‹ Voyages de Montesquieu (volume 2)Chapitre 98 sur 152 · PREMIER MEMOIRE · texte numérisé non relu

PREMIER MEMOIRE

DESCRIPTION DE DEUX FONTAINES DE HONGRIE QUI CONVERTISSENT LE FER EN CUIVRE

5 Lorsque j'étois en Hongrie, en 1728, j'allai voir les mines de Kremnitz, Schemnitz et Neu-Sohl. J'aurai quelque jour l'honneur de présenter à l'Académie les observations que j'ai faites dans ces pays. Quant à présent, je ne parlerai que des fontaines de 10 la mine de cuivre qui est à 1 mille de Hongrie de Neu-Sohl. Une de ces deux fontaines est à environ 45 toises de profondeur dans la mine; l'autre, à 60. Le bassin de la fontaine supérieure est divisé en deux pièces : la première a environ 6 pieds de large, sur 8 i5 de long; l'autre a, à peu près, 4 pieds en tout sens. Le bassin de la fontaine inférieure peut avoir 2 5 toises de long, sur une de large.

Les gens du lieu croyent que l'eau tombe de la fontaine supérieure dans l'inférieure.

20 Dans les lieux où sont les fontaines, la mine n'est pas riche; mais bien à 6 ou 7 toises de là, dessus et dessous.

T. II. 3l

L'eau de ces fontaines a cette propriété que, si on y met du fer, on trouve, après un certain temps, du cuivre au lieu du fer.

La quantité de cuivre qui s'y change chaque année est d'environ 40 quintaux sur 120 de fer, y ayant les 5 2/3 de déchet. On en feroit bien davantage si la source étoit plus abondante.

L'eau de ces fontaines a environ 1/2 pied de profondeur. Là on met toutes sortes de morceaux de vieux fer: des clous, des vieux hoyaux, des fers de 10 cheval et autres choses pareilles.

La conversion se fait dans le temps de deux, de six et même de douze semaines. Le fer le plus vieux est le plus propre à être converti. Le moins dur y est aussi plus propre. t5

On voit au-dessus du fer, dans cette eau, une espèce de graisse ou d'écume, qui paroît avoir de la consistance. Mais, quand on veut la prendre avec les doigts, on ne sent rien. On voit le métal, au travers de l'eau, d'un beau bleu de vitriol, et, lorsqu'on :u le met à l'air, il est du plus beau jaune du monde.

Tous les mois, on a soin d'aller nettoyer la fontaine et d'ôter certaines parties métalliques et jaunes qui sont sur la superficie du fer; afin, sans doute, que, dans la suite, les autres parties dont l'eau se 25 décharge pénètrent mieux.

Le cuivre converti est poreux et cassant : les molécules n'en sont pas bien liées. On le fait fondre pour le rendre propre à être mis en ouvrage. Dans cette opération, il y a un huitière de déchet. 3o

M. de Nefftzer, principal officier de l'Empereur à

Neu-Sohl, me fit présent d'une plaque de ce cuivre, qu'il avoit fait fondre, qui est très beau.

Les officiers de la mine me permirent de prendre

dans la fontaine divers morceaux de métal qu'on y

5 avoit mis, les uns, à demi, les autres, tout à fait

convertis. Il y avoit un fer de cheval entièrement

changé; mais il étoit si foible que je ne pus le porter

entier.

J'apportai à Venise une bouteille d'eau de ces fon-

io taines. J'en fis faire l'analyse au feu de sable. Sur

5 onces d'eau, il se trouva demi-once 3 carats de

vitriol en cristaux : ce qui est plus d'un dixième.

Cette eau, ayant passé dans des lieux pleins de

vitriol, s'en est imprégnée. A environ ioo toises sous

i5 terre, dans la mine, on voit les parois couvertes de

vitriol, comme d'une chevelure, quelquefois frisée,

quelquefois droite.

Pour peu qu'on ait de principes de physique, on

voit qu'il ne se fait point de véritable transmutation

20 des parties du fer en parties de cuivre; mais que des

parties de cuivre prennent la place de celles du fer

qu'elles ont chassées.

Cette eau, comme nous avons dit, est chargée

de vitriol. Or, le vitriol n'est autre chose qu'une

25 cristallisation tirée de certains marcassites, qui se

trouvent dans les mines de cuivre, et il contient

plusieurs parties de cuivre, qui déplacent les parties

du fer, métal fort poreux et qui se dissout aisément.

Mais, dira-t-on, pourquoi tous les vitriols ne chan-

3o gent-ils pas le fer en cuivre? Peut-être qu'ils le font.

Mais les vitriols de Hongrie et d'Allemagne sont

plus propres à cela que ceux d'Italie et d'Angleterre, parce qu'ils participent plus de la nature du cuivre, et que les autres tiennent plus de celle du fer.

J'ai ouï dire que l'Empereur a d'autres fontaines pareilles à Szomolnok, dans la Haute -Hongrie, et 3 que, comme elles coulent plus abondamment, il s'y fait chaque année une conversion de 3 à 400 quintaux; mais je n'ai point vu cela.

Il faut remarquer que l'art a quelquefois imité ce que la Nature fait dans ces fontaines. On a fait du 10 cuivre avec du fer et du vitriol. Mais, i° il n'y avoit point de profit; 20 ces opérations étant trop promptes, il n'y avoit souvent qu'une couche extérieure du fer qui fût convertie '.

1. [Seconde Copie :] On m'a dit à Goslar, dans la Basse- Saxe, qu'on a fait autrefois, dans la mine de Rammelsberg, l'épreuve de changer le vieux fer en cuivre ; mais cela ne se fait pas si vite ni si bien qu'en Hongrie, et il y a peu d'avantage à le faire.

Etant dans la Basse-Saxe, j'eus occasion d'aller au Hartz. C'est une petite partie de l'ancienne Forêt 5 d'Hercynie, qui en porte encore le nom. Tout le reste est défriché.

Il y a plusieurs mines dans les montagnes de cette forêt. Je ne parlerai à présent que de celle de Rammelsberg, près de Goslar, dont on tire de l'argent, 10 du cuivre et du plomb.

Ce qu'il y a de particulier à cette mine, c'est que le minerai ne s'y trouve pas par veines, comme dans les autres, mais dans toute la masse de la montagne. Dans les autres mines, en suivant les veines et i5 tirant le minerai, on a fait des espèces de rues. Dans celle-ci, où le minerai est partout, on a fait treize salles. On s'est servi des pierres stériles pour en soutenir la voûte.

La mine est excessivement dure; mais on la rend

20 traitable par le moyen du feu : on l'allume dans ces

salles; la pierre se calcine; le métal s'amollit; après

quoi, on enlève le minerai avec des pinces, comme

on démoliroit une vieille muraille.

Le feu sert encore à assurer la voûte : car la cou-

a5 perose qui est entre deux pierres, se séchant, forme

un ciment si bon et si fort qu'il n'y a pas de muraille

mieux bâtie. J'ai vu sur ma tête des pierres de 10 ou 12 pieds de long, suspendues à faire peur. Dans les salles où l'on ne travaille plus tant, et où l'on fait moins de feu, ces masses se détachent, et il y a quelquefois du péril à y travailler. 3

Il est arrivé d'étranges accidents dans cette mine. Un auteur nommé Schreiber, qui a écrit un petit traité en allemand des mines du Hartz et de Rammelsberg, dit que, dans le xne siècle, 600 ouvriers y furent écrasés. On voit encore aujourd'hui une fente 10 dans la montagne, qui la sépare en deux. Le samedi, à midi, on allume le feu dans les salles. Il y a plus ou moins de bûchers, selon qu'il y a plus ou moins de minerai à enlever. On met à chaque bûcher depuis une jusqu'à 3 mesures de bois. La mesure est un i5 cube de 40 pouces.

Le feu brûle ou fait son opération le samedi, depuis le midi, et tout le dimanche. Le lundi matin, on commence à travailler.

J'entrai un samedi matin dans ces salles. La cha- 20 leur y étoit très grande. Que devoit-ce être le lundi?

Les ouvriers vivent dans ces espèces de fours toute la semaine. Ils mettent leurs habits sur la pierre et couchent dessus, ne sortant, la plupart du temps, que le samedi, au soir, pour aller voir 25 leurs familles.

Ils travaillent tout nus, excepté qu'ils ont un tablier de cuir, où est attaché une espèce de couteau ou strigile, pour ôter la sueur.

De tout ceci, ils ne reçoivent aucune incommo- 3o dite; et moi, qui demeurai plus d'une heure dans un

four pareil, je ne sentis aucune de ces foiblesses que l'on a dans des lieux moins chauds, et m'y trouvois à peu près aussi bien qu'ailleurs.

Ces ouvriers vivent très longtemps, plus même 5 que ceux de Zellerfeld et autres mines voisines. Ils conservent leurs forces jusqu'à une grande vieillesse. A soixante-dix ou quatre-vingts ans, ils travaillent encore, et, quand j'étois là, on venoit de donner la pension que l'on accorde aux mineurs qui ne peu-

10 vent plus servir, à un homme qui y avoit travaillé jusques à quatre-vingt-deux ans.

Dans les endroits chauds, on tombe ordinairement en défaillance, parce que l'air trop raréfié n'a pas la force de soulever les poumons, et encore parce que,

i5 l'air n'ayant pas assez de ressort, il ne donne plus assez de mouvement aux bouts des fibres pour faciliter le retour du sang des extrémités dans le cœur. Mais, les mines de cuivre étant pleines de vitriol, il s'en détache par la chaleur beaucoup de parties.

20 L'air en est très chargé. Elles lui rendent son ressort, et il se trouve capable d'entretenir dans le corps la circulation ordinaire.

On tireroit plus de profit de cette montagne, si Ton n'y travailloit avec discrétion, afin d'épargner

25 le bois, qui commence à devenir rare; de façon que, depuis deux ans, on a été obligé de retrancher les deux tiers de l'ouvrage et des ouvriers. Avant cela, le Roi et le Duc en tiroient, chaque année, plus de 80,000 écus courants, tous frais faits.

3o Cette mine a, en des endroits, de l'argent et du plomb; en d'autres, du cuivre. Chaque quintal de

minerai d'argent et plomb donne la quatrième partie d'une once d'argent et 20 à 3o livres de plomb. Mais, quoique le minerai en soit si pauvre, la quantité et la facilité de le détacher fait que le profit en est toujours certain. On n'est pas obligé, d'ailleurs, 5 de mettre cette infinité de bois de charpente, pour soutenir l'ouvrage, que l'on est obligé de mettre dans les autres mines pour les soutenir.

On dit au Hartz qu'il n'y a point d'autre mine en Allemagne où l'on travaille par le moyen du feu; 10 mais qu'il y en a en Suède. On dit encore qu'il n'y a point ailleurs de vitriol blanc, ni du métal qu'on appelle zing (sic)1, qui, avec le cuivre, fait le métal de prince. Le zing (sic) est sonnant; c'est un étain imparfait, et, si vous le fondiez trois fois, vous en gâteriez la substance. On dit qu'il y en a aussi dans i5 les Indes Orientales.

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