
Ses financiers, qui savent qu'ils feront leur cour
en lui proposant des profits clairs, lui font perdre beaucoup pour un profit présent.
Les marchandises d'Italie passoient par la Savoye. On lui a fait charger ces lieux- là de droits, et on 5 crut que les marchands ne changeroient pas de route, parce que les passages se fermoient par la neige, et qu'ils étoient difficiles, et point de chemin. Mais on s'est trompé. On a pris le passage par la Suisse, par une montagne appelée le Simplon, que l'on a
10 fait bien accommoder, et toutes les marchandises y passent à présent.
Autrefois, les douanes excessivement rebutantes et mauvais procédés des commis, qui étoient d'une sévérité et malhonnêteté indicibles à tous égards,
i5 sans distinction de condition. A présent, un peu moins de sévérité. Le plus grand seigneur du pays, visité et condamné à l'amende pour une livre de tabac pour sa provision.
Les grands-officiers n'ont aucun crédit. Le grand- 20 chambellan ne peut pas donner la moindre petite place, ni la faire donner. Idem, des autres.
Il (sic) a la politique de faire faire au ministre du dedans ce qui regarde celui des affaires étrangères, et vice versa; ce qui les brouille infailliblement. 25 Quand il fît le marquis de Mafféi vice-roi de Sicile, il le brouilla d'abord avec celui qui étoit le président des finances.
Lorsque le Roi alla en Sicile, il y crut gagner les
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Siciliens en paroissant affable, en parlant à tous, en se montrant toujours, paroissant sans faste, pour prendre le contre-pied des vice-rois enfermés comme des Dieux. Mais il faut de la majesté auprès de ces gens -là. D'ailleurs, la manière dont il traitoit les 5 Piémontois leur faisoit bien voir l'intention de ces manières populaires. D'ailleurs, quand ils voyoient un gentilhomme de la Chambre, et qu'ils lui disoient: « Signor, siete gentilhuomo di Caméra ? — Si, signor. — E quanto havete, Signor? — Noi serviamo per 10 l'honore, non per il denaro. — Ma quanto havete, Signor ? — Seicento lire di paga » : ils ne pouvoient digérer cela. Ils ne pouvoient digérer un homme comme Mafféi vice-roi et s'attendoient à un prince du sang ou au prince de Piémont; d'autant mieux i5 que Mafféi étoit soupçonné de n'être pas des vrais Mafféi, et qu'il avoit été page du Roi, qui lui avoit fait sa fortune.
Le marquis de La Pierre, grand-chambellan.
Quand Stanhope demandoit à Philippe V les arti- 20 clés secrets, il lui répondoit : « Vous dites qu'ils sont secrets. Pourquoi les demandez-vous donc? »
Espions dans toutes les maisons.
Le marquis d'Angrogne, introducteur des ambassadeurs, prête toujours l'oreille. 25
Le marquis de Rivarol, reçu à la survivance de la charge de grand -veneur.
Quand un grand de l'État reçoit ordre du Prince d'aller exercer quelque emploi, il ne peut le refuser sans punition. Ainsi le marquis Graneri, qui s'étoit excusé d'aller occuper le poste de premier président 5 du Sénat de Nice, envoyé en exil pendant deux ans et disgracié pour la suite. Idem, de plusieurs autres. Mais, en France, si l'on n'est pas le maître de parvenir aux honneurs, au moins est -on le maître de les refuser.
io On sait les moindres détails des familles, jusqu'aux
mariages des moindres bourgeois, et on s'en occupe.
On fait venir des gens à la suite de la Cour, sans
leur dire la raison pourquoi, ni leur donner le moyen
de se justifier. Un abbé de Savoye et un évêque de
i5 Sardaigne étoient actuellement à la suite de la Cour.
Par la réunion des domaines aliénés, on croyoit avoir des sommes immenses. On disoit contre : qu'il falloit laisser respirer la pauvre noblesse et ne point maltraiter un corps dont le sang fumoit encore; que
20 cela ne feroit que décrier dans les pays étrangers. Mais on crut trouver des sommes immenses : on pensoit pouvoir retirer les aliénations des princes d'Achaïe, dont le dernier mourut en prison, et dont l'état fut pris par les ducs de Savoye. Mais il n'y eut
25 pas moyen; de façon que cela n'est pas allé à plus de 3oo,ooo livres de rente en terres, qu'on a revendues, et qui ne peuvent pas être plus sûres qu'elles étoient entre les mains des anciens possesseurs.
Comme on ne croit jamais que celui que vous
employez vous serve bien, on lui envoyé toujours un espion, et un espion à l'espion. On craint beaucoup le poison. Deux moines, dans un couvent, furent empoisonnés. On ne savoit ce que c'étoit. Cela mit fort en peine ; ce qui fit qu'on envoya des gens, les 5 uns sur les autres, qui s'informoient, sans savoir les uns que les autres y fussent.
La Brunette, place considérable, monument de la gloire du Roi : elle est sous le château de Suze. Il faudroit 4,000 hommes pour la défendre, sans ce 10 qu'il faut aux châteaux dépendants. Elle seroit d'une terrible conséquence, si elle étoit occupée par les ennemis.
Seigneurs, aucune puissance dans leurs terres : un paysan ne les salue seulement pas. i5
Ministres, toujours ministres, quoique sans crédit : ils ne vous diront seulement pas s'il fait bon ou mauvais temps; ne sortiront jamais. M. de Cambis pria ministres et généraux; tout le monde s'excusa.
J'ai été à Rivoli, maison de plaisance, à une poste 20 de Turin du côté de France, à trois postes de Suze et à une poste et demie de Pignerol. C'est là que M. de Châteauneuf fit le compliment au duc de Savoye. On y voit la vallée de Suze. Elle est sur une montagne. Cette maison est ancienne, et le Roi en 25 a un dessein pour l'accommoder. Ce qui est à faire pourra être très beau; mais ce qui est fait ne l'est guère. Il est vrai qu'on pourra le raccommoder
en faisant des portes; mais la plupart des pièces, surtout de l'appartement de bas, sont trop petites. Quantité de mauvais tableaux; point de meuble. D'ailleurs, la vue est magnifique, et on y pourra 5 faire une terrasse tout autour, qui sera quelque chose de superbe. Dans une chambre, il y a le plan des quatre côtés du bâtiment, qui paroît très beau.
Le Roi a perdu une occasion qu'il ne rattrapera peut-être jamais, en n'accédant ni à l'un, ni à l'autre
10 traité. Il ne faut point accoutumer les autres à se passer de nous. Dans une autre occasion, on dira : « Le roi de Sardaigne n'étoit de rien; il ne faut pas qu'il en soit aussi à présent. » Il espéroit que, la guerre se faisant, les conditions seroient meilleures
i5 lorsqu'elle seroit déclarée. Mais elle ne vint point, et il dit : « Le Cardinal a fait dans ses chausses. »
Ici les murailles parlent.
Il y a le palais du prince de Carignan, qui est très beau. L'entrée est une grosse tour, dans laquelle
20 est un portique ovale, avec huit colonnes accouplées de chaque côté; et, avant d'entrer dans le portique, il y a un autre rond. Des deux côtés du portique, on va à deux grands escaliers très beaux. Comme le portique avance en rond, la façade est
25 un peu des deux côtés. Après quoi, le bâtiment s'avance du côté du jardin. Le portique avance de même. Il y a deux ailes courtes. Après quoi, la façade reprend. C'est un très beau morceau.
Le palais bâti par Madame Royale n'est proprement qu'un salon, où l'on entre par deux escaliers, et la vue, passant par le portique, suit une rue bien droite et va se perdre dans la campagne.
Enfin, Turin est petit et bien bâti : c'est le plus 3 beau village du monde.
J'eus l'honneur, le 3o, de faire ma cour à M. le prince de Piémont, qui étoit venu à Turin. Il est fort affable; il aime qu'on lui fasse la cour. Je vis aussi son fils, le duc d'Aoste, qui n'a que deux ans, 10 et la princesse sa sœur, qui est sa cadette : ce sont de très jolis enfants.
On ne donne absolument pas à manger à Turin.
Le marquis de Prié, qui avoit tenu cinq ou six i5 Piémontois chez lui, des années entières, en Flandres et à Vienne, étoit à Turin quand j'y étois. Pas un de ceux-là ne lui donna un verre d'eau. Il étoit au milieu de sa famille; personne ne le pria à dîner. Un jour qu'il partit pour la campagne, le marquis 20 de Carail lui dit : « J'en suis fâché : car je voulois vous donner à dîner. »
Le comte de Rutowski, fils naturel du roi de Pologne, étant au service du roi de Sardaigne pendant deux ans, y mangea plus de 400,000 francs à donner 25 à dîner aux Piémontois. Lorsqu'il s'en alla et quitta ce service, il avoit envoyé ses officiers devant. On le laissa quinze jours au cabaret, sans lui offrir un morceau de pain.
On dit qu'il y a 5o,ooo âmes à Turin; le Roi dit qu'il y en a 53,ooo; mais je suis persuadé qu'il n'y en a pas 40,000. Petite ville; peu de petites maisons; peu de monde dans les rues. Le Palais du 5 Roi, les jardins, les places occupent bien du terrain, et les rues sont larges.
A la levée du siège de Turin, des François se défen-
doient. Le prince Eugène dit au Roi : « N'exposons pas
nos gens : ce corps -là va se rendre tout à l'heure. —
10 Eh! dit-il, mes gens ne sont-ils pas payés pour cela?»
Les gentilshommes piémontois sont très pauvres, et cette dernière réunion des domaines a achevé de ruiner la noblesse, à la réserve du marquis de Carail, qui a, dit- on, 40 à 5o,ooo livres de rente. Tout le
ô reste vit sur 10 ou 12,000 livres de rente. Les appointements de la Cour sont très modiques : elle n'a point d'emploi au-dessus de 5oo pistoles d'Espagne. Le militaire est un peu mieux : le général Rehbinder peut bien avoir 40,000 livres d'appointements.
20 Les nouvelles constitutions que le Roi a fait publier sont désolantes pour la noblesse. On ne peut point sortir du pays sans permission, à peine de confiscation et de peine arbitraire; et, comme le pays est petit, la servitude est encore plus dure. On ne peut
25 faire passer ses effets dans le pays étranger, à peine de confiscation.
Voici ceux qui ont rang :
Primo, Les chevaliers de l'Annonciade; il y en a
à présent quatre : le marquis de La Pierre, le marquis de Saint-Thomas, le général Rehbinder et le marquis de Coudrée.
De plus, les trois grands, qui sont : le grandchambellan, qui est le marquis de La Pierre; le 5 grand-maître, qui est le marquis de Coudrée; le grand -écuyer, qui est le comte de Non.
De plus, les ministres, qui sont : le marquis de Saint-Thomas, premier ou plutôt plus ancien ministre; le comte de Gouvone; le marquis de Coudrée; 10 enfin, le marquis Del Borgo et le comte de Mélarède : le premier est secrétaire d'État des affaires étrangères, et l'autre l'est des affaires du pays.
Le rang consiste à avoir le titre d'« Excellence », à entrer dans la chambre du Roi, et autres petites i5 choses. De plus, la secrétairerie des guerres donne l'« Excellence » aux généraux d'artillerie.
Il y a encore un troisième secrétaire d'État, qui l'est de la guerre; c'est M. de Fontana, nouvellement pourvu. 20
Il n'y a point ici de crédit qui dure. Une des personnes qui paroît l'avoir depuis longtemps, c'est le marquis d'Ormea, général des finances, qui vient de Rome. Cet emploi ne donne pas de rang.
Il y a deux petits grands, qui sont : le grand- 25 veneur et le grand-maître de la garde-robe. Le marquis de Rivarol exerce le premier emploi, en survivance du marquis de Tanes, qui n'est pas en état de l'exercer. Le deuxième emploi n'est point rempli. 3o
L'ordre de Saint -Maurice ne donne aux grands-
croix de rang à la Cour que dans les fonctions que le Roi fait comme grand -maître de l'ordre. Mais, en ville, ces grands-croix ont quelque espèce de rang, et, dans leur conseil, précèdent les chevaliers 5 de l'ordre moins anciens. Le plus ancien des grandscroix tient le Conseil chez lui.
Il y a quatre emplois : le grand-chancelier, qui est le marquis Morozzo; le grand-hospitalier, qui est le comte Provana; le grand -conservateur, le marquis 10 de Rivarol; le grand-trésorier, le comte de Morozzo. Ce marquis de Rivarol est estimé du Roi, et généralement méprisé de tous ses sujets.
Je fus, le 4, avec l'abbé de Provana, aux Archives. J'y vis la fameuse table d'Isis, qui fut prise au sac
i5 de Mantoue, et achetée, et est venue aux ducs de Savoye. Cette table est un très beau monument de l'antiquité et est d'une espèce de métal mêlé, comme du métal de Corinthe. Il faut en voir la description dans Ligorius et le père Mabillon. La figure que
20 Ligorius en donne est de la vraie grandeur de la table; non celle que donne Mabillon, qui n'a consulté qu'une fausse édition. Ce que j'ai remarqué, c'est qu'elle est extrêmement mal gravée et mal dessinée; ce qui me fait croire qu'elle est plus ancienne
25 que le règne des rois grecs en Egypte. Elle est dessinée dans le goût et la manière gothiques, c'està-dire dans le goût où l'on est lorsque l'on ignore l'art. Car, de dire que l'ouvrier a mal dessiné exprès, pour faire croire aux peuples superstitieux que
3o leurs Dieux étoient antiques, cela me paroît hors
de vraisemblance ; outre qu'une main habile se trahiroit en quelque endroit; et là elle est toujours la même. La deuxième (sic), c'est que le père Lafitau auroit eu bien du plaisir de voir dans cette table une croix attachée à une espèce d'anneau qui est dans 5 la main d'Isis.
Il y a encore, dans les Archives, 3i volumes de manuscrits in-folio de Ligorius, sans compter quelques pièces volantes. Charles- Emmanuel les acheta. Il y en a une douzaine de volumes dans la chancel- 10 lerie de Rome; ce sont des copies tirées par les héritiers. Il y a un dictionnaire de 18 volumes. Le reste sont (sic) des traités particuliers, comme sur les médailles des villes, des magistrats et des empereurs; plus, un traité des tremblements de terre; un i5 autre du Dragon, des hommes illustres, des magistrats de Rome, sur Tivoli; un volume de dessins; un autre des abréviations; et d'autres. — Voyez dans le Moréri si ce Ligorius est le même que celui qui est cité par Montfaucon, et a travaillé sur la 20 table d'Isis, et a fait imprimer là-dessus un ouvrage; et peut-être ai -je pris un nom pour un autre.
Dans ces volumes de manuscrits, il y a aussi la figure de tous les vaisseaux anciens; ce qui est très curieux. Son recueil de dessins est (je crois) très 25 utile. Il avoit dessiné toutes les pièces des grands peintres, qui étoient sur des murailles, où ils (sic) périssoient.
Le saint Suaire est dans une chapelle de marbre
noir, qui est derrière le maître-autel de la Cathédrale de Turin. Elle est élevée d'un étage au-dessus du plain-pied de la chapelle. C'est la chapelle de la Cour; elle a plus de réputation que de beauté.
5 Je suis parti de Turin, c'est-à-dire d'une ville assez ennuyeuse, le 5 novembre 1728, pour aller à Gênes par Alexandrie.
Toutes les petites villes et villages de la route, comme Chieri, sont dans une étrange désola-
10 tion. On n'y voit point d'habitants; mais des grandes maisons inutiles.
Le pays, depuis Turin jusqu'à Alexandrie, est merveilleux, et (je crois) même meilleur que le Milanois : plein de mûriers; il y a des vignobles et bien des
i5 pacages. C'est dans ces pacages que se nourrissent les bestiaux qui y viennent de dehors, surtout de la Savoye, et s'engraissent là, et sont achetés pour Gênes. Les paysans sont assez bien dans le Piémont : ils ont tous, chacun, un morceau de terre,
20 qui est très fertile, et sont quelquefois aussi riches que leurs seigneurs. Dans le Milanois, c'est tout le contraire : la noblesse a beaucoup de fonds, et les paysans, peu.
Nous couchâmes, le 6, à Villanova; le 7, à Asti.
25 Depuis Villanova jusqu'à Asti, le pays est bon, plein
de mûriers. Asti est le seul endroit depuis Turin qui
soit un peu considérable, et il peut bien contenir
5 à 6,000 habitants. Elle (sic) a été plus grande,
comme il paroît par l'enceinte qui subsiste encore aujourd'hui, et qui n'a, d'un côté, |que des jardins.
Les marchands de Turin tiennent que le commerce de soye, qui est le seul du Piémont, monte à 10 millions; ce que je ne crois pas, mais à peu 5 près à la moitié.
Quand j'étois à Turin, il y avoit un prince d'une branche cadette de Mecklembourg, qui paroissoit assez aimable.
Ce roi-ci, qui ne songe, douze heures du jour, qu'à 10 augmenter sa bourse, a fort chargé la douane des marchandises qui passent au Mont-Cenis : car la douane est établie à La Novalesa, au pied du Mont- Cenis, du côté du Piémont; et on est libre d'y payer, ou à Turin; et l'on fait sa déclaration, et l'on vous i5 donne un billet pour Turin. Mais les augmentations et les difficultés et duretés des douanes, sous ce roi-ci, ont déterminé les marchands à prendre le chemin de Simplon. C'est que le roi de Sardaigne, pour favoriser les soyes du Piémont, a chargé de 20 gros droits les soyes d'Italie qui passent par le Piémont.
On va de Milan à Sesto; de là, on s'embarque sur le lac Majeur jusqu'à Margos ; de là, on va à Domod'Ossola; de là, au Simplon. Ce Simplon est entre 25 les vallées de Sésia et le Valais. L'éloignement de Simplon à Margos est d'environ i5 milles. Par là, on évite de passer par les terres de Savoye. Du Sim-
pion vous descendez à Briga pour aller à Genève, et, de là, à Lyon. Le passage du Simplon est beaucoup plus incommode que celui du Mont-Cenis : car il faut monter une journée entière pour traverser 5 d'un côté à l'autre le Simplon; et il ne faut qu'une demi-journée pour passer le Mont-Cenis. Il est plus sujet à la neige que le Mont-Cenis. Les routes sont plus étroites ; de façon que l'on n'y peut qu'avec beaucoup de peine porter une chaise; cela coûtera
10 même 5 à 6 louis d'or; et, avec un demi -louis, une chaise passe le Mont-Cenis.
Au Mont-Cenis, une chaise se voiture sur le dos de trois mulets. On la défait; un porte le corps; l'autre, les roues; l'autre, les brancards. Mais, au
i5 Simplon, le corps se porte par des hommes, parce qu'il y a des chemins trop étroits, de manière que le corps ne peut passer.
Nous sommes, le 8, entrés dans l'Alexandrin, ayant le Montferrat au nord. C'est un pays très gras et
20 très fertile. Nous avons trouvé le Tanaro à i mille ou environ d'Asti, qui va à Alexandrie, où la Bormida se jette à 2 milles plus bas qu'Alexandrie. A 7 milles de là, le Tanaro se jette dans le Pô, à Bassignana. A i mille d'Alexandrie, allant à Novi,
25 il faut passer la Bormida.
Le Tanaro sépare la Ville du faubourg, qui est joint à la Ville par un pont de pierre. Ce faubourg est renfermé dans la fortification. Presque toutes les maisons en ont été abattues, il y a environ un an, par
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le roi de Sardaigne, pour y bâtir une citadelle. Mais on tient que l'Empereur a fait surseoir l'ouvrage.
Comme on trouve l'eau en creusant, il faudra bâtir cette citadelle sur des pilotis, lorsque Ton osera l'entreprendre. 5
Alexandrie est une grande ville, mais peu peuplée.
La place devant la Cathédrale est grande. 11 y a un arc de triomphe, qui fut érigé en l'honneur du mariage de la princesse (je crois) Anne -Marie, épouse de Philippe IV, lorsqu'elle entra dans Alexan- 10 drie. — Il faudra voir quelle princesse c'étoit.