Répétition
comme dans une forteresse, faire la petite guerre? Les officiers du Pape furent obligés de faire venir des troupes, afin que, cela ayant l'air d'un siège, cela blessât moins l'Immunité. On les prit; on les condamna; et, afin que l'Immunité fût moins violée, 5 on leur fit à tous grâce.
Hier, le 8e juin 1729, je fus avec le père Cerati, voir des villages et maisons auprès de Frascati. Le premier que nous vîmes est Marino, fief du Connétable, qui est une espèce de bourg de 2 ou 10 3,ooo âmes. Chez les Pères Clercs mineurs, nous vîmes un beau tableau du Guide, représentant la Trinité. A la Cathédrale, dont la façade est de belle architecture, il y a un admirable tableau du Guerchin, et des plus beaux qu'il y ait dans le 15 monde, qui représente le martyre de saint Barthélémy, qui fut écorché. Il y a une grande et belle rue, de belles promenades, et, au-devant de la Cathédrale, sur une espèce de terrasse, il y a une rue (sic) admirable. 20
De là, nous allâmes à Castel-Gandolfo, et nous fûmes les maîtres de tout le palais du Pape, qui étoit tout ouvert, et où il n'y avoit pas une âme. C'est un grand bâtiment, où il y a un appartement de plus de vingt pièces, et où il y a des vues admi- 25 râbles. Ce bâtiment est carré, à peu près. Les jar-* dins sont peu de chose. Au-dessous est un lac appelé di Castello, qui peut avoir 7 à 8 milles de tour, qui est un très beau bassin. Le village peut avoir 1,000 âmes; une jolie place, une belle rue, 3o
une église fort belle et de très bon goût. Elle est ronde, avec quatre chapelles en enfoncement et hors d'œuvre. 11 y a trois tableaux assez beaux, un maîtreautel de Pierre de Cortone, un autre du Mucien. 5 Au sortir de Castello, nous allâmes à la maison ou jardin du cardinal Cibo. C'est un lieu où, sans goût, il a fait beaucoup de dépense, beaucoup de statues et de vases de son marbre de Carrara, et qui ne valent plus que comme marbre, tant le tout est
io horriblement fagoté. La vue en est, du reste, assez belle. Tout près de là est la capitale de toutes les maisons de campagne des Jésuites du monde; c'est celle du Père Général : grande, commode, mais sans ornement. De là tout près est le jardin fameux de la
i5 Maison Barberini. Il y a de très belles allées, de magnifiques points de vue, beaucoup de terrain, beaucoup de goût. Il y a une allée admirable, taillée en éventail, qui est venue sur une muraille antique, qui existe encore. On croit que là il y avoit la villa
20 de Domitien, et celle de Pompée fut enfermée dans celle de Domitien. — Il faut s'en informer.
En sortant, nous rencontrâmes le Pape, qui s'en retournoit à Albano, où il a (sic) resté sept ou huit jours depuis son vo}7age de Bénévent, pour se remet-
25 tre de la fatigue.
Nous allâmes, ensuite, par un chemin public, couvert de très beaux arbres, aux Capucins, qui sont au-dessus d'Albano. Ils ont là un très beau jardin, très élevé. D'un côté, on y voit la mer; de l'autre,
3o le lac, qui fait une très belle perspective. Nous passâmes après à Lariccia (sic), qui est l'ancienne
Aricia, par un beau chemin, couvert de beaux arbres. Nous entrâmes dans le bourg, et nous vîmes l'Église, qui est en ovale, avec une belle façade; la coupole ornée de statues d'un bon goût. Au-devant est une place avec une fontaine, et, vis-à-vis, est le palais 5 du prince Chiggi, qui est fort vaste, et qui a un grand parc.
De là, nous allâmes à Gensano par un très beau chemin. A i mille du bourg, on entre dans une grande plaine, d'un mille de longueur, divisée par 10 trois allées (une, droite; les autres, obliques), à deux rangs d'arbres, de l'un et de l'autre côté. Dans le coin gauche, en allant, on trouve les Capucins, qui ont un très beau jardin, planté de grands pins et cyprès, alternativement posés. Au bout du jardin, il i5 y a une très belle vue, et, au pied du jardin, on trouve le lac de Nemi, bourg de la famille de Frangipani. Ce lac est moindre de la moitié que celui de Castel-Gandolfo. Au bord du lac, on sème les plus excellents oignons d'Italie, et la terre est très fertile 20 en fruits. Les environs de Gensano sont célèbres pour les excellents vins qu'on y fait, les meilleurs qu'on boive à Rome. Nous eûmes l'honneur d'être régalés par M. le cardinal Imperiali, qui y a une maison de campagne très bien située, qu'il loue. De 25 là, on voit les environs de Gensano très cultivés, divisés en petits monticules, qui séparent la vue de la campagne de Rome et la mer. On y voit la petite ville Lavinium — voir si ce n'est pas Lanuvium — bâtie par Enée en l'honneur de sa femme, dépense que 3o les maris font rarement. A côté est la ville d'Ardée
détruite, capitale du royaume de Turnus. Elle peut être à 5 ou 6 milles de Lavinium. Par où l'on peut juger de l'étendue de ces deux royaumes. — Il est vrai (je crois) qu'Enée ne bâtit Lavinium qu'après
5 la mort de Turnus; ce qu'il faut examiner. Sur ces sortes de choses-là, il faut consulter le Dictionnaire de Pitiscus, sur les Antiquités romaines.
M. le cardinal Imperiali est un digne homme : il a du bon sens, de l'esprit, et, quoiqu'il ait près de
io quatre-vingt ans, il ne paroît pas en avoir soixante. Il est neveu du cardinal Imperiali qui étoit gouverneur de Rome dans l'affaire des Corses, et qui fut tant poursuivi par Louis XIV. Il connoît et protège les beaux-arts. Il y a un peintre nommé Imperiali
i5 parce qu'il l'a reçu autrefois dans sa maison, qui est un des meilleurs de Rome.
Nous allâmes voir la maison de Carlo Maratta, où il y a une petite salle crayonnée par lui, d'un goût excellent. M. le Cardinal veut la faire graver.
20 De là, nous allâmes à Albano, passant de nouveau par Lariccia, côtoyant une très belle et très fertile vallée, qui est au-dessous du bourg de Lariccia. Là où est la vallée, il y avoit autrefois un lac, qui a été desséché. Nous allâmes à Albano, ville de 3 à
25 4,000 habitants, et où sont plusieurs particuliers romains; surtout depuis que cette ville, qui étoit autrefois fief de la maison Savelli, est échue au Saint-Siège par l'extinction de cette famille. Les plus belles maisons qu'il y ait sont celles du cardinal
3o Pamphile, du marquis Nuhès, du feu cardinal Paolucci et du cardinal Lercari, qui vient de la bâtir.
Là logeoit le Pape, qu'en sortant d'Albano nous avons rencontré dans le chemin appelé la Galleria, parce qu'il est sur les ruines du palais de Domitien, et qui forme une très belle promenade. Au bout de cette Galerie, qui est de la longueur d'un mille, on -s est au-dessous de Castel-Gandolfo (qui tire son nom de Pandolfe, seigneur lombard, qui avoit là son château); et, de là, nous fîmes le même chemin, jusqu'à Frascati, que nous avions fait le matin.
Le Prétendant a sa maison à Albano, qui est un «o palais de la Chambre apostolique, qui appartenoit à la maison Savelli.
Les revenus du Pape sont environ i millions 700,000 écus : Rome seule fournit 1 million; la Trésorerie secrète, qui sont la Daterie et Secrétairerie i5 des Brefs, donne environ 240,000 écus; le reste vient des autres parties de l'État. Les rentes des dettes de la Chambre vont à 1 million 440,000 écus. C'étoit à peu près l'état du trésor du Pape qui lui fut présenté dans le commencement de ce pontificat. 20 Mais, ayant supprimé quelques impôts, et le revenu de la loterie de Gênes, qui alloit à une cinquantaine de 1,000 écus, ayant été supprimé, le revenu a diminué, et les dépenses sont augmentées par l'exorbitante indulgence qu'a le Pape pour les Bé- =5 néventins. L'architecte et le chef- maçon de cette ville-là ont gagné de grandes- sommes en réparant, sans nécessité, des édifices de la Chambre.
Du temps de Léon X, Rome avoit 80,000 âmes.
Du temps de Clément X, elle avoit 110,000 âmes. Depuis le pontificat de Clément XI, elle a été jusqu'à 1 38,ooo.
Le 1 1 juin, nous avons été à Palestrina, fief ancien- 5 nement de la maison Colonne, mais qui appartient à présent à la maison Barberini. C'est le lieu célèbre où les anciens Romains avoient bâti un temple à la Fortune, et où l'on consultoit les sorts. Ce temple étoit très magnifique, et il occupoit presque tout ce
10 qu'occupe aujourd'hui la Ville. Sur les fondements et les ruines du sommet du Temple est bâti le palais de la maison Barberini. On voit que cette partie étoit en demi -cercle. On garde là une mosaïque de main grecque, qui est un des restes le (sic) plus es.
i5 timé de l'Antiquité. Les Anciens n'avoient pas tant de différents ordres de couleurs pour leur mosaïque que nous, et ne pouvoient pas si bien faire le clairobscur. La Ville a quelques rues passables, quelques maisons bien bâties, et 2 ou 3,ooo habitants. Les
20 environs sont beaux et couverts de vignobles et d'arbres fruitiers.
A 4 milles de là, nous avons été à Zagarolo, bourg assez considérable de la maison Rospigliosi. Le palais du duc est très grand, mais peu magni-
25 fique. L'Eglise principale est bâtie depuis peu et d'une bonne architecture.
Tous les pays que je viens de décrire entre Tivoli, Frascati et Palestrina sont incomparablement meilleurs et plus remplis que le pays que j'ai vu en
passant de Florence à Rome et de Rome à Naples. Les villages y sont fréquents, nombreux, bien bâtis; belles rues; bonnes églises; surtout très grand nombre d'enfants ; et c'est une contrée très heureuse, surtout depuis Monte-Porzio jusqu'à Gensano, qui est 5 un espace d'environ n milles et d'une aménité surprenante : Monte-Porzio. Frascati, Marino, Castel- Gandolfo, Albano, Larriccia et Gensano. Ce que je trouve d'étonnant, c'est que l'air mauvais soit si près du bon. Vous voyez une maison dans un bon air. A lo 20 ou 3o pas de là, il y en a une autre en mauvais air. C'est que l'une est plus haut; l'autre, plus bas. L'une est exposée au siroc (sic), ou il y a un monticule qui lui cache le vent du nord. Dans Ostie, celui qui dort dans le bateau qui est attaché au »5 rivage, à une pierre, ne prend pas de mal; celui qui est sur la pierre en prend. Il faut que les exhalaisons montent perpendiculairement, et que l'eau les arrête. Il faut aussi qu'elles soient grossières, puisque les lieux élevés ne les reçoivent pas, quoique °-o (comme nous avons dit) elles n'aillent pas à côté.
Règle générale. — La campagne est malsaine l'été. i° On ne se met pas à l'abri du chaud, comme dans la Ville, surtout les paysans. 2° La grande chaleur fait sortir de la terre, qui est toute ouverte, des 25 exhalaisons malignes. Les bâtiments des villes sont comme des montagnes qui couvrent la présence du Soleil; de façon qu'il ne donne jamais dans le même endroit. L'air est purifié par le feu des cheminées et par la respiration fréquente où il passe. 3o
VOYAGE EN ITALIE 5o,
Il faudra ajouter à ce que j'ai dit des pays autrefois fort peuplés et du depuis (sic) malsains, le pays des environs où étoit (sic-) Tyr et Sidon : Sidon d'aujourd'hui, qui est Sarde (sic), est bâtie à i lieue de l'an- 5 cienne; Tyr n'a plus que 10 à 12 maisons.
La campagne de Rome est une mosaïque.
En Sardaigne, il faut passer sept mois dans les villes, à cause de l'intempérie.
Dans ce que j'ai écrit sur mon voyage de Palestrina, 10 il faut mettre Lanuvium, au lieu de Villa ou Cita- Lavinia.
Le Roi auroit pu avoir Tournay. Un évanouissement qu'il eut, cherchant sa canne, qu'il avoit à la main, fit que M. Desmarets, Voisin, , ministres,
i5 l'abandonnèrent. La reine Anne l'avoit promis. Milord Strafford demanda 100,000 écus. Le Conseil du Roi, qui vouloit le laisser, dit qu'il étoit inutile de donner ces 100,000 écus, puisque la Reine l'avoit promis. Bolingbroke avoit dit à l'abbé
20 Gauthier que la Reine consentoit que le Roi gardât Tournay, pourvu qu'il en fût évêque, et le Roi ne voulut pas même s'engager à cela et lui donna une abbaye et autres bénéfices de 20,000 livres de rente. Prior reçut de l'argent des Hollandois. pour qu'il
25 ne fût point vendu; de façon que les ministres l'abandonnèrent. Huxelles disoit : «Je ne m'en soucie pas. C'est l'abbé de Polignac qui s'obstine
6o MONTESQUIEU
à cela. Cette complaisance retardera la paix de trois mois. » Et les Hollandois, qui voyoient que nous avions peur, demandèrent encore d'autres places : je crois, Courtray. Cependant Tournay faisoit valoir Lille. Ce sont deux cornes, et il étoit difficile que 3 l'on pût attaquer Lille sans Tournay, et Tournay sans Lille. A présent Lille est une place trop avancée. Nos ministres ne voyoient pas que l'Angleterre ne se soucioit pas à qui fût Tournay. Toute la dernière guerre ne nous a pourtant coûté que quatre places : 10 Ypres, Tournay, Cependant l'abbé Gauthier demanda un chapeau de cardinal et en écrivit à Clément XI, qui ne savoit pas seulement qu'il fût au monde.
Nous perdîmes Tournay parce qu'il plut au mare- i5 chai de Boufflers d'envoyer M. de Surville commander, au lieu de M. Mégrigni, ingénieur royal de M. de Vauban, et qui avoit fait la citadelle de Tournay en rivalité de celle que M. de Vauban avoit faite à Lille. M. de Mégrigni se retira dans sa citadelle. 20 Comme il s'étoit marié dans ce pays-là, il avoit fait remplir ses magasins du bled de ses terres. Dès qu'il vit cela (sic), il fit sortir ce bled par ses souterrains, et, quand M. de Surville les demanda, il dit que ce n'étoit pas les bleds du Roi. La Ville se rendit; il 2? rendit sa citadelle, et resta aux ennemis, et mourut gouverneur de cette citadelle. — Quand on a un bon officier, il ne faut jamais le troquer contre un meilleur.
La plupart des noms de fortifications viennent $0
VOYAGE EN ITALIE 6l
d'Italie. C'est que c'est en Italie que Ton a commencé à fortifier les places, parce que les villes se faisoient toujours la guerre. Eri France, où la noblesse étoit maîtresse, on ne fortifioit que les hauteurs et les 5 châteaux. Citadella, petite ville; boulevard, de baloardo ; parapet, para petto; pistolet, de Pistoya; arquebuse, arcobugio, arcatrou (sic).
Je dis du duc de La Feuillade qu'il vouloit prendre la ville de Turin par la citadelle, et la citadelle par
10 le Duc.
Les citadelles tombent toujours après les villes. Elles n'ont pas la ressource de réparer les vivres, les soldats : y ayant toujours dans les villes déjeunes gens que l'on prend pour soldats. Les blessés sont
i5 continuellement tourmentés par le bruit du canon.
M. de La Feuillade, occupé à suivre le duc de
Savoye, ne songeoit point à son siège. On eut avis
qu'il y avoit un petit bâtiment près de Gênes, plein
de poudre pour Turin, qui en manquoit. Le marquis
20 Saint-Philippe fut d'avis que l'on tirât sur ce petit vaisseau quelques bombes. M. de La Feuillade, à qui l'on en écrivit, répondit qu'il valoit mieux les laisser débarquer. Elles débarquèrent. Nos espions les suivirent. Point de nouvelles de M. de La Feuil-
25 lade! Elles arrivent à la source du Pô. On mande à M. de La Feuillade qu'on le (sic) fait flotter dans des outres, et qu'il n'a qu'à les retenir avant les assiégés. Rien ne se fait. M. de La Feuillade, dans ses courses, renvoyoit tout à M. de Chamarande, qu'il avoit laissé
3o au siège, et rien ne se faisoit.
Le poisson de l'Océan, meilleur que celui de la Méditerranée, parce que les flots battent plus dans l'Océan, de façon qu'il y a plus de sable entraîné sur les rivages où le poisson se tient. Il y a plus de vase dans la Méditerranée. Le poisson de l'embou- 5 chure du Rhône, bon, parce que la rapidité de ce fleuve y a entraîné beaucoup de sable.
Mont Testaccio. — Il n'en sort point de vent l'hiver ; mais, l'été, un vent froid, qui vient de ce que, par les trous de ces pots cassés, l'air extérieur, qui se raréfie, 10 entre dans les cavités du mont et en sort froid, c'està-dire plus froid que l'extérieur.
Je disois qu'il étoit naturel que les premiers Chrétiens crussent la fin du Monde proche. Ils venoient tous de Juifs. Or les Juifs dévoient penser que, puis- '5 que leur loi n'étoit plus, c'est que le Monde étoit à sa fin, et que la Loi nouvelle étoit une refonte de tout, et que la venue du Messie marquoit la fin du Monde, c'est-à-dire de la Loi, qui n'auroit pas fini sans cela. 20
Il me semble que les habitants de France sont plus à l'État, parce qu'ils sont laboureurs, que les sujets de Hollande et d'Angleterre, qui sont pour la plupart artisans : car les laboureurs ne quittent jamais; mais les artisans sont à toute l'Europe. 2?
Le roi Sigismond-Auguste, dernier des Jagellons, qui avoient succédé aux Piasts, aimoit une Juive,
qui s'appeloit Esther. Il s'étoit fait peindre en Assuérus. Il donna bien des privilèges aux Juifs, qui multiplièrent beaucoup sous son règne, et qu'on restreignit depuis. On croit qu'il auroit voulu se faire 5 Juif. — Polignac.
La politique de renfermer les Juifs dans un quartier où ils ne peuvent pas s'étendre, et où ils sont pêle-mêle, est barbare et, d'ailleurs, peut causer bien des maladies contagieuses.
10 Le dessein des Anglois étoit de rendre Toulon république indépendante, sous l'Angleterre, et de la donner aux Réfugiés. Cela auroit perdu Gênes. Les Génois le savoient; leur haine pour nous faisoit qu'ils donnoient toutes sortes de secours aux Anglais. —
i5 Polignac.
Ce 2 5 juin, j'eus audience de la Prétendante, qui me reçut fort poliment. Je vis les deux princes ses fils, qui ont une très bonne physionomie et promettent beaucoup. La mésintelligence règne toujours 20 entre les deux époux. Elle revint de Bologne il y a quelques jours. Son mari l'a vue à peine. Il est à Albano, lorsqu'elle est à Rome. Ils ajoutent aux malheurs que la Providence leur envoyé. Le Prétendant parle fort peu, est toujours triste.
25 J'ai vu au Transtevere, le long du port de Rome, le bâtiment fait par Innocent XII pour mettre des fabriques de toutes sortes de manufactures. Mais cela
tombe par le mauvais gouvernement des Prêtres. Il y a une manufacture de tapisserie (il y a environ i5 ou 16 ouvriers ou enfants); une imprimerie de 9 ou
10 ouvriers ou enfants. J'ai trouvé les tapisseries belles, et j'ai vu un ouvrage fait par le maître, qui 5 est un portrait à très petits points, qui est tout au mieux. Ils ont aussi des laineries. Mais ils ont entrepris au-dessus de leurs forces, et leurs ouvrages étoient plus chers que ceux qui venoient de l'étranger. Un homme m'a dit avoir pesé leur drap, et qu'ils 10 ne vendoient pas tant l'ouvrage tout fait qu'avoit coûté la laine. Le même homme dit fort bien que, dans les hôpitaux, il ne faut faire que des marchandises pour le peuple. Quand vous mettez trop de laine dans un drap, il est grossier et coûte beaucoup. [5
11 est bon d'avoir des manufactures nouvelles; mais il faut de vieux ouvriers. A Lyon, d'une seule balle de soye, on en sépare quelquefois dix sortes différentes. La plus grosse s'employe dans le fil d'or et d'argent; les autres, dans d'autres ouvrages. Il y a 20 un homme qui sent d'abord les différences, et qui a séparé en un moment. A Rome, on employé tout au travers (sic). Il }T a dans la Ville une vingtaine de métiers pour faire des bas; encore les fabricants ontils peine à vivre et à vendre leurs marchandises, 2? parce que les Romains aiment mieux les mauvais bas qui viennent de Venise, Naples et Turin, et qu'on donne à 20, 22 paules, pendant que l'on ne peut guère les donner, de la fabrique de Rome, qu'à 24 : surtout à cause que les fabricants sont pauvres et 3o ne peuvent pas acheter la soye à propos.
Le cardinal Dubois disoit au duc d'Orléans : « Vous
avez dans vos veines le sang de trois royaumes : la
France, l'Angleterre et l'Espagne, où vous pouvez
succéder; il faut, avant votre mort, en attraper
5 quelqu'un. >
Une intrigue pour coucher avec une religieuse, à Madrid, lui fit manquer Almanza.
Il n'y a pas six cardinaux qui n'ayent, dans leur poche, leur thème et une prédiction à la io papauté.
Lorsque Sixte -Quint alla au consistoire sur la
mort du cardinal de Guise, il commença ainsi son
discours : « Venerabiles Fratres, rex Galliœ occidit
cardinalem, quasi Chvistus non esset in Cœlis, et
i5 quasi nos non viveremtis in Terris. >
Le prince Eugène, après Denain, voulut secourir Douay. Les Hollandois ne voulurent pas qu'il attaquât. Il leur dit: «Messieurs, vous êtes bien bons pour payer des troupes; mais vous ne valez rien
20 pour faire la guerre. — Monsieur, dit un député, nous n'avons pas de peur; mais nous avons de la mémoire. Lorsque vous eûtes pris Lille, vous avouâtes que vous aviez beaucoup hasardé, et que vous ne saviez pas d'abord comment vous en sortiriez. » — Le
25 cardinal de Polignac m'a dit l'avoir entendu d'un député.
Les curés sont au-dessous des valets dans l'Italie
T. II. g
et surtout l'Etat du Pape. Un expéditionnaire vint présenter au cardinal dataire Corradini une résignation d'une cure de Médoc, avec rétention de 8,000 livres de rente de pension. « Voi sieie ciocco! dit le cardinal. Un paroccliiano che ritiene 8,000 lire 5 di pensione? E un sbaglio ch' avete fatto...»
Le raisonnement de M. de Cambray étoit : «Je ne puis comprendre qu'on puisse aimer Dieu par-dessus toutes choses, et qu'on l'aime par intérêt. >
Je disois : «Les Jésuites ne veulent pas finir les 10 affaires de France, et la cour de Rome ne voit pas combien elle a intérêt de finir. Si j'étois au (sic) Pape, je leur parlerois bien haut : «Si vous ne finis- » sez pas dans un an, je vous traiterai comme des »Jésuates.» i5
Je partis de Rome le 4 juillet 1729, après avoir pris congé des personnes que j'avois le plus vues, qui étoient, selon l'ordre de mon cœur : M. l'abbé Niccolini; le cardinal de Polignac; le père Cerati; M. de Cavaillon-Guyon; M. le cardinal Corsini; le 20 marquis Corsini; Mgr. Fouquet, évêque d'EIeuthéropolis.
J'avois aussi pris congé de M. le cardinal Bentivoglio, du marquis et de la marquise du même nom, du duc Strozzi jeune, de la marquise Patrizzi. 25
Je connoissois aussi fort le père Vitri, qui me procura une lettre pour le chancelier de Pologne; M. de Cavaillon, qui m'en procura plusieurs de
l'abbé Scarlati, ministre de Cologne, pour Munich et Bonn. Le chevalier Bini m'en donna une pour la cour de Dourlach et -une autre pour la Cour Palatine. L'abbé Niccolini m'en donna une pour Bonn et quatre pour Cologne. Le père Cerati m'en donna plusieurs pour l'Italie.